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\begin{document}


\author{}
\title{Laurent~Chemla\\~\\~\\~\\~\\~\\Confessions d'un voleur\\~\\\textit{Internet~:~La liberté confisquée}}
\selectlanguage{frenchb}
\maketitle
\larger
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\begin{center}
Ouvrage publié sous\\
la direction de Guy Birenbaum\\
\vfill
{\copyright} 2002, by Éditions Denoël\\
9, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris\\
ISBN : 2-207-25216-7\\
B 25216-6
\end{center}
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\strut
\vfill
\
\begin{flushright}
\textit{À mes parents, qui n'ont pas eu la\\patience de vivre assez 
longtemps\\pour lire ce livre.\\~\\~\\En mémoire de René Cougnenc}
\end{flushright}
\vfill
\pagebreak

\chapitre{Je suis un voleur}

Un Voleur. Comment nommer autrement l'un des premiers particuliers 
en France à s'être procuré un accès à Internet\footnote{Dans l'éternel
débat qui oppose les tenants de <<l'Internet>> à ceux qui défendent<<Internet>>, mon parti pris est d'utiliser le premier lorsque je parle
du concept de <<réseau informatique global>> et le second lorsqu'il
s'agit de désigner le nom du  réseau qui remplit ce rôle aujourd'hui.}\,?
En 1994, usurpant les habits d'expert en télécommunication, 
ce que je n'étais pas encore, j'ai obtenu d'un informaticien 
d'une université parisienne qu'il me laisse accéder à l'Internet. 
En échange, je lui apportais mon aide -- toute relative -- à 
la construction d'un réseau destiné à permettre aux étudiants 
de travailler chez eux.

J'ai donc volé, je l'avoue, ce premier accès à un réseau 
qui restait pour moi un territoire quasi inexploré depuis mes 
premières visites en 1992, effectuées grâce aux obscures 
man{\oe}uvres d'un ami ou au piratage.

Ce vol me fut bénéfique, j'ai pu apprendre à utiliser un 
outil bien avant la majorité des informaticiens, prenant une 
avance confortable qui perdure encore aujourd'hui.

J'ai volé, mais je plaide la bonne foi. À cette époque 
personne autour de moi ne comprenait de quoi il s'agissait. Est-ce 
un vol que de s'emparer d'un objet auquel nul ne s'intéresse\,? 
Cet accès qui n'était à la portée que de quelques étudiants 
d'universités pilotes, cet accès qu'une petite entreprise 
d'informatique ne pouvait s'offrir à un prix raisonnable, je 
l'ai volé et je n'en ai pas honte.

Pour mes proches, je ne suis pourtant qu'un <<technicien de surface 
de l'informatique>>. Informaticien programmeur, associé d'une 
toute petite société de services informatiques, j'ai toujours 
été passionné par les réseaux télématiques. Une passion 
qui m'a valu, en 1986, d'être le premier inculpé pour le piratage 
d'un ordinateur en France, piraté à partir d'un Minitel, certes, 
mais après tout, on a les gloires qu'on peut. Comme il n'existait 
pas encore de loi contre le piratage informatique, j'ai été 
inculpé de vol d'énergie. Tout cela s'est terminé par une 
relaxe mais, quand même, voilà de quoi lancer une belle carrière 
de voleur\,!

En effet, comment nommer autrement quelqu'un qui a constitué 
une bonne part de son carnet d'adresses professionnel en participant 
à des associations\,? On a l'impression d'agir bénévolement 
pour le bien du plus grand nombre, mais on se fait surtout conna\^{\i}tre 
et, peu à peu, les clients sont attirés par cette visibilité. 
Bien sûr, toute personne dont l'activité professionnelle 
rejoint la sphère associative se retrouve un jour ou l'autre 
face à sa conscience. Il en est de même, je suppose, pour 
un avocat qui trouve un client par le bouche à oreille des 
exclus auxquels il apporte tous les jours une aide bénévole. 
J'ignore ce que lui dicte sa conscience, mais je sais que la 
mienne n'est pas tranquille.

Aujourd'hui encore, mes activités continuent de me faire gagner 
de l'argent avec Internet à l'heure de la chute du Nasdaq. Comment 
peut-on gagner quand tout le monde perd, si ce n'est en trichant\,?

Un voleur, c'est quelqu'un qui utilise à son profit le bien 
d'autrui. Pour moi, l'Internet est un bien public et, s'il peut 
servir de galerie marchande pour certains, il ne doit pas se 
limiter à un tel détournement. L'Internet doit d'abord et 
avant tout être l'outil qui, pour la première fois dans l'histoire 
de l'humanité, permet l'exercice de la liberté d'expression, 
définie comme un droit fondamental de l'homme.

Ce droit, tout garanti qu'il soit par nos États de droit, est 
resté théorique depuis sa proclamation. En France des lois 
protègent la liberté d'expression des syndicats et des journalistes 
mais il n'existe aucun texte qui permette au simple citoyen de 
saisir la justice pour atteinte à sa liberté. Quoi de plus 
normal puisque, avant Internet, cette liberté n'était à 
la portée que de quelques privilégiés\,? Le législateur 
les a protégés parce qu'eux seuls avaient besoin de cette 
protection. Il y a encore dix ans, aucun individu n'aurait pu 
disposer en tant que tel d'un moyen simple, rapide et financièrement 
abordable pour exposer ses {\oe}uvres ou ses idées à moins 
de gueuler dans la rue ou de s'élever petit à petit sur l'échelle 
sociale au point d'avoir l'oreille des médias. Il fallait se 
faire représenter par d'autres, qui disposaient, eux, d'un accès 
à l'expression publique. Mais tout cela n'était qu'ersatz. 
La seule liberté qui compte est celle qui est accessible à 
tous et je me fous de celles qui ne sont accordées qu'aux puissants 
ou à leurs représentants.

Internet permet donc à un nombre croissant de citoyens d'exercer 
leur droit fondamental à prendre la parole sur la place publique. 
De ce point de vue, il doit être protégé comme n'importe 
quelle autre ressource indispensable et pourtant fragile, comme 
l'eau que nous buvons tous les jours. Il ne peut être réservé 
à quiconque, ni être limité dans ses usages si ce n'est 
par le seul droit commun. Aucune législation d'exception ne 
doit interdire l'exercice de la liberté d'expression et, dès 
lors qu'elle a été rendue possible, les États se doivent 
de préserver l'outil commun devenu bien d'utilité publique. 
Et puisque j'utilise un bien public pour conduire mes propres 
combats, d'une certaine manière je me comporte encore une fois 
en voleur.

J'ai donc connu l'Internet un peu avant tout le monde, quand c'était 
encore le Far West, l'Eldorado, l'Utopie. À cette époque, 
le réseau était financé par de l'argent public (majoritairement 
américain), la vie était plus belle et le ciel électronique 
plus bleu. On travaillait tous ensemble, entre passionnés, 
à l'invention de nouveaux objets informatiques que même Microsoft 
ignorait, comme Linux ou le \textit{World Wide Web} (vous savez, les 
trois \textit{w} si fastidieux à taper dans l'adresse de vos sites 
de cul favoris...) qui n'existait pas encore et qu'aujourd'hui 
tout le monde confond avec le réseau.

Nous étions loin de penser qu'un jour nous aurions besoin d'une 
pléthore de juristes pour organiser le réseau. Qu'un jour, 
il faudrait des comités interministériels pour traiter de 
la question. Qu'un jour, il faudrait mettre noir sur blanc les 
quelques règles de savoir-vivre qui ne se nommaient pas encore 
la <<nétiquette>> et qui nous semblaient bien naturelles. Notre 
seule envie, c'était de partager cette formidable invention 
avec le plus grand nombre, d'en faire l'apologie, d'attirer de 
plus en plus de passionnés qui partageraient avec nous leurs 
compétences, leur savoir et leur intelligence.

Je me souviens qu'à cette époque, quand je disais <<Internet>>, mes amis me regardaient comme si je débarquais d'une autre 
planète. Quand je transférais un fichier depuis un ordinateur 
du bout du monde jusqu'à ma propre machine -- par des commandes 
cabalistiques tapées à la main sous une interface utilisateur 
fonctionnant sans souris --, les informaticiens chevronnés assistaient 
à la démonstration comme s'il s'agissait d'un mauvais film\,: trouver le fichier prenait des heures, les vitesses de transfert 
étaient dignes d'un escargot malade et le fichier s'avérait 
trop souvent inutilisable... Pourtant, quand un pote entrait 
dans mon bureau, je lui montrais qu'en tapant une ligne de commande 
je pouvais partager, pour un prix ridicule, mon travail, mes 
connaissances, mes fichiers ou mes données avec des semblables 
dont j'ignorais tout et qui pouvaient habiter de l'autre côté 
de la rue comme à l'autre bout du monde.

En dehors de quelques autres passionnés, tout le monde se moquait 
de moi. J'avais beau leur dire que ce bidule allait révolutionner 
le savoir humain, ils me regardaient d'un air apitoyé et retournaient 
à leur travail. Dans le meilleur des cas on me disait avec 
une certaine lucidité\,: <<C'est un truc de pirates.>> Certains 
me demandaient à qui ça pourrait bien servir, en dehors des 
spécialistes de la télématique. D'autres m'affirmaient que 
le partage volontaire et gratuit de ressources n'aurait par définition 
aucun avenir économique. On me demandait parfois qui pouvait 
oser fournir un service aussi lamentable. Et quand j'expliquais 
que tout était entièrement décentralisé, avec pour seule 
coordination le volontariat et la bonne volonté de tous, les 
mêmes me répondaient que ça ne pourrait jamais fonctionner 
à grande échelle.

Pourtant je m'obstinais, voyant dans cette esquisse de réseau 
qu'était le premier Internet une valeur potentielle énorme. 
J'avais vécu les premiers temps du Minitel, à l'époque où 
se développaient des messageries plus ou moins pirates sur 
des machines prévues pour n'offrir que des services bancaires. 
J'avais connu le besoin de communiquer, de parler avec des inconnus 
d'un bout à l'autre du pays en passant outre les barrières 
sociales et les générations. C'était avant que les marchands 
ne fassent du Minitel le sex-shop national. J'avais vécu l'espoir 
et la fin des radios libres, elles aussi étouffées par le 
marché. J'avais participé à l'explosion des BBS\footnote{Les BBS \textit{(bulletin board system)} étaient des ordinateurs 
dont le modem était configuré pour répondre aux appels 
d'autres modems sur une ligne de téléphone normale ; ils 
permettaient l'échange de messages entre abonnés. À ce 
titre, ils peuvent être considérés comme les ancêtres 
des forums sur Minitel et les précurseurs de la télématique.}, ces 
précurseurs des sites web sur lesquels on se connectait avec 
des modems dont la vitesse plafonnait dans le meilleur des cas 
à 2 400 bits par seconde, à comparer aux 56 000 bits que 
la technique permet aujourd'hui. J'étais déjà persuadé 
que la mise en réseau de tous ne conduirait pas au nivellement 
par le bas de nos cultures mais bien à l'accroissement du savoir 
de chacun, à l'ouverture aux autres. À un enrichissement 
tel qu'il valait bien que chacun donne tout ce qu'il pouvait en 
échange de tout ce qu'il recevait.

Avec l'arrivée de Internet, je me suis mis à espérer qu'il 
y ait suffisamment d'utilisateurs réticents à un usage purement 
commercial pour que jamais, plus jamais, les marchands ne puissent 
détourner l'outil du partage à leur seul profit. Nous étions 
déjà quelques-uns à refuser de nous limiter aux aspects 
fonctionnels de l'engin et à nous intéresser à la mise 
en relation des humains qui l'utilisaient. Chacun finançant 
une part de l'infrastructure globale, ce système permettait 
des économies d'échelle jamais atteintes jusque-là dans 
le domaine de la communication. Ce que la radio n'avait pas permis 
parce que les fréquences étaient rares, ce que le Minitel 
n'avait pas autorisé à cause de la mainmise d'un opérateur 
unique, ce dont les BBS ne pouvaient être qu'une esquisse, 
limités qu'ils étaient par leur très faible nombre d'utilisateurs, 
Internet le rendait soudainement possible. Un tel réseau décentralisé 
et ouvert à l'infini nous permettait d'assouvir notre besoin 
de retrouver enfin un contact humain avec des semblables repliés 
sur eux-mêmes.

Comme tout visionnaire qui se respecte, je me suis heurté à 
l'incrédulité générale et si quelques-uns de ceux que 
je rencontrais par le réseau ne m'avaient conforté dans mon 
idée, sans doute aurais-je cessé d'y croire, moi aussi. Et 
puis, un beau jour, le Web est arrivé, et avec lui les premières 
images, les premiers outils de navigation à la souris, les 
premiers liens hypertextes. Ce qui n'était, à mes yeux, qu'un 
décor en trompe-l'{\oe}il semblait enfin provoquer chez mes amis 
un frémissement, une envie d'en savoir plus. Cette nouvelle 
convivialité rendait certes mon écran un peu plus sexy, les 
contenus mis en pages et illustrés étaient plus lisibles 
et la fausse nouveauté de l'hypertexte (qui existait sous une 
forme ou une autre depuis longtemps) facilitait la <<navigation>>. Mais, de mon point de vue de technicien, le Web ne présentait 
qu'une apparence de nouveauté et j'ai mis des années à admettre 
que quelques zigouigouis graphiques puissent à ce point changer 
l'appréhension des choses.

Les mêmes qui se moquaient de moi lorsque je leur montrais 
l'ébauche d'un dictionnaire mis en ligne par des bénévoles 
s'ébahissaient tout d'un coup devant des reproductions infâmes 
de tableaux de ma\^{\i}tres sur un écran minuscule grâce au 
tout nouveau et cependant très fruste Mosa\"{\i}c (l'ancêtre 
de Netscape et d'Internet Explorer). L'image changeait tout. Utiliser 
la souris pour faire appara\^{\i}tre une nouvelle image venue du 
bout du monde était une magie sans cesse renouvelée. Les 
idées commençaient à foisonner, le besoin <<d'en être>> commençait à poindre. Et du jour au lendemain, tout le 
monde s'est mis à parler d'Internet à tort et à travers.

Je me souviens d'un déjeuner au restaurant avec des collègues 
à la fin duquel les occupants d'une table voisine -- des journalistes 
d'\textit{Actuel} -- nous ont abordés pour nous poser des questions 
stupides sur le piratage, l'<<underground>> du Net et ses acteurs. 
Ces journalistes étaient très étonnés que nous nous cantonnions 
à des considérations techniques alors qu'ils étaient avides 
d'anecdotes sur la vie quotidienne d'un internaute.

Dans ces premiers temps de l'Internet grand public, j'entendais 
n'importe quoi autour de moi. Tout le monde semblait avoir quelque 
chose à dire. Tout le monde... sauf ceux qui étaient là 
depuis le début et qui savaient vraiment de quoi il était 
question. Je n'ai jamais compris le Web. Aujourd'hui encore, je 
préfère me contenter de mes vieux outils, de mes interfaces 
sans souris et sans images. Le Web, pour moi, ce n'est qu'une 
affaire de marketing, un produit qui a enfin donné envie au 
plus grand nombre de nous rejoindre sur notre terrain de jeu. 
Il n'est, par nature, qu'un outil de plus donnant accès aux 
ressources en ligne. À ce titre, les limites qu'il pose à 
l'interaction entre le visiteur et le contenu le rendent beaucoup 
moins intéressant que les forums de discussion ou même que 
le courrier électronique.

Pour moi, le Web n'est que le parent pauvre de l'Internet. Il 
contribue davantage à limiter la curiosité qu'à accro\^{\i}tre 
la connaissance, tant les liens hypertextes cultivent une certaine 
paresse chez l'utilisateur moyen soucieux de ne naviguer qu'avec 
sa souris. Il n'est pas bien organisé. On n'y trouve que trop 
rarement ce que l'on cherche. Il diffuse l'information, mais la 
télévision et la radio la diffusent bien mieux que lui et 
plus largement. Il lui manque toute l'interaction instantanée 
qui rend si passionnante l'aventure du partage. Je ne m'en sers 
que pour monter des sites qui permettent à des amis d'exprimer 
leurs opinions. Ce qui me passionne, c'est de les aider à accéder 
à l'Internet. Ce que j'aime par-dessus tout, c'est leur donner 
la parole. Lire leurs pensées m'est accessoire. Au fond de 
mon c{\oe}ur, je reste encore un technicien de l'ombre dont la 
raison d'être est de donner la parole, pas de la prendre.

Depuis le début de mon implication dans l'aventure d'Internet, 
j'ai été sollicité par des ministres (rarement), par des 
commissions (plus souvent) et des journalistes (beaucoup plus). 
Je suis même passé à la télévision (deux fois). En 
1995, j'ai créé la première association d'utilisateurs de 
l'Internet\footnote{L'AUI dont le nom, Association des utilisateurs d'Internet, 
était un éloge à l'imagination.}. Je l'ai quittée en 1997 pour divergence d'opinions. 
Depuis, j'ai participé au premier magazine consacré au réseau, 
le défunt \textit{Planète Internet}, en tant que billettiste et 
comme contrepoids aux marchands et aux publicitaires qui faisaient 
vivre ce journal. À mon corps défendant, j'ai également 
été à l'origine de la création de l'École ouverte de 
l'Internet\footnote{\url{http://www.ecole.eu.org}.} en 1998, à une période où le gouvernement 
ne souhaitait pas prendre en charge la formation des citoyens 
à l'utilisation du Net. Ma discrète renommée m'a fait nommer 
membre fondateur de diverses associations consacrées aux logiciels 
libres et maintenant, je suis devenu une espèce de dinosaure 
malheureusement incontournable lorsqu'il est question de l'Internet. 
Les journalistes connaissent mon téléphone et l'utilisent 
abondamment lorsque l'actualité se tourne vers le réseau. 
J'ai certes publié quelques textes dans \textit{Le Monde} ou \textit{Libération} 
mais qui suis-je, à côté d'un Hervé Bourges, d'un Dominique 
Wolton, d'un François de Closets ou d'un Philippe Val\,? Qui 
suis-je pour oser leur dire qu'ils n'ont rien compris à l'Internet\,? Qu'ils ne savent pas de quoi ils parlent\,? Qu'ils donnent leur 
avis parce que leur métier est de donner leur avis, même 
s'ils se trompent\,?

Je suis donc un voleur. Mon métier, depuis que l'Internet est 
devenu <<grand public>>, c'est d'en savoir le maximum sur ce réseau. 
De tout savoir de cet objet qui va révolutionner notre monde 
à un point dont nul aujourd'hui ne peut prévoir l'ampleur 
parce que nos sociétés ont à peine commencé à s'apercevoir 
de son importance. L'Internet est devenu mon métier. Et je 
connais mon boulot. Alors, pour une fois, vous lisez quelqu'un 
qui sait de quoi il parle, et pas quelqu'un qui ne sait que parler. 
Tous ceux qui savent ce qu'est l'Internet ne s'expriment guère 
que sur le réseau, laissant les vieux outils aux anciens bonimenteurs 
mais, aujourd'hui, c'est un nouveau venu qui utilise les anciens 
outils pour prendre la parole.

\chapitre{L'invention du téléporteur}

Comme tout le monde, j'ai vécu la révolution sociale qu'a 
été l'invention du téléporteur, ce gadget formidable 
qui permet de se déplacer instantanément d'un point à l'autre 
du globe.

Depuis la mise en vente des premiers téléporteurs, la vie 
a changé\,: les routes se transforment progressivement en champs 
inutiles où rien n'arrive à pousser, les voitures rouillent 
dans de vieilles décharges et toutes les industries du transport 
se sont effondrées. Les prix des biens manufacturés ont été 
divisés par dix grâce à la disparition des intermédiaires, 
des stocks et des frais de port. Les pays sous-développés 
reçoivent enfin de l'aide alimentaire directement et presque 
gratuitement. Les frontières ont disparu et les États, déjà 
fragilisés par la mondialisation des marchés, ont perdu encore 
davantage du peu de pouvoir qui leur restait. L'argent n'existe 
quasiment plus que sous sa forme électronique puisque n'importe 
qui peut se téléporter directement dans les coffres des banques 
et, bien sûr, la coopération judiciaire mondiale a connu 
plus de progrès en trois ans que jamais auparavant.

Tout cela n'a pas été sans douleur. La prise de conscience 
fut brutale. Il aura fallu des débats mondiaux, organisés 
à une échelle sans précédent, pour poser les fondements 
de ce nouveau <<vivre-ensemble>>. Enfermés dans leur logique 
électoraliste, les hommes politiques n'ont pas su réagir 
à ce bouleversement, les plus timorés d'entre eux allant 
jusqu'à souhaiter réglementer, voire interdire, l'usage des 
téléporteurs. Et pourtant, ces machines permettent la liberté 
de tous les mouvements telle qu'elle est définie dans la Déclaration 
universelle des droits de l'homme.

Ces débats ont permis de créer une société nouvelle dans 
laquelle nous vivons aujourd'hui, avec des lois transnationales, 
une coopération plus grande entre les citoyens et une meilleure 
diffusion de toutes les cultures. Ainsi, l'émergence d'un melting-pot 
mondial effaçant histoire et culture a pu être évitée.

\section{Stop\,!}

Arrêtons la science-fiction. Qu'on le veuille ou non, qu'on 
le présente comme un gadget ou comme un super-Minitel, l'Internet 
est aux idées, à l'information et à la culture ce que mon 
téléporteur imaginaire pourrait être aux biens matériels.

Un outil qui transforme la conservation et l'échange de l'immatériel 
est le contraire d'un jouet. Il nous force à établir une 
distinction nouvelle entre les contenus et les supports, à 
séparer l'{\oe}uvre de ses aspects matériels, à considérer 
le livre indépendamment du texte imprimé, la musique en dehors 
de la galette de vinyle ou de plastique brillant, les opinions 
sans les grands quotidiens. Les effets de l'Internet vont être 
tout aussi déstructurants pour notre monde que le serait ce 
téléporteur de rêve. Aujourd'hui encore, nous n'avons qu'une 
faible idée des révolutions que la généralisation de 
l'accès à l'Internet ne manquera pas d'entra\^{\i}ner.

L'Internet change notre rapport au monde parce qu'il remet en 
cause la notion même d'<<intermédiaire>>. Comment La Poste 
ne pourrait-elle pas évoluer quand approche le jour où tout 
le monde aura un e-mail\,? Évidemment, les services de messagerie 
ne vont pas dispara\^{\i}tre de sitôt (il faut bien assurer le 
transport des biens, surtout ceux commandés par Internet\,!...) 
mais, dans de nombreux cas, le courrier postal sera remplacé 
par son équivalent électronique. Il faudra donc gérer une 
forte décroissance du trafic qui se traduira inévitablement 
en termes humains et -- qui sait\,? -- peut-être par des reconversions 
dans l'infrastructure informatique mise en place pour fournir 
une adresse de courrier électronique à chacun. Mais les métiers 
du traitement du courrier sont bel et bien destinés à muer.

Tous les métiers liés aux supports matériels des biens 
immatériels sont condamnés à évoluer. Désormais, l'achat 
d'un logiciel, d'une chanson ou d'un texte sur l'Internet implique 
une livraison par courrier électronique, tout comme une commande 
sur le catalogue de La Redoute allait de pair avec une livraison 
par la poste. L'industrie du CD-ROM n'en a déjà plus pour 
très longtemps\,: à quoi bon payer un intermédiaire pour 
graver cinq mille CD d'un logiciel, façonner l'emballage et 
organiser la distribution du produit dès lors qu'il est possible 
de le vendre en direct\,? Les consommateurs ont tout à gagner 
de cette évolution car ils disposent ainsi plus rapidement 
que jamais du produit commandé qu'ils peuvent compléter à 
volonté par téléchargement, la maintenance étant assurée 
par e-mail. En prise directe avec ses clients, l'éditeur dispose 
en outre d'une source considérable d'informations.

Pourquoi conserver chez soi plusieurs centaines de disques quand, 
d'un simple clic, on pourra bientôt choisir d'écouter n'importe 
quelle chanson\,? La réponse à cette question explique bien 
des insomnies de certains industriels. Plus largement, tous ceux 
qui font profession d'intermédiaire entre un auteur et les 
consommateurs ont du souci à se faire. Le monde de l'édition 
(en particulier de l'édition musicale) va devoir s'adapter à 
la concurrence d'un nouveau support ne nécessitant ni usine, 
ni matériel, ni réseau de distribution. Les éditeurs devront 
vivre avec la concurrence d'auteurs qui peuvent désormais diffuser 
leurs {\oe}uvres (littéraire, musicale, graphique...) sans passer 
par leur intermédiaire. Il leur sera nécessaire de réapprendre 
un métier de sélection, de classement et d'aide à la création 
pour offrir aux artistes et à leur public une valeur ajoutée 
qui ne dépendra plus de leur seule puissance commerciale. Que 
vaut un réseau de distributeurs (une constituante jusqu'à 
présent essentielle aux grandes maisons de disques) quand n'importe 
quel site web peut justement distribuer un album dans le monde 
entier\,? Nous assistons peut-être à la fin des industries 
dont le seul rôle était de médiatiser un contenu sans autre 
talent que la puissance financière. Pour survivre, elles devront 
offrir bien davantage car dorénavant, avec l'Internet, l'auteur 
dispose de tous les moyens de sa propre médiatisation.

\section{L'Internet citoyen}

Toute la sphère du politique est elle aussi concernée par 
la révolution Internet puisque les partis politiques, les syndicats 
ou les associations, en somme toutes les structures dont le rôle 
est de représenter des mandants, vont avoir à redéfinir 
leur rôle. En effet, pourquoi me contenter d'être représenté 
par un tiers quand je peux m'exprimer, seul et sans assistance, 
à la face du monde\,? À l'inverse, pourquoi resterais-je confiné 
dans un rôle de représentant alors qu'il m'est possible d'agir 
et de m'exprimer seul et de réunir ponctuellement autour de 
moi tous ceux qui partagent les valeurs au c{\oe}ur de mon action\,? Aujourd'hui, quand je me bats contre un projet de loi dont 
je crains qu'il n'entra\^{i}ne une restriction des libertés publiques, 
je peux écrire une pétition ou prendre contact avec mes semblables. 
Leur aide me permet de convaincre davantage de monde, de réunir 
toujours plus de compétences, juridiques, rédactionnelles 
ou techniques, pour lancer, du jour au lendemain, un site qui 
réunira toutes ces bonnes volontés et agrégera au fur et 
à mesure nombre d'internautes. Pour le moment, j'ai besoin de 
cette aide car il faut convaincre les associations de défense 
des droits de l'homme de nous suivre dans notre combat. Mais 
combien de temps ces intermédiaires seront-ils encore utiles\,? En dehors de leur légitimité et de leur accès privilégié 
aux médias, qu'ont-ils à m'offrir\,? Leur habitude du discours 
politique\,? Oui, bien sûr, mais cette habitude-là s'acquiert 
aussi au quotidien. Leurs capacités à décoder le discours 
des pouvoirs publics, leur connaissance des rouages institutionnels\,? Tout cela appartient au domaine public, à la portée d'un 
groupe de pression constitué pour les besoins du jour et qui 
n'aura pas d'autre durée que celle du combat en cours.

Et demain\,? Pourquoi continuer à élire régulièrement 
des représentants\,? Noyés sous les dossiers, incapables de 
se déterminer en toute indépendance et obligés de se plier 
au plaisir du plus grand nombre, nos élus -- quels qu'ils soient 
-- pourront difficilement trouver des justifications à leur 
monopole de la parole publique et des décisions. Chaque citoyen, 
dûment informé par le Web, pourra donner son avis, nécessairement 
indépendant, pour participer aux décisions collectives. Comme 
une résurrection de l'agora athénienne. Quand je vois nos 
gouvernants agir de plus en plus souvent dans le sens du plus 
fort, j'en arrive à me demander si l'Internet n'est pas l'occasion 
rêvée pour assainir la démocratie en la débarrassant 
des démagogues de tous poils et en redonnant la parole au peuple 
tout entier.

\section{La vraie nouvelle économie}

Les conséquences de la montée en puissance de l'Internet 
peuvent également se faire sentir dans le monde de l'économie. 
Tout comme le téléporteur, il entra\^{\i}ne le prix des biens 
manufacturés vers la baisse. Internet reposant sur le principe 
du partage des ressources et de l'économie d'échelle, le coût 
du transport de l'information numérique est négligeable. 
Une même paire de fils de cuivre qui n'autorisait hier qu'un 
unique dialogue par téléphone permet aujourd'hui à des 
milliers d'ordinateurs d'échanger des données les uns avec 
les autres. Le prix à payer pour l'utilisation de ces fils 
diminue donc de façon considérable alors que leur débit 
augmente, permettant le transport de données complexes, y compris 
de la vidéo en temps réel, c'est-à-dire de la télévision 
par Internet. Ce qui hier nécessitait des émetteurs puissants 
et l'utilisation de fréquences hertziennes rares est d'ores 
et déjà à la portée d'une association de quartier et 
le sera, demain, à celle de tous les citoyens. Comment réagiront 
les télévisions lorsqu'elles devront partager la manne publicitaire, 
forcément limitée, avec la dernière Web-TV à la mode 
sinon en revoyant à la baisse le tarif de leurs écrans de 
publicité\,? D'où une baisse du prix des biens manufacturés.

Et la concurrence est mondiale. Quand une entreprise française 
de cinq employés peut proposer le même service qu'une entreprise 
américaine de plus de cinquante personnes, en ayant simplement 
un peu plus d'imagination ou une meilleure technique de partage 
des ressources, elle ne s'empare pas seulement de son marché 
national mais elle empiète également sur les parts de marché 
de l'entreprise américaine. Cette entreprise, menacée sur 
son propre marché, doit alors élever son niveau de service 
ou licencier pour diminuer ses charges. En tout état de cause, 
on entre de plain-pied dans la mondialisation, même dans les 
plus petites PME.

N'oublions pas les phénomènes boursiers. La Bourse a longtemps 
(et encore trop souvent) valorisé une net-entreprise en fonction 
du nombre de ses clients plutôt que de sa rentabilité, pariant 
sur un succès futur. Les dirigeants de ces start-up ont préféré 
vendre à perte pour gagner des clients plutôt que de chercher 
l'équilibre financier, en espérant un jour rester seuls sur 
leur créneau commercial. Les actionnaires ont cru tout avoir 
à gagner avec cette stratégie, pour peu qu'ils aient vendu 
leur participation avant qu'il ne soit trop tard ou qu'un concurrent 
n'ait trouvé un concept un peu meilleur. Les promesses d'un 
futur doré ont donc pris le pas sur les réalités comptables 
tant que la croissance de la clientèle était au rendez-vous, 
et ce rêve n'a pris fin, douloureusement, que lorsque cette 
croissance a cessé, ce qui était inéluctable.

Mais ce phénomène, s'il a été énormément mis en lumière 
lors de l'explosion de la bulle spéculative de la net-économie, 
ne lui est pas propre. C'est toute l'économie capitaliste qui 
a ainsi démontré sa faiblesse. Ce que l'Internet a démontré 
plus que tout autre, c'est qu'aucun système économique n'est 
viable s'il ne s'appuie que sur le marché. Tout simplement parce 
que le marché ne sait pas se réguler tout seul\footnote{En ce sens, on lira avec profit Michel Henochsberg, \textit{La 
Place du marché}, Denoël, 2001.}. Sa prétendue 
autorégulation est en fait la soumission à la loi du plus 
fort qui implique la disparition de toute notion d'équilibre, 
pourtant indispensable à la survie de tous. Les accidents ferroviaires 
en Grande-Bretagne, les coupures de courant en Californie ou 
la situation désastreuse des compagnies aériennes depuis 
le 11 septembre 2001 témoignent des dangers de la vente à 
perte dans l'optique d'obtenir un hypothétique monopole. Capitaliser 
des pertes en faisant appel au public, abuser d'une position 
de monopole pour vendre de la merde en bo\^{\i}te, voilà les 
perversions d'un système prévu pour que se développent 
des activités rentables pour tous, et pas pour les seules entreprises. 
Résultat, soit tout le monde meurt dans l'attente d'un vainqueur, 
soit le gagnant est à ce point exsangue au terme du conflit 
qu'il trépasse au premier soubresaut économique. La Bourse 
aura-t-elle retenu la leçon\,? Les petits porteurs auront-ils 
appris à lire un dossier économique avant de croire aux châteaux 
en Espagne des entrepreneurs\,? J'en doute. Mais à force de 
reculer pour mieux sauter, en oubliant qu'il y aura toujours 
plus de perdants que de gagnants, le jeu boursier a bel et bien 
montré ses limites.

Sur l'Internet, de nombreux particuliers, par générosité 
ou passion de l'informatique, offrent gratuitement des services 
vendus par des entreprises commerciales. On ne compte plus les 
pages personnelles qui proposent un service de veille juridique 
ou des paroles de chansons. Des entreprises se retrouvent ainsi 
contraintes de réduire leurs prix ou d'améliorer leur offre, 
concurrencées qu'elles sont par des particuliers proposant 
de petits services qui, mis bout à bout, proposent une véritable 
solution de remplacement au système marchand. Aussi ce bénévolat 
va-t-il certainement créer une économie bien plus nouvelle 
que celle dont on nous a rebattu les oreilles ces dernières 
années.

\section{L'Internet sans frontières}

Dernière révolution dont les effets potentiels commencent 
à s'esquisser\,: l'effacement des frontières. On aura beau 
dire et beau faire, même si l'on envisageait, comme au G8 de 
juillet 2001, la mise en place d'une législation mondiale et 
d'une coopération judiciaire non moins planétaire, il sera 
toujours impossible pour un tribunal de la république islamique 
d'Iran de punir l'internaute français qui mettra en ligne des 
photos de sa petite amie dénudée. Même si un citoyen iranien 
porte plainte et même si la justice de son pays lui donne raison, 
il suffira au sympathique couple, si gentiment partageur, d'éviter 
les vacances sur les côtes du golfe Persique pour ne courir 
aucun risque. Et puisqu'il existe déjà des paradis numériques 
analogues aux paradis fiscaux, on imagine mal comment une telle 
justice mondiale -- qui à mon sens est tout sauf souhaitable 
tant elle nierait les cultures et les histoires nationales -- 
pourrait être efficace.

Cet exemple doit nous amener à réfléchir à nos réactions 
dans l'affaire Yahoo\,! Les États-Unis, pour des raisons tenant 
à la liberté d'expression, ne disposent pas de lois antiracistes. 
D'un point de vue américain, Yahoo\,! peut donc vendre aux enchères 
des croix gammées en toute légalité. Certes, notre culture 
et notre histoire justifient que nous n'acceptions pas de tels 
actes, choquants pour notre mémoire, mais nous n'avons pas 
à imposer notre système de valeurs à ceux qui ne le partagent 
pas. Un procès médiatisé à outrance peut être utile 
parce qu'il rappelle à tous les peuples du monde que notre 
passé nous a appris à nous méfier des extrémistes, mais 
rien ne justifie que l'on impose à autrui les mêmes limites 
aux libertés que celles que nous avons choisi de nous appliquer. 
Et nous ne serons pas toujours les plus forts pour contraindre 
d'autres nations à appliquer les décisions dictées par 
notre morale.

Mais surtout, le danger le plus important de ce genre d'attitude 
réside dans le fonctionnement de l'Internet qu'elle implique. 
Vouloir trier le contenu du Web, cela revient à élever des 
frontières artificielles dans un horizon jusque-là vierge 
de toute barrière. C'est ce qu'a tenté de faire le juge Gomez, 
juge des référés au tribunal de Paris, dans l'affaire Yahoo\,! 
en demandant que l'accès au site soit filtré selon des critères 
de nationalité. Autant demander la fin de l'Internet\,! On ne 
peut pas, on ne doit pas faire appliquer une peine sans prendre 
en compte son coût pour la société. Accessoirement, et 
c'est en tant que technicien que je parle, il est matériellement 
impossible d'élever quelque clôture que ce soit sur l'Internet 
sauf à interdire dans le même temps toute communication hertzienne, 
satellitaire ou filaire entre la France et les autres pays. C'est 
pour cette raison que j'ai refusé de participer au <<comité 
d'experts>> nommé par la justice pour trouver un moyen de faire 
appliquer la décision du juge Gomez.

On aura beau filtrer, écouter, réguler et limiter, les seuls 
à en souffrir seront les internautes amateurs respectueux des 
lois quand d'autres, plus débrouillards, connecteront leurs 
modems à des ordinateurs situés en dehors du territoire. 
Et parce qu'il est techniquement et moralement impossible de 
faire appliquer une loi nationale concernant l'Internet à un 
ressortissant d'un autre pays, l'Internet nous contraint à réapprendre 
la séparation entre jugement et peine, entre décision et 
application. Notre société a peut-être raison de chercher 
des responsables à tout ce qui la dérange, du maire imprévoyant 
au médecin incompétent, mais a-t-elle raison de vouloir aller 
au-delà du jugement en cherchant par tous les moyens à appliquer 
une décision inapplicable\,?

Face à tous ces changements inéluctables, force est de constater 
qu'aucun véritable débat n'a eu lieu. Alors qu'en dehors des 
strictes considérations économiques abordées jusqu'ici 
c'est la nature des rapports sociaux qui est mise en question, 
nul n'a vraiment pris conscience de l'importance de l'Internet. 
Comment se fait-il que les médias, les hommes politiques, les <<intellectuels>> se contentent de parler d'Internet comme s'il 
ne s'agissait que d'un gadget un peu évolué destiné à 
la vente par correspondance et à l'enseignement (et encore, 
il faut voir comment...)\,?

J'espère pouvoir apporter quelques réponses à ces questions 
et, surtout, engager une réflexion pour que nous comprenions 
tous notre avenir numérique.

\chapitre{L'Internet, sa vie, son oeuvre}

Internet est un réseau d'ordinateurs. Si vous avez chez vous 
plusieurs de ces appareils, il est très probable que vous ayez 
besoin d'échanger des informations de l'un à l'autre. Un document 
rédigé sur l'un mais que vous voulez relire ou imprimer sur 
l'autre, par exemple. Pour cela, vous pouvez relier les deux 
ordinateurs manuellement, à l'aide de disquettes, mais il faut 
qu'ils utilisent le même format et la même procédure d'écriture 
des données. Ces conditions forment une norme, qui doit être 
la même sur les deux appareils pour que l'échange soit possible. 
Vous pouvez également les relier entre eux par un câble informatique 
qui va transporter les informations. Les données numériques 
utiliseront ce câble pour aller d'une mémoire à une autre 
directement, au lieu d'être stockées sur un support physique 
intermédiaire (la disquette). Mais comme pour ce dernier, le 
codage des données doit respecter une norme commune aux deux 
ordinateurs pour que chacun comprenne ce que dit l'autre.

En langage technico-informatique, on dit d'un nombre quelconque 
d'ordinateurs tous situés dans un même lieu et reliés par 
un nombre quelconque de câbles qu'ils forment un réseau local. 
Avec deux ordinateurs, il faut un seul câble, avec trois ordinateurs 
il en faut trois, avec cinq ordinateurs il en faut dix, et avec 
dix ordinateurs il faut faire très attention aux n{\oe}uds\,! 
La topologie la plus simple à imaginer dans un tel cas est 
dite <<en anneau>>\,: on relie chaque machine à ses deux voisines 
et on fait la ronde. Une autre topologie très classique est 
dite <<en étoile>>\,: on nomme une machine qui sera le centre 
de l'étoile, et on relie directement toutes les autres à 
ce centre. Dans cette configuration, pour qu'un ordinateur sache 
comment joindre un autre ordinateur du même réseau, il doit 
savoir quel chemin utiliser, direct (l'autre bout d'un câble) 
ou indirect (en passant par un ou plusieurs ordinateurs intermédiaires, 
qui serviront de relais), et l'adresse du destinataire des informations. 
Tout cela constitue le protocole d'un réseau informatique, 
il faut une langue commune et chaque ordinateur doit avoir une 
adresse.

Internet est un réseau de réseaux car il relie entre eux 
des réseaux locaux. Chaque réseau local peut utiliser n'importe 
quel protocole mais pour permettre à l'un de ses membres de 
dialoguer avec le membre d'un autre réseau local, le protocole 
doit être le même d'un bout à l'autre. Sur l'Internet (et, 
pour des raisons de simplicité, sur la plupart des réseaux 
locaux qui le composent), tout le monde parle donc la même 
langue qu'on appelle TCP \textit{(transmission control protocol)} avec 
la même méthode d'acheminement des données nommée IP \textit{(Internet 
protocol).} Les deux faisant la paire et l'un n'allant pas sans 
l'autre, on utilise le terme TCP/IP pour parler du protocole 
utilisé par les ordinateurs sur l'Internet. TCP/IP est un excellent 
protocole de réseau, mais rien d'autre. Il permet de transférer 
des données d'un ordinateur à un autre, d'un bout à l'autre 
de la planète, mais en tant que tel il n'est rien de plus que 
la disquette du début ou, pour revenir dans le monde humain, 
rien de plus qu'une voie ferrée.

Reste à savoir ce qui roule dessus et comment. Les trains qui 
utilisent cette voie ferrée sont des services, chaque service 
n'étant rien d'autre qu'un sous-protocole utilisant le protocole 
TCP/IP. Les ordinateurs qui offrent des services sont appelés 
des <<serveurs>> et ceux qui utilisent ces services sont appelés 
des <<clients>>. Comme TCP/IP lui-même ne définit pas de 
services, tout ordinateur relié à l'Internet par TCP/IP peut 
être à la fois client ou serveur.

\section{Les différents services}

Le courrier électronique est le service le plus utilisé sur 
l'Internet. Le train qui roule sur les rails de TCP/IP est avant 
tout un train postal, qui se contente d'acheminer les lettres 
d'un ordinateur à un autre. Quand on utilise son ordinateur 
pour écrire une lettre, il faut indiquer l'adresse de celui 
à qui la lettre est destinée, exactement comme avec La Poste. 
Une adresse électronique comporte deux parties, d'abord le 
nom de l'ordinateur, puis, parce qu'un ordinateur sert souvent 
à plus d'une seule personne, le nom de l'utilisateur. Cette 
adresse prend donc la forme nom-du-correspondant@nom-de-l'ordinateur. 
Le protocole utilisé pour le transfert du courrier électronique 
est le SMTP \textit{(simple mail transfer protocol)} et l'ordinateur 
auquel est envoyé le courrier sera par conséquent un serveur 
SMTP. Les listes de diffusion sont une forme particulière de 
courrier électronique, sauf que le nom du correspondant est 
celui d'un programme informatique qui va retransmettre le message 
à une liste de destinataires qui s'y seront abonnés auparavant.

Le \textit{World Wide Web} est le plus connu de tous les services 
de l'Internet. C'est lui qui a déclenché l'intérêt commercial 
et médiatique actuel grâce à sa grande convivialité. 
Utilisant une interface le plus souvent graphique, permettant 
de passer d'un document à l'autre grâce à la notion d'hypertexte, 
il est devenu si important qu'aujourd'hui, la plupart des utilisateurs 
confondent le Web et l'Internet tout entier. Les navigateurs, 
du type Navigator de Netscape ou Internet Explorer de Microsoft, 
permettent de lire les documents présents sur le \textit{World 
Wide Web.} Les documents qu'il propose sont au format HTML \textit{(hypertext 
markup language)} et ont une adresse URL \textit{(uniform resource 
locator)} de la forme http://nom-de-l'ordinateur/nom-du-fichier. 
HTTP \textit{(hypertext transport protocol)} est le nom du protocole 
utilisé pour transmettre les documents, les ordinateurs où 
sont stockés les documents accessibles par ce protocole étant 
des serveurs http ou, plus souvent, un serveur web. L'ensemble 
des documents qu'un serveur web met à disposition du public 
constitue un site web.

On retrouve l'usage de la disquette du début dans les transferts 
de fichiers. Le FTP \textit{(file transfer protocol)} permet de déposer 
ou d'aller chercher des fichiers n'importe où sur l'Internet. 
Pour cela, il faut indiquer l'adresse du fichier recherché 
par FTP qui est de la forme ftp\,://nom-de-l'ordinateur/chemin-d'accès-au-fichier. 
La grande majorité des fournisseurs d'accès commerciaux proposent 
des serveurs FTP sur lesquels se trouvent les logiciels ou les 
documents les plus recherchés, par exemple les outils qui permettent 
d'utiliser les différents services de l'Internet.

Usenet est un service un peu particulier car il ne repose pas 
sur un serveur mais sur différents serveurs qui proposent le 
même service (la discussion à plusieurs) et qui se transmettent 
entre eux les documents soumis par leurs utilisateurs. Un serveur 
de \textit{news,} ou serveur NNTP \textit{(network news transfer protocol),} 
est l'équivalent d'un panneau d'affichage public. Seul, il permet 
à ses clients directs d'échanger des messages publics. En 
réseau, les serveurs s'échangent des messages que tout client 
d'un serveur de \textit{news} peut lire et auquel il peut répondre 
en différé. Pour que ces panneaux d'affichage restent lisibles, 
les messages sont postés dans des forums organisés par thèmes 
de discussion. L'ensemble de ces forums mondiaux constitue une 
entité appelée Usenet. En France, les forums les plus utilisés 
sont logiquement les forums francophones dont l'adresse commence 
donc par fr. suivi du thème de la discussion. Par exemple, 
fr.soc.internet est le forum francophone dans lequel on discute 
des aspects sociaux de l'Internet.

Il existe bien d'autres services sur l'Internet, notamment IRC \textit{(internet 
relay chat)} ou ICQ \textit{(I seek you),} qui permettent de discuter 
en direct avec un ou plusieurs interlocuteurs ; CUSeeMe propose 
en plus l'image. Gopher est considéré par certains comme 
l'ancêtre du Web, il permet de rechercher toutes sortes de 
documents en utilisant un système de menus hiérarchiques. 
Archie permet de trouver l'emplacement d'un fichier accessible 
en FTP lorsque l'on conna\^{\i}t déjà son nom mais il est de 
moins en moins utilisé car un nombre croissant de sites web 
propose les mêmes renseignements.

\section{Les noms de domaine}

Pour établir une liaison entre deux ordinateurs à l'intérieur 
d'un réseau, il faut une adresse. Dans le protocole TCP/IP, 
l'adresse d'une machine, qu'elle soit reliée de façon permanente 
ou temporaire au réseau, est un nombre codé sur quatre octets, 
sous la forme <<1.2.3.4>>. Ce numéro est unique dans le réseau 
et à chaque numéro correspond un ordinateur et un seul, c'est 
une adresse IP. Les connexions temporaires utilisent des adresses 
IP temporaires, qui sont assignées automatiquement lors de 
l'établissement de la connexion, alors que les connexions permanentes 
utilisent des adresses configurées une fois pour toutes. Les 
numéros IP sont attribués gratuitement aux organisations 
qui le demandent par un organisme américain (l'IANA) ou européen 
(le RIPE), en fonction des besoins. Si les quatre octets qui 
composent ces adresses ont paru couvrir l'ensemble des besoins 
pour longtemps lors de la création de TCP/IP, on s'aperçoit 
aujourd'hui que ces adresses deviennent rares (on ne dispose 
en tout que de quatre milliards d'adresses différentes). L'IANA 
et le RIPE sont donc très méticuleux dans l'attribution des 
numéros.

Pour accéder à un contenu, les internautes doivent conna\^{\i}tre 
le nom du serveur qui le propose car un nom est plus facile à 
retenir qu'un numéro. Très tôt, l'Internet s'est donc doté 
d'un service global, le DNS \textit{(domain name service)} qui permet 
d'assigner un nom de machine à chacune des adresses IP. Pour 
le DNS, l'adresse de l'ordinateur chargé de recevoir le courrier 
destiné à ma machine (brasil.brainstorm.fr) est 193 56 58 
35, on peut donc m'écrire à l'adresse laurent@193 56 58 35 
ou, plus aisément, à laurent @brainstorm.fr. Ce nom repose 
sur l'existence d'un <<domaine>> (brainstorm.fr) et sur le nom 
d'une machine de ce domaine (brasil). Un domaine correspond, 
le plus souvent, à un réseau local et les noms de ces domaines 
sont hiérarchiques, brainstorm.fr, par exemple, est un domaine 
du TLD \textit{(top level domain)}.fr, qui est géré par une organisation, 
l'AFNIC (Association française pour le nommage d'Internet en 
coopération). Cette dernière fait payer la création d'un 
domaine et ne l'accorde qu'à la condition qu'on lui présente 
la preuve de l'existence de la société portant le nom du 
domaine réservé. Il existe des TLD internationaux dans lesquels 
on peut demander la création de domaines ; le <<.com>>, en particulier, 
est celui dans lequel la plupart des grandes entreprises internationales 
créent le leur.

\section{Une enveloppe doit être ouverte ou fermée}

La cryptographie semble avoir cristallisé toutes les peurs 
des tenants de l'ancien monde. Ce sentiment s'explique surtout 
par une profonde méconnaissance du sujet, comme souvent avec 
l'Internet.

Le courrier électronique, sous sa forme habituelle, est l'équivalent 
informatique de la carte postale, n'importe qui peut la lire 
sans que le destinataire le sache. Les e-mails peuvent être 
lus, copiés, stockés et traités par n'importe qui, du fournisseur 
d'accès au service informatique de l'entreprise du destinataire 
en passant par les utilisateurs des ordinateurs par lesquels 
transite le courrier. Comme tout le monde, lorsque j'écris 
une carte postale, je me limite aux banalités d'usage car même 
si cet exercice imposé n'est pas motivé par le secret, il 
va de soi que personne n'irait divulguer ainsi des informations 
qu'il souhaite garder secrètes.

Aujourd'hui, nos e-mails contiennent davantage d'informations 
que nos cartes postales. Des informations souvent bien plus confidentielles 
que des considérations météorologiques. D'où l'intérêt 
de la cryptographie pour le grand public. Cette science, aujourd'hui 
à la portée de tout technophile même amateur, permet en 
effet de garantir que personne d'autre que le destinataire ne 
pourra prendre connaissance d'un document. Le seul moyen pour 
un tiers (y compris la justice) de lire un message crypté est 
de demander à son propriétaire de le décoder. Toute la 
puissance informatique du monde ne pourrait pas déchiffrer 
le texte codé le plus anodin sans passer quelques milliers 
d'années au travail.

\chapitre{La fin des dinosaures}

\begin{cit}\selectlanguage{english}\relax\small
<<~The reasonable man adapts himself to the world; the unreasonable one
persists in trying to adapt the world to himself. Therefore all
progress depends on the unreasonable man.~>> \hfil
\hbox{}\hfil\mbox{George~Bernard~\bsc{Shaw},}\\\hfil
\hbox{}\hfil\mbox{\textit{The Revolutionist's Handbook}}
\end{cit}
~\blankline

L'Internet est une invention qui va remettre en question la pérennité 
de certaines industries mais également la pertinence de concepts 
aussi importants que l'État, la loi et la justice.

D'où, sans doute, l'assourdissant silence politique. Une grande 
part de nos sociétés change et va changer encore davantage 
dans un futur proche, pourtant nos élus se murent dans l'aveuglement. 
Ils débattent entre eux de cet objet qu'ils ont tant de mal 
à appréhender, disent et commentent des bêtises, se font 
taper sur les doigts dès qu'ils essaient de réguler ce qu'ils 
ne comprennent pas et, surtout, ne tentent rien pour intégrer 
ces nouveaux outils dans une vision globale du futur. La na\"{\i}veté 
n'explique pas tout.

\section{Splendeurs et misères du CSA}

En 1982, les pouvoirs publics ont décidé la création d'un 
organisme chargé de contrôler et de réguler les moyens 
de communication audiovisuels. Ce fut la Haute Autorité de 
la communication audiovisuelle qui devint, en 1989, le Conseil 
supérieur de l'audiovisuel. À en croire les textes fondateurs 
de cette institution, elle a été créée pour une raison 
importante\,: la rareté des fréquences hertziennes disponibles 
pourrait entra\^{\i}ner l'apparition de <<médias d'État>> par 
une mainmise du gouvernement sur les cha\^{\i}nes de télévision 
et les radios. Le CSA garantit donc l'égalité des temps de 
parole des intervenants politiques dans les médias dont l'influence 
sur nous autres pauvres électeurs, est si grande.

Seulement voilà, l'Internet arrive et, avec lui, la télévision 
câblée, les satellites, le numérique hertzien et j'en passe. 
La rareté se fait rare et les possibilités d'expression publique 
se multiplient. Cette évolution devrait logiquement conduire 
à la fin des organismes de régulation devenus, de fait, inutiles. 
Une démocratie saine se devrait d'abroger les lois encadrant 
la liberté d'expression, qui furent utiles en leur temps mais 
qui sont désormais inadaptées au monde nouveau. Tout comme 
les grands arbres nécessaires à la survie des dinosaures 
ont un beau jour disparu, l'Internet a déboulé comme une 
énorme météorite dans le ciel de nos dinosaures contemporains. 
Mais toute institution qui se respecte a tendance à vouloir 
survivre, le CSA comme les autres. Coincé qu'il est dans ses 
certitudes, préférant ne pas voir que ses salons d'apparat 
sont envahis d'incongrus arrivés là par téléportation, 
il ne veut pas mourir.

Il peut soit nier l'évidence, tel un dinosaure-autruche qui 
va mourir la tête dans le sable, soit essayer de faire revenir 
le monde en arrière, tel un dinosaure têtu qui va mourir 
quand même, mais en se battant. Voire les deux, s'il est du 
genre autruche têtue.

Donc, les membres du CSA clament qu'il est naturel de réguler 
ce média comme les autres et qu'ils souhaitent continuer, là 
comme ailleurs, à décider de ce qui peut être dit ou non. 
Ils contreviennent de la sorte à la Déclaration universelle 
des droits de l'homme qui précise que <<tout individu a droit 
à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le 
droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui 
de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations 
de frontières, les informations et les idées par quelque 
moyen d'expression que ce soit>>.

C'est certainement parce qu'il n'y a pas de frontières dans 
le droit à la liberté d'expression que le CSA a organisé, 
fin 1999, le Sommet mondial des régulateurs sur Internet\footnote{À ce propos, on consultera le site \url{http://www.article11.net}.} 
pour discuter des meilleurs moyens de réguler les libertés 
sur l'Internet. Lors de la préparation de cette réunion, 
il a pu échanger ses expériences avec des représentants 
de pays bien connus pour leur profond respect des droits fondamentaux 
comme l'Iran, la Turquie, le Gabon, la Malaisie, la Tha\"{\i}lande, 
le Nigeria, l'Angola, le Burundi, la Syrie et le Mozambique...

Le CSA nie l'évidence et se bat, en bon dinosaure-autruche 
têtu. Il oublie que sa raison d'être (la rareté des moyens 
d'expression publique) a disparu et tente de créer de la rareté 
dans un monde pléthorique pour retrouver une légitimité 
perdue. Le CSA se bat pour son existence et tant pis si, dans 
la lutte, il piétine quelques articles de la Déclaration 
des droits de l'homme\,: tous les coups sont permis quand on joue 
sa survie. De fait, l'Internet a rendu le CSA inutile, comme 
il a rendu inutiles des portions entières de l'industrie, comme 
il va rendre caducs certains des services de La Poste. Il faut 
avoir les yeux bien fermés pour l'ignorer. Mais certains ont 
les paupières collées et les autres font tout pour éviter 
de faire le moindre bruit, de peur de les réveiller. C'est 
dangereux un dinosaure qui ouvre les yeux et s'aperçoit qu'il 
va mourir bientôt. Nos politiques ne sont pas na\"{\i}fs, mais 
tant que le 20 heures de TF1 touchera plus de monde que l'Internet, 
ils se garderont bien de réveiller le dinosaure du CSA en lançant 
un vrai débat public. Et ne comptez pas trop sur les médias 
classiques, qui sont encore sous la tutelle du dinosaure, pour 
prendre la relève.

\section{Rendez-moi mon {\oe}uvre\,!}

Les politiques et les médias ne sont pas les seuls dinosaures 
du monde de l'Internet. Si mon éditeur a tenu sa promesse, 
vous pouvez lire ce texte gratuitement sur l'Internet. Si vous 
l'avez acheté en librairie, c'est que vous vous êtes fait 
voler... une fois de plus. Pourquoi acheter un ouvrage diffusé 
librement et gratuitement sur le réseau\,? Quant à l'hypothétique <<juste rétribution de l'auteur>>... C'est moi l'auteur, et 
si un inconnu pouvait gagner sa vie en écrivant des livres 
sur Internet, ça se saurait. On peut gagner sa vie en vendant 
des livres, mais sûrement pas en les écrivant\,!

Si vous êtes na\"{\i}f au point de croire le contraire, vous 
êtes digne d'être victime d'escroqueries de plus grande envergure. 
J'ai par exemple un très bel ouvrage de trois cents mètres 
de haut, en métal, bien placé sur le Champ-de-Mars à Paris, 
à vous vendre pour une bouchée de pain...

\section{Le MP3 n'est pas du piratage}

Tout le monde a entendu parler de Napster et du MP3 mais tout 
le monde n'a pas compris de quoi il s'agissait. Le MP3 est un 
standard public de compression de données audio. Quand une 
chanson est numérisée, c'est-à-dire mise en forme pour 
qu'un ordinateur puisse la stocker et la relire, elle occupe 
beaucoup d'espace sur le disque dur d'un ordinateur. Le format 
MP3 permet de diviser par dix la taille d'un fichier musical 
en perdant un peu en qualité. Dès lors que l'on est capable 
d'imaginer que la musique n'est pas liée à un support physique 
particulier et que l'on sait que le MP3 n'est rien d'autre que 
l'équivalent numérique de la cassette, du CD ou du disque 
vinyle, on a tout compris au phénomène.

Le MP3 ce n'est que ça, c'est dire comme c'est dangereux, surtout 
depuis qu'une entreprise, Napster en l'occurrence, a proposé 
à tous les internautes qui avaient numérisé leur discothèque 
de s'échanger directement les titres de leur collection. C'est 
exactement la même chose que les copies de cassettes que vous 
faisiez pour vos amis mais sur un autre support. L'échange 
de cassettes n'a jamais détruit l'industrie musicale, bien au 
contraire, les taxes sur les cassettes vierges ont rapporté 
de jolis pactoles à d'énormes conglomérats pesant des milliards 
de dollars. Pourtant, les mêmes qui nous annonçaient la fin 
de la création musicale quand Philips a inventé la cassette 
audio nous annoncent aujourd'hui que le MP3 est un danger. Ce 
doit être vrai puisqu'ils le disent\,!

En juin 2000, une chanteuse américaine assez célèbre (du 
moins auprès d'une catégorie d'âge à laquelle je n'ai 
plus le plaisir d'appartenir) a lu un long texte parlant des 
voleurs et des volés devant micros et caméras. Il était 
question des pirates -- un terme qui regroupe trop facilement 
les industriels du piratage du Sud-Est asiatique et les particuliers 
qui s'échangent de la musique -- qui volent les auteurs et les 
chanteurs. Cette chanteuse s'appelle Courtney Love et son texte 
vous ouvrira les yeux si vous pensez que votre fille doit devenir 
popstar pour assurer vos vieux jours\footnote{Le texte de Courtney Love peut se lire sur \url{http://www.salon.com/tech/feature/2000/06/14/love/print.html}.}.

Tout cela procède des tentatives d'intoxication menées par 
l'industrie du disque qui tente de nous persuader que les jeunes 
qui s'échangent des MP3 vont à terme empêcher les compagnies 
de produire de nouveaux auteurs par manque de moyens et les mener 
à la faillite. Et leur stratégie réussit. Il se trouve 
des gens très respectables (puisqu'ils parlent d'économie 
à la télévision) pour expliquer que, pour le marché, 
la fusion de Vivendi et de Seagram est dangereuse pour les actionnaires, 
parce que justement <<nul ne sait ce qu'il adviendra de l'industrie 
du disque alors même qu'elle est mise en danger par la diffusion 
de musique pirate sur l'Internet>>. Tel quel. Et ces prédictions 
ont fait perdre dix points à l'action Vivendi le jour de l'annonce 
de la fusion. C'est dire si aux yeux des analystes financiers 
le risque est réel. Bien sûr que l'Internet est dangereux 
pour Vivendi\,!

Ce que dénonce en fait Courtney Love, ce sont les maisons de 
disques, pas l'Internet. Chiffres à l'appui, elle démontre 
qu'un groupe de rock, même célèbre, ne gagne pas d'argent 
lorsqu'il fait un disque. Au contraire, ses membres risquent 
d'être endettés à vie, sans même pouvoir se mettre en 
faillite personnelle, et surtout leur musique ne leur appartient 
pas, leurs producteurs gardent tout. Aux États-Unis, depuis 
novembre 1999, la musique d'un artiste est considérée comme 
une traduction\,: l'éditeur paie l'auteur une bonne fois pour 
toutes et possède l'{\oe}uvre à jamais. Grâce à un petit 
amendement à une ancienne loi, les majors du disque vont gagner 
quelques milliards de plus. Qui vole qui\,? Puisque c'est un peu 
ma spécialité, j'ajouterai un dernier mot sur cette si jolie 
loi américaine\,: elle permet à une maison de production de 
déposer le nom d'un de ses artistes comme nom de domaine. Et 
donc de voler jusqu'au nom de l'artiste.

Les artistes américains ne sont pas les seuls concernés. 
En France, la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs 
de musique (SACEM) interdit purement et simplement à ses sociétaires 
de diffuser leur musique eux-mêmes sans payer des droits. Patrick 
Destrem, un auteur-compositeur indépendant, explique très 
bien, sur son site\footnote{\url{http://patrick.destrem.free.fr.}}, comment, pour adhérer à la SACEM, 
il faut lui abandonner la gestion de ses droits et lui confier 
toutes ses {\oe}uvres. Il est strictement interdit d'être sociétaire 
et de diffuser le moindre morceau de musique de son répertoire 
par ses propres moyens.

Affirmer que le piratage va empêcher toute création, c'est 
faire preuve, au choix, d'un grand humour ou d'une certaine malhonnêteté. 
Le MP3 n'est pas dangereux pour les artistes, en revanche l'Internet 
et la libre diffusion de la musique par ses créateurs sont 
une véritable menace pour l'industrie du disque.

\section{Droits d'auteur et droits de l'homme}

Courtney Love n'a pas peur du MP3. L'année dernière, les ventes 
de CD audio ont augmenté aux États-Unis, comme tous les ans 
d'ailleurs, et pourtant, pendant la même période, il y a 
eu plus d'un milliard de chansons téléchargées \textit{via} le 
Net. La diffusion de musique par ce biais crée la demande de 
supports traditionnels au lieu de la détruire. Comment croire 
le contraire lorsque l'on sait que les maisons de disques se 
battent pour faire passer leurs futurs tubes sur les ondes des 
radios\,? On peut entendre la même chanson à la radio dix 
fois par jour, diffusée avec l'accord et souvent à la demande 
des producteurs, mais les fans n'ont pas le droit de diffuser 
leurs tubes favoris sur l'Internet. Où est la cohérence\,?

Comme tout le monde, il m'est souvent arrivé d'avoir envie d'écouter 
une vieille chanson oubliée depuis longtemps. Grâce au MP3 
et avec quelques clics bien placés, je peux l'écouter sur 
mon ordinateur avec une qualité tout à fait acceptable. Là 
où les industriels du disque nous mentent en parlant de manque 
à gagner, c'est qu'une fois sur trois, en sortant du bureau, 
je me précipite à la FNAC pour acheter le vieil album dont 
je viens d'écouter un extrait. Si vous avez acheté ce livre 
après l'avoir lu sur votre écran, vous savez très bien 
de quoi je parle. Nous avons tous besoin de posséder physiquement 
les choses que nous apprécions.

Le MP3 ne fait donc pas perdre d'argent aux maisons de disques 
mais les procès contre les adeptes du MP3 leur en font gagner 
beaucoup. La légende qui voudrait que les méchants pirates 
fassent un jour dispara\^{\i}tre les gentils auteurs sert surtout 
à convaincre les juges de donner raison aux majors. Ces mêmes 
majors qui s'empressent ensuite de racheter les méchants sites 
pirates, comme Vivendi avec mp3.com, pour pouvoir faire la même 
chose à leur place. Et tant pis si les sites amateurs avaient 
versé cinquante-trois millions de dollars à Vivendi Universal 
pour faire cesser les procès contre eux. Évidemment, si ce 
sont les vendeurs officiels qui se piratent eux-mêmes sur l'Internet, 
le MP3 cesse d'être dangereux.

Hervé Rony, président du Syndicat national de l'édition 
phonographique (SNEP) affirmait, il y a quelques années, qu'<<
au Japon, certaines cha\^{\i}nes diffusent l'intégralité de 
l'{\oe}uvre des Beatles, par exemple, ce qui facilite la copie 
et le piratage\footnote{\textit{La Tribune}, 20 janvier 1998.}>>. Pourtant, d'après un rapport du SNEP, les 
ventes d'albums au Japon ont augmenté de 2 \% en 1999. Une belle 
mesure du <<risque majeur pour l'industrie du disque>> que stigmatise 
Hervé Rony. Le même rapport indique que dans le même temps, 
les ventes d'albums ont augmenté de 6 \% aux États-Unis et 
régressé de 2,5 \% en France. C'est donc dans les pays où 
l'Internet est le plus développé et, partant, la diffusion 
des MP3 la plus importante que les ventes de disques progressent 
le plus. L'existence d'un MP3 du dernier titre à la mode induit 
forcément des ventes qui n'auraient pas eu lieu s'il n'avait 
pas été présent sur l'Internet.

Il y a évidemment de la place pour un marché officiel du 
MP3, parallèlement aux sites d'échanges gratuits. Les chansons 
que l'on trouve le plus facilement sur les serveurs d'échange 
sont bien entendu celles qui sont le plus à la mode. Autrement 
dit, celles qui se vendent et qui rapportent le plus aux grandes 
maisons. Mais quand un couple d'amis me demande de lui trouver 
une dizaine de titres se rapportant au prénom de leur fille 
-- Adèle -- afin de lui offrir un CD personnalisé à son anniversaire, 
je suis ravi de pouvoir consulter un site payant et d'acheter 
pour quelques euros des titres autrement introuvables. C'est 
toujours moins cher que d'acheter dix albums différents pour 
pouvoir en fabriquer un seul.

Mais plutôt que de s'adapter à un nouveau moyen de distribution 
qui leur rapporte et va leur rapporter beaucoup d'argent, les 
multinationales du disque préfèrent se battre pour éliminer 
toute concurrence, qu'elle soit ou non gratuite, y compris quand 
elle leur fait indirectement la meilleure publicité qui soit. 
Ici, c'est comme pour les jeux vidéo\,: ceux qui sont piratés 
sont ceux qui se vendent le mieux. CQFD.

Il reste pourtant une question. Les maisons de disques savent 
pertinemment que la diffusion par l'Internet fait augmenter leurs 
ventes, elles sont les mieux placées pour évaluer le profit 
qu'elles en tirent. Et pourtant elles combattent ce phénomène 
de toutes leurs forces, au point de ne pas hésiter à perdre 
dix points en Bourse à cause de leurs mensonges. Courtney Love 
propose une réponse amusante en se demandant à quoi servent 
les éditeurs. À choisir les bonnes {\oe}uvres, à dupliquer 
des albums ou à imprimer les livres, à les diffuser et à 
en faire la promotion. Toutes ces choses qui étaient inévitables... 
avant l'Internet. Parce que maintenant, qu'est-ce qui empêche 
un auteur de mettre en place un système où il sera en prise 
directe avec son public, de vendre cent fois moins cher sa musique 
à cent fois plus de personnes\,? Rien, car reproduire un album 
sur un support d'enregistrement numérique est à la portée 
du premier clic de souris venu, d'autant que le support physique 
et son coût ont disparu. En plus, l'auteur est directement 
rémunéré. Va-t-on alors vers la fin des éditeurs\,?

Je ne suis pas na\"{\i}f au point de croire que le public est capable 
de choisir seul les meilleurs auteurs au vu de leur talent et 
qu'une large diffusion de la musique par l'Internet simplifierait 
son choix. Pour le comprendre, il suffit de comparer l'information 
sélectionnée par un journal à celle que l'on peut glaner 
en surfant pour constater que le filtre rédactionnel est utile 
au public. La raison d'être de ce filtre n'a cependant jamais 
été, du point de vue des éditeurs, de fournir au public 
ce qui se fait de mieux mais, s'agissant d'entreprises commerciales, 
d'assurer leur rentabilité plutôt que de servir l'intérêt 
culturel du public.

Si le filtre éditorial est nécessaire, c'est parce que l'espace 
disponible est limité. Les bacs des disquaires, les rayonnages 
des libraires et les étalages des kiosques ne disposent que 
d'une place restreinte. Par définition, ils ne peuvent pas 
tout exposer. Mais l'espace électronique, lui, est infini. 
Que l'on crée dix millions de bibliothèques virtuelles et 
il restera toujours autant de place. Si les rentrées publicitaires 
ne permettent de financer qu'un nombre limité de sites d'information, 
un site web est d'un coût si faible comparé à un journal 
ou à un livre que sa fin n'est pas pour demain.

Quel est alors l'intérêt du filtre éditorial pour un auteur\,? Entre l'alternative du tout ou rien (soit on est édité, 
soit on remballe son {\oe}uvre au fond d'un tiroir) et une diffusion 
mondiale, comment hésiter\,? À qui profite la pénurie d'espace, 
sinon à ceux qui font profession de le remplir et qui sont 
aujourd'hui effrayés par celui, infini, de l'Internet\,? Le futur 
verra vraisemblablement na\^{\i}tre de nouveaux genres de filtres 
éditoriaux. Ils fourniront au public le choix des consommateurs 
car ceux-ci les auront définis en fonction de leurs goûts 
et de leurs attentes. Un choix qui se fera parmi un nombre d'{\oe}uvres 
encore jamais atteint jusqu'à présent. En suivant ce raisonnement, 
simplement objectif, la peur des majors face au MP3 est plus 
compréhensible. Une peur irraisonnée, comme toutes les peurs, 
parce qu'elle est infondée, parce qu'elle néglige les faits 
(qui sont aussi têtus qu'un dinosaure, ne l'oublions pas), parce 
qu'elle oublie que pour quelque temps encore, la société 
n'est pas prête à passer au <<tout virtuel>> et que l'objet 
physique a encore de beaux jours devant lui.

Mais, à terme, les majors ont raison d'avoir peur parce qu'elles 
vont changer à un point tel qu'elles en seront méconnaissables 
ou vont tout simplement dispara\^{\i}tre. Même si leur combat 
contre Napster est -- presque -- gagné, il est quasiment perdu 
contre tous ses avatars comme Gnutella et Freenet. Ces deux systèmes 
ont ceci de fascinant qu'ils n'impliquent aucune centralisation 
à la différence de leur grand frère (qui nécessitait 
que tous les intervenants envoient à un système unique la 
liste des titres qu'ils possédaient). Pour détruire Gnutella, 
il faudra faire un procès à chacun de ses utilisateurs, soit 
à plusieurs dizaines de milliers de personnes dans le monde 
entier. Autant dire qu'à ce niveau de décentralisation, Gnutella 
est invincible.

Les maisons de disques devront donc s'adapter ou mourir. Et, 
le sachant, elles tremblent au point de ne pas hésiter à 
dire n'importe quoi. Un représentant de Sony Music a ainsi 
pu affirmer sans sourciller à la télévision qu'il fallait 
purement et simplement interdire la vente des graveurs de CD 
sous peine de faire dispara\^{\i}tre les nouveaux auteurs. Autant 
dire que l'imprimerie a remplacé l'écriture manuscrite, que 
le téléphone a fait dispara\^{\i}tre les cafés du commerce, 
que la télévision menace le cinéma, que la cassette audio 
détruit l'industrie du disque et que l'on devrait verser des 
droits à la SACEM chaque fois que l'on chantonne sous la douche. 
Ne riez pas, ça viendra\,! On nous a déjà imposé de racheter 
nos albums vinyles pour les écouter sur notre \textit{discman} sans 
que nous ayons quoi que ce soit à dire\,! Avec les attaques 
contre le MP3, on tente de nous interdire de télécharger 
ces mêmes titres alors que la loi l'autorise dans le cadre 
de la copie privée.

Le phénomène prend même de l'ampleur. Deux cent quatre-vingt-huit 
auteurs ont signé, en avril 2000, une lettre commune demandant 
aux éditeurs d'interdire le prêt de leurs livres en bibliothèque 
tant qu'une rémunération sur ces prêts ne sera pas en vigueur. 
On peut donc imaginer un monde dans lequel aucune {\oe}uvre ne 
pourra être mise à la disposition du public sans contrepartie 
financière. Nombreux sont ceux qui l'admettent avec impassibilité.

En humble informaticien que je suis, je pose pourtant une question 
sans rapport avec mes compétences\,: d'où viennent ces {\oe}uvres 
sinon du passé commun à toute l'humanité\,? D'où viennent 
les idées, les influences, les imaginations, les imaginaires, 
sinon de tout ce qui entoure les auteurs, de notre histoire et 
de notre culture commune\,? De quel droit un auteur (ou son éditeur) 
peut-il s'approprier une idée qui n'existerait pas sans la collectivité 
tout entière\,? Pourquoi priverait-on les plus pauvres du droit 
minimal de partager les fruits de ce passé en entravant une 
diffusion la plus large possible\,?

Le manque à gagner que représente pour quelques auteurs à 
succès le prêt gratuit de leurs livres ou le téléchargement 
de leur musique est très largement compensé par la publicité 
que cela leur procure. Et quand bien même il n'en serait pas 
ainsi, ce n'est que justice que rendre à la collectivité 
ce qu'elle vous offre de reconnaissance en permettant une diffusion 
gratuite de son {\oe}uvre. La diffusion des disques en MP3 n'est, 
finalement, rien d'autre qu'une bibliothèque de prêt planétaire. 
C'est ce moyen-là qu'ont trouvé des gens qui n'auraient pas 
accès à toute l'étendue de la culture pour s'y intéresser 
suffisamment, pour découvrir de nouveaux territoires musicaux 
et pour devenir de futurs passionnés. Le jour où tous les 
livres seront numérisés et s'échangeront sur l'Internet 
ne verra ni la fin des libraires ni celle des écrivains, tout 
au plus un nouvel équilibre des rapports entre les auteurs 
les plus médiatisés et ceux dont l'{\oe}uvre aura le plus de 
valeur. C'est ce qui se passe pour les jeux vidéo, c'est ce 
qui se passe pour la musique et c'est aussi, j'espère, ce qui 
se passera pour toute la culture, quels qu'en soient les supports 
physiques.

C'est pour cette raison que j'ai souhaité que ce livre soit 
disponible gratuitement sur l'Internet. Et croyez-moi, je n'ai 
rien à y perdre et tout à y gagner. Mon éditeur admet sans 
hésiter qu'un de ses auteurs puisse diffuser gratuitement son 
{\oe}uvre sur Internet parce qu'il sait qu'ainsi je diffuse mieux 
son contenu et assure sa publicité. Vous n'êtes donc finalement 
pas tant volés que ça, vous qui tenez une page en papier 
entre les mains. Et consolez-vous, lire un livre sur un écran, 
c'est très désagréable et ça tue les yeux. Quant à 
l'imprimer vous-même, faites le calcul, ça vous coûtera 
plus cher que de l'acheter broché. À l'instar du MP3 qui dégrade 
le son pour mieux le compresser, l'écrit informatique n'est 
pas équivalent à sa version imprimée.

Reste une catégorie de dinosaures un peu particulière\,: ce 
sont les incompétents ou, plutôt, tous ceux dont les compétences, 
bien qu'admirablement adaptées à l'ancien monde, sont désormais 
complètement dépassées, et, je l'admets, écrire sur les 
déconvenues que Suez, OR Télématique, la SNCF mais aussi 
Philippe Val ont rencontrées sur l'Internet suscite chez moi 
une certaine jubilation, tant ils ont su se mettre à dos les 
internautes.

\section{SNCF, c'est possible\,?...}

Notre bonne vieille SNCF est l'exemple même du dinosaure qui 
a su évoluer, contraint et forcé, certes, mais qui s'en sort 
plutôt bien par rapport à ses cousins.

Un jour lointain, à l'échelle du temps raccourci de l'Internet 
s'entend, vint un chercheur du CNRS qui s'aperçut que la Société 
nationale des chemins de fer français ne proposait pas la consultation 
en ligne de ses horaires, alors que son homologue allemande offrait 
déjà gratuitement ce service. Ce chercheur, souhaitant servir 
l'intérêt commun, entreprit donc d'écrire le petit bout 
de programme permettant la mise en ligne des horaires de la SNCF. 
Ce qu'il fit d'autant plus facilement que le logiciel qui servait 
à établir les horaires -- l'ancêtre du célèbre SOCRATE 
-- était parfaitement adapté au Web et que, heureuse co\"{\i}ncidence, 
notre chercheur en disposait.

Malheureusement, la SNCF fit pression sur le CNRS pour que le 
site -- hébergé sur l'un de ses serveurs -- soit fermé. Le 
très cher 3615 SNCF rapportait en termes financiers beaucoup 
plus que la seule satisfaction des voyageurs et il n'était 
pas question de lui faire concurrence en fournissant gratuitement 
des renseignements que le Minitel faisait payer. Que la libre 
disposition des horaires puisse apporter de nouveaux clients 
ou, tout simplement, satisfaire les clients habituels était 
une autre question, relevait d'une autre logique... De la même 
logique qui conduisait la SNCF à vendre les horaires des trains 
de banlieue dans les kiosques à journaux et à préférer 
le profit au détriment de sa mission de service public. Bien 
sûr, en utilisant des bouts de programmes et des fichiers qui 
appartenaient à la SNCF, le chercheur avait enfreint les règles 
de la propriété intellectuelle, la société nationale 
préférant le ridicule devant ses homologues étrangères 
(comme la SBB qui, de la Suisse, fournissait aux internautes 
en manque les horaires des principales lignes de la SNCF) plutôt 
que d'utiliser le travail déjà fait pour combler ses lacunes. 
Mais peut-on lui en vouloir d'avoir été contaminée par 
cette seule logique mercantile alors que prévalaient le profit 
maximal et la réduction des coûts de production\,?

Depuis cette époque, hélas loin d'être révolue, une certaine 
logique d'entreprise consiste encore à considérer l'Internet 
comme un mode de communication institutionnelle. Combien d'entre 
nous, espérant retrouver la documentation perdue de l'aspirateur 
acheté l'an dernier, n'y ont rien trouvé d'autre qu'un prospectus 
électronique destiné aux investisseurs potentiels\,? Décidément, 
pour certains, l'Internet n'est rien d'autre qu'une galerie marchande 
tout juste bonne à afficher de la publicité.

Aujourd'hui, la SNCF a su évoluer, un joli site web propose 
non seulement les horaires, enfin disponibles gratuitement, mais 
permet également de réserver son billet en ligne. Pourtant, 
tout n'est pas gagné car l'entreprise publique est loin d'être 
respectueuse des internautes tant elle exploite commercialement 
les fichiers nominatifs créés à l'occasion des réservations 
en ligne pour envoyer de la publicité par courrier électronique. 
Je le sais, j'en reçois. Ces publicités qui, comme toute 
publicité par e-mail, coûtent bien plus à celui qui les 
reçoit qu'à celui qui les envoie. L'émetteur se contente 
d'une connexion à l'Internet pour envoyer quelques dizaines 
de milliers de messages, alors que chaque destinataire doit se 
connecter pour relever sa bo\^{\i}te aux lettres, payer cette connexion 
et le temps de la réception du prospectus. Le courrier commercial 
non sollicité est une véritable plaie sur l'Internet. Qui 
n'a pas reçu, lors d'une connexion qui en est allongée d'autant 
(et donc plus onéreuse), une pub à la noix pour un site pornographique 
quelconque\,? Qui n'a pas reçu des lettres du genre gagnez-beaucoup-d'argent-en-travaillant-chez-vous 
qui sont autant d'arnaques pyramidales classiques\,?

Ce type de publicité représente peut-être quelques centimes 
à chaque fois, mais ces centimes, quand ils sont multipliés 
par le nombre de ceux qui ont reçu le même message imbécile, 
représentent quelques milliers d'euros. Quand ces messages 
viennent d'un site qui vend des images pornographiques, c'est 
déjà insupportable, mais lorsqu'il s'agit d'une petite entreprise 
démarchée par une bo\^{\i}te de marketing direct, elle perd 
toute crédibilité et de nombreux clients. Tous ces <<spammeurs>> (les expéditeurs de ces messages publicitaires, les \textit{spams}) 
se mettent en infraction avec la loi Informatique et Liberté 
qui interdit qu'un fichier informatique nominatif soit constitué 
pour d'autres raisons que celles prévues lors de la récupération 
des données auprès du public. Lorsque la SNCF demande à 
ses clients leur adresse électronique pour leur envoyer la 
confirmation de leur réservation, elle n'a pas leur accord 
explicite pour utiliser cette information à des fins commerciales 
et, notamment, publicitaires.

Alors quand un \textit{spam} est émis par un marchand de cul, par 
un marchand de drogues à base de plantes, voire par une petite 
entreprise démarchée par un autre voleur et qui se fait avoir, 
ça reste du domaine de la simple connerie. Mais quand il est 
envoyé par une entreprise publique, c'est tout simplement une 
honte pour chaque citoyen. Par son comportement, la SNCF valide 
des méthodes de marketing qui se situent à l'extrême limite 
de la légalité en utilisant des techniques mises au point 
par de petits arnaqueurs.

\section{Nul n'est censé ignorer la loi (s'il a de quoi la payer...)}

<<Nul n'est censé ignorer la loi>>, dit l'adage, et pourtant 
les textes de loi n'ont pas toujours été librement et gratuitement 
disponibles. Lors de l'émergence des nouveaux moyens de communication, 
l'État avait en effet confié à une entreprise privée, 
OR Télématique, la publication des textes législatifs sur 
tous les supports électroniques dans le cadre d'une concession 
de service public.

Aussi, lorsque Christian Scherer, fonctionnaire au ministère 
de l'Industrie, entreprit en 1996 de publier sur son site AdmiNet <<des informations générales sur les institutions et services 
publics français>>, il fut contraint de supprimer ces pages 
en vertu de l'accord liant OR Télématique et l'État. Le 
Secrétariat général du gouvernement et l'Assemblée nationale 
l'accusaient <<d'avoir utilisé son appartenance à l'administration 
et quelques moyens internes dont elle dispose, pour avoir mis 
gratuitement sur l'Internet à la disposition du public des 
informations qui sont elles-mêmes dans le domaine public>>. 
Il lui était notamment reproché d'avoir publié des extraits 
du \textit{Journal officiel} alors que OR Télématique s'apprêtait 
justement à lancer un service Minitel reprenant les textes 
du \textit{JO} mais à neuf francs la minute (plus de cinq cents 
francs l'heure). Après cette péripétie terriblement prévisible, 
la seule source de droit sur l'Internet pendant un an fut le 
site d'un étudiant en ma\^{\i}trise de droit, Jérôme Rabenou, 
qui avait saisi lui-même le contenu des principaux codes de 
notre bonne république pour n'enfreindre aucun droit d'auteur.

La question bien sûr n'est pas tant d'accuser l'entreprise, 
qui ne faisait que protéger son monopole octroyé par l'État, 
que de s'interroger sur l'opportunité, à cette époque où 
l'Internet était déjà très connu du public et des institutionnels, 
de réserver à un service payant la publication d'une ressource 
publique. Et à ce jour, quand on compare la qualité des outils 
de recherche et d'indexation des textes européens -- pour lesquels 
il existe même un service d'aide à la recherche assuré 
en direct par des humains -- et celle des outils disponibles sur 
un site comme www.legifrance.gouv.fr, techniquement géré 
par la même OR Télématique, on ne peut que constater les 
entraves mises à l'accès aux textes législatifs. Au moins 
cet accès est-il enfin devenu gratuit. Pour le moment.

\section{La Lyonnaise des zoos}

La ménagerie de Suez n'abrite qu'un animal, mais ses noms sont 
multiples\,: de Multicâble à Noos en passant par Cybercâble, 
l'accès illimité à l'Internet de Suez aime se camoufler.

J'ai entendu parler d'un accès illimité à l'Internet par 
le câble à la fin de 1995 par un ami qui travaillait sur 
ce projet alors baptisé Multicâble. Il faut se souvenir qu'à 
l'époque les modems les plus rapides allaient deux fois moins 
vite que ceux qu'on regarde aujourd'hui comme les plus lents, 
la promesse d'un accès permanent semblait alors la panacée. 
D'autant plus que la connexion \textit{via} un modem n'était considérée 
que comme un pis-aller sans avenir et sans rapport avec la technique 
décentralisée d'égal à égal qui constituait le réseau. 
L'Internet par le câble représentait, pour des gens comme 
moi, la promesse d'une réelle intégration du réseau dans 
la société et d'une innovation sociale sans précédent.

Quelle ne fut pas ma déception lorsque, ayant pris contact 
au nom de l'Association des utilisateurs d'Internet avec l'un 
des responsables du projet, il me confirma que les débits prévus 
étaient encore plus lents que ceux de nos vieux modems. Mais 
surtout, <<par décision politique>>, le futur réseau interdirait 
toute connexion dite entrante\,: il serait formellement interdit 
aux abonnés de faire de leur ordinateur un serveur. Les clients 
pourraient se balader sur le Web, mais rien d'autre. La décision 
venait, selon ce responsable, d'un <<sondage américain qui 
affirmait que la ménagère de moins de cinquante ans voulait 
un accès au Web et rien d'autre>>. Pour moi, cette décision 
s'explique plus simplement par des préoccupations commerciales 
de la part de France Télécom qui n'a aucun intérêt à 
offrir au grand public des solutions techniques qui lui permettraient 
de se passer de ses services.

Une technique qui aurait permis à la France d'entrer de plain-pied 
dans l'ère de l'information, en avance sur la plupart des autres 
pays d'Europe, a été volontairement bridée pour des raisons 
purement mercantiles. Multicâble fut finalement commercialisé 
deux ans plus tard, sous le nom de Cybercâble devenu entre-temps 
filiale de Suez-Lyonnaise des eaux, mais l'interdiction de créer 
des serveurs était toujours présente dans les contrats. La 
qualité du service se révéla très vite exécrable, les 
pannes s'accumulèrent parce que l'accord entre l'opérateur 
du câble parisien et France Télécom n'autorisait pas le 
premier à vendre de l'Internet sur l'infrastructure que lui 
louait le second. Il fallut un an pour que les premiers clients 
disposent enfin d'un service digne de ce nom qui se mit à fonctionner 
fort bien dès que France Télécom obtint 41 \% des parts 
de Cybercâble... Il n'empêche qu'après la phase de lancement, 
Suez fut contraint de suspendre la commercialisation de son <<
service d'accès illimité>> (mais contractuellement bel et 
bien limité) en raison des pannes à répétition de son 
réseau tout neuf.

Les abonnés de la première heure furent bien surpris lorsque, 
juste avant sa réouverture, la vitesse du service fut arbitrairement 
divisée par quatre alors que le prix restait le même. Au 
même moment, le nouveau partenaire de Cybercâble, France 
Télécom, annonçait l'ouverture prochaine de l'ADSL dont 
la vitesse allait être, mais il s'agit bien sûr d'une simple 
co\"{\i}ncidence, exactement la même que la nouvelle vitesse 
arbitrairement limitée du câble.

C'est là que se mesure l'inertie d'une entreprise habituée 
aux marchés publics de grande envergure et dont toute la culture 
est à l'opposé de celle de l'Internet qu'elle se targue de 
vendre, car lorsque les clients se sont aperçus de la supercherie 
et qu'ils ont commencé à protester, Suez leur a répondu 
que si le service était à ce point revu à la baisse, c'était <<parce que les clients abusaient de l'accès illimité à 
l'Internet>>. L'extraordinaire notion <<d'abus de l'infini>> venait 
d'être inventée certainement à la grande joie des générations 
futures de mathématiciens\,!

La réaction de cette multinationale à la constitution d'une 
association d'usagers dénonçant la dégradation de la qualité 
du service (Luccas) permet de mesurer l'étonnante inadéquation 
des géants du passé au nouveau monde dans lequel ils veulent 
pourtant prospérer. Plutôt que de s'expliquer honnêtement 
avec les utilisateurs mécontents et de faire des gestes commerciaux, 
le vendeur d'eau contre-attaqua sur le thème <<ceux qui demandent 
le rétablissement du service prévu et annoncé dans les 
publicités sont des pirates>>.

Il ne restait alors plus pour la petite association qu'à médiatiser 
son problème et à porter l'affaire devant la justice\footnote{Voir le site
\url{http://www.luccas.org} pour plus d'informations.}. Une 
justice qui s'éternise, au grand plaisir de Suez, sans doute, 
qui espère bien que l'association Luccas s'essouffle, comme 
elle espérait que jamais ne soient réunis les soixante-dix 
mille francs nécessaires aux frais d'expert (un expert nommé, 
bien sûr, à la demande du mastodonte, on se demande pourquoi) 
et qui furent pourtant réunis en quelques jours\footnote{Par une co\"{\i}ncidence amusante, pendant que je finançais 
à titre personnel une part de ce procès, mon entreprise se 
voyait confier la réalisation du nouveau <<kit de connexion>> de Noos. Pour une fois, ma conscience de voleur m'a laissé 
la paix.}.

Le premier résultat de cette escroquerie a été le changement 
de nom\,: l'offre Internet de la Lyonnaise des eaux tant décriée 
dans la presse et devenue Noos, victoire symbolique pour les 
usagers. Comme quoi, même quand on est très gros, dans le 
monde de l'Internet il vaut mieux se méfier des petits.

\section{Philippe Val est un homme politique}

Les hommes politiques n'aiment pas l'Internet et pourtant ils 
affirment qu'ils l'adorent. Bien souvent, ils ne savent pas vous 
dire pourquoi ils n'apprécient pas cet objet étrange qu'ils 
ont tant de mal à cerner, ils affirment fréquemment qu'ils 
soutiennent son développement mais que, quand même, il faudrait...

Bizarrement leurs <<mais>> conduisent toujours à la disparition 
de tout ce qui fait l'originalité et la valeur du réseau, 
notamment la possibilité pour tous de s'exprimer en public 
sans aucun filtre. Autrement dit, quand un politique dit qu'il 
aime bien l'Internet, c'est qu'il rêve d'en faire autre chose 
que ce qu'il est.

Au moins Philippe Val, rédacteur en chef de \textit{Charlie Hebdo,} 
est plus clair, il n'aime pas l'Internet et l'écrit haut et 
fort. Dans un éditorial au vitriol\footnote{\textit{Charlie Hebdo} du 17 janvier 2001.}, il a expliqué pourquoi, 
selon lui, l'<<Internet, c'est la Kommandantur du monde ultralibéral>> et <<un piège séduisant par sa facilité de diffusion, 
mais mortel pour ce qui est diffusé>>. Philippe Val n'aime 
pas non plus les internautes présents sur la Toile\,: <<Qui 
est prêt à dépenser de l'argent à fonds perdus pour avoir 
son petit site personnel\,? Des tarés, des maniaques, des fanatiques, 
des mégalomanes, des parano\"{\i}aques, des nazis, des délateurs 
qui trouvent là un moyen de diffuser mondialement leurs délires, 
ou leur haine, ou leurs obsessions.>> User d'un droit supposé 
fondamental c'est donc être un nazi parano\"{\i}aque, taré, 
maniaque, mégalomane et fanatique.

Il faut dire que Philippe Val a ses (mauvaises) raisons. Alors 
que je m'étonnais du ton de forcené utilisé dans cet éditorial 
pour parler (entre autres) de moi et de mes camarades, un ami 
collaborateur du journal m'a décrit la crise de nerfs de notre 
petit (rédac) chef quand il a lu sur www.uzine.net un article 
consacré à l'échange de publicité entre \textit{Charlie} et \textit{Libération}. 
Un échange présenté par Philippe Val comme un copinage 
de bon aloi mais qui reste quand même une première pour un 
hebdomadaire se voulant <<sans pub>> et <<indépendant>>. Qu'on 
se le dise, on ne se moque pas de Philippe Val sans risque. La 
preuve\,: tous ces noms d'oiseaux lancés à l'Internet et ses 
utilisateurs ne s'expliquent que parce que Philippe Val n'a pas 
pu admettre d'être ainsi critiqué par des inconnus sur un 
média sans médiateur ni politique éditoriale. Un média 
sur lequel n'importe qui peut dire ce qu'il pense de Philippe 
Val est un mauvais média.

Nos hommes politiques, eux non plus, n'aiment pas être critiqués 
en public, et encore moins quand l'attaque fait mouche. Quand 
on touche de trop près le point sensible, il n'est plus question 
de tendresse pour ce bon public de l'Internet qui permet à 
nos entreprises de trouver de nouveaux terrains de croissance, 
et la critique de cette horreur qui permet tout et n'importe 
quoi l'emporte. Michel Caldaguès est sénateur de Paris. Lorsqu'il 
était maire du 1\textsuperscript{er} arrondissement de la capitale, il a eu 
maille à partir avec une association de quartier, le collectif 
Quartier des Halles, qui avait eu la bonne idée d'ouvrir un 
site web pour dire tout le mal qu'elle pensait de l'action du 
maire. Vraisemblablement peu ouvert au débat, Michel Caldaguès 
a très vite assimilé les critiques de ses administrés internautes 
à de la diffamation en ligne, contre laquelle, se lamentait-il, 
il ne pouvait rien faire. C'est du moins ce qu'il a affirmé 
le 29 mai 2000 lors d'une séance publique au Sénat pour justifier 
un amendement dont il était l'auteur et qui instaurait une 
censure de la part des hébergeurs. Sauf que, le 10 mars 1999, 
Michel Caldaguès avait bel et bien déposé plainte contre 
l'animateur du collectif pour diffamation, lequel a été condamné. 
En résumé, en public Michel Caldaguès tient un discours 
alarmiste pour faire voter des lois liberticides mais, en privé, 
il se satisfait très bien des lois existantes parfaitement 
efficaces. Il n'est pas question de protéger la liberté d'expression 
alors qu'elle permet qu'on diffame un sénateur.

Est-il pourtant si anormal qu'un outil, en dehors de la presse 
et des médias audiovisuels classiques, permette à tout citoyen 
de prendre la parole\,? Est-il si délirant de penser qu'un tel 
média ne peut être régi ni par la loi sur la presse (qui 
fut édictée en 1881, rappelons-le, et qui concerne en premier 
lieu les journaux et les journalistes) ni par la loi sur l'audiovisuel 
qui définit les droits et les devoirs de ceux qui utilisent 
quelques rares fréquences hertziennes\,? Au regard de l'importance 
potentielle de l'Internet, qui offre pour la première fois 
l'accès à un droit défini comme fondamental dans toutes 
les démocraties, est-il acceptable qu'on ignore la nouveauté 
sociale et qu'on limite la liberté de tous les citoyens, fût-ce 
au prix de quelques débordements limités comme celui que 
dénonce ce brave sénateur\,?

Mais c'est à Françoise Giroud que revient le prix de la clarté. 
Pas de langue de bois chez elle quand elle affirme, dans le \textit{Nouvel 
Observateur}\,: <<L'Internet est un danger public puisque ouvert 
à n'importe qui pour dire n'importe quoi.>> Le problème avec 
les citoyens, c'est qu'ils sont n'importe qui et c'est absolument 
insupportable de se faire traiter de con par n'importe qui quand 
on n'est pas soi-même n'importe qui.

Outre les penseurs qui n'aiment pas qu'on puisse penser sans eux, 
outre les journalistes qui n'aiment pas qu'on puisse s'informer 
sans eux, il faut compter avec les résistances de ces associations 
dont le seul rôle social est un rôle de représentation. 
Dans le monde d'avant l'Internet, la société avait besoin 
de porte-parole puisque la pénurie des moyens d'expression 
limitait \textit{de facto} l'expression de tout le monde. Il fallait 
des représentants, il n'en faut plus aujourd'hui. Comment s'étonner 
alors que tous ceux qui font profession de représenter le peuple 
et de s'approprier ses opinions pour construire leurs discours 
soient farouchement opposés à ce que l'Internet donne la 
parole à <<n'importe qui>>\,?

\section{Tous des dinosaures\,!}

Tous ces gens ne sont pas des incompétents dans leur domaine. 
Ce sont juste des dinosaures qui ont appris ou apprendront, à 
leur corps défendant, une nouvelle logique.

Dans un monde ancien fondé sur des structures pyramidales, 
il était de bon ton pour une entreprise de modifier sans préavis 
les services fournis aux clients. Il était de bon ton de faire 
taire le petit peuple dans ses velléités de rendre service 
à la communauté sans réfléchir à la problématique 
commerciale d'une entreprise, qu'elle soit publique ou privée.

L'Internet tend à rendre la parole à tous et quand on perd 
le monopole de la parole, on perd aussi une bonne partie de son 
pouvoir vertical. Bien des dinosaures ont du mal à intégrer 
ce fait nouveau dans leur vision du monde. Ceux qui n'y parviendront 
pas devront peut-être laisser leur \textit{Safrane} à leurs successeurs\,!

\chapitre{Logiciels à louer}

Dans la série des révolutions induites par l'Internet, il 
y a un grand précurseur qui éclaire d'un autre jour les démêlés 
du MP3 et des maisons de disques. Ça se débite aussi sous 
forme de CD et ça relève aussi très souvent du domaine 
de l'arnaque\,: les logiciels.

On n'a jamais autant parlé des logiciels libres que depuis 
la médiatisation du procès organisé par le département 
de la Justice américain contre l'hégémonie de Microsoft. 
La firme de Seattle avait tout intérêt à faire de la publicité 
à tout ce qui aurait pu ressembler de près ou de loin à 
un concurrent. Mais il aura fallu que tout son service marketing 
s'y mette pour arriver à faire croire à l'opinion mondiale 
que Bill Gates était menacé par une bande d'inconnus qui 
utilisaient l'Internet pour mettre au point des logiciels gratuits.

Il fallait bien ça, surtout quand on voit des gens aussi célèbres 
(et, dans ce domaine, aussi incompétents) que François de 
Closets réussir à publier un livre, \textit{L'Imposture
informatique}\footnote{François de Closets et Bruno Lussato, \textit{L'Imposture informatique}, 
Fayard, 2000.}, 
sur le thème de l'évolution informatique <<détournée 
de ses finalités par les fabricants, Microsoft en tête, qui 
l'ont pervertie pour garantir leurs profits>> tout en ignorant 
presque totalement les logiciels qui, justement, ne garantissent 
aucun profit à leurs fabricants. Linux, un système d'exploitation <<libre>>, n'est cité qu'une fois comme solution de remplacement 
au <<tout Microsoft>>. C'est dire le sérieux du livre et de 
son auteur.

Certes Microsoft et tous les autres loueurs de logiciels commerciaux 
pervertissent l'évolution de l'informatique. Mais il existe 
d'autres types de fabricants de logiciels que François de Closets 
a choisi d'ignorer. Heureusement.

\section{La liberté expliquée aux marchands}

Les logiciels libres sont un des phénomènes les plus simples 
à comprendre. Il suffit d'oublier un peu la sacro-sainte loi 
du marché tout-puissant. Si toutes les relations humaines sont 
fondées sur un mélange de compétition et de coopération, 
on peut dire que les logiciels propriétaires ont pour seul 
ressort la compétition alors que les logiciels libres reposent 
sur un mélange des deux.

Un logiciel, c'est un programme d'ordinateur, c'est-à-dire une 
suite d'instructions que l'ordinateur effectue pour réaliser 
une tâche donnée. Cette suite d'instructions est rédigée 
par un programmeur, ou par une équipe de programmeurs, et appartient 
donc au domaine des {\oe}uvres de l'esprit, exactement comme une 
partition de musique écrite par un ou plusieurs compositeurs. 
Pourtant, si un musicien peut aisément déduire une partition 
en écoutant une {\oe}uvre, ou si n'importe quel lecteur est capable 
de savoir quels mots un auteur a utilisés pour rédiger son 
roman, il est impossible pour un programmeur de déduire les 
instructions utilisées pour écrire un logiciel. S'il faut 
faire un parallèle avec une autre {\oe}uvre de l'esprit, on doit 
comparer un logiciel avec une peinture\,: un autre peintre que 
l'auteur pourra en réaliser une copie mais pas utiliser les 
mêmes couleurs ni effectuer les mêmes gestes, il ne pourra 
rien faire de plus que tout recommencer. Sauf, bien sûr, si 
le peintre d'origine fournit, en même temps que son {\oe}uvre, 
la liste des teintes qu'il a utilisées et la technique selon 
laquelle il a procédé. Dans ce cas, on pourrait appeler cette 
peinture une <<peinture libre>>.

Un logiciel libre est un programme informatique qui, plutôt 
que d'être vendu sous la forme d'une icône sur laquelle il 
faut double-cliquer et qui fait plus ou moins ce qu'on attend 
d'elle, est fourni avec tout le schéma de montage qui a permis 
de le créer. Le programmeur fournit à ses clients non seulement 
une version directement compréhensible par le microprocesseur 
mais aussi et surtout la suite d'instructions qu'il a inventée 
pour que son programme fasse telle ou telle tâche.

Imaginez que l'on vous vende une voiture dont le moteur serait 
scellé, dont le mode d'emploi serait limité à l'usage du 
volant, du démarreur et des pédales, et que vous ayez l'obligation, 
pour disposer des clés, de signer un papier par lequel vous 
accepteriez que votre voiture soit fournie sans la moindre garantie 
ni de durée, ni même de fonctionnement. Cette voiture est 
un logiciel propriétaire. Un logiciel comme ceux qui sont vendus 
par Microsoft, par exemple. Enfin, quand je dis vendu, je pense 
plutôt loué, et encore, parce que ce que vous acquérez 
en pratique c'est un droit d'usage du cédérom qui vous est 
fourni, et rien d'autre. Imaginez maintenant que l'on vous vende 
non seulement la voiture mais en plus le schéma de montage, 
les pièces de rechange et jusqu'à la documentation qui vous 
permettra de monter votre propre usine privée. Voilà la description 
la plus exacte d'un logiciel libre\,: n'importe qui peut le démonter 
pour voir comment il marche et se fonder sur son fonctionnement 
pour en fabriquer un nouveau.

\section{L'Internet brisé, l'Internet martyrisé mais l'Internet 
libéré\,!}

Internet ne fonctionne que parce qu'il repose sur des normes 
comme TCP/IP qui permettent notamment de visualiser sur un Macintosh 
une page web réalisée sur un PC. Pourtant, il n'existe aucun 
intérêt commercial pour un vendeur de logiciels propriétaires 
à faire en sorte que le programme qu'il vend puisse fonctionner 
sur n'importe quel ordinateur de n'importe quelle marque. Tout 
utilisateur d'un ordinateur a connu, un jour ou l'autre, la douloureuse 
(et vaine) expérience d'essayer de lire une disquette créée 
par un logiciel différent de celui installé sur sa machine. 
Il semble légitime de se demander si ce genre de problème 
n'est pas, au moins en partie, provoqué pour imposer à la 
terre entière de suivre l'évolution des logiciels propriétaires.

L'intérêt commercial d'un producteur de logiciels est de pousser 
ses clients à acheter, encore et toujours, la toute dernière 
version de ses produits. Il n'a donc aucun intérêt à ce 
qu'ils soient exempts de bugs ou même à ce qu'ils remplissent 
parfaitement les attentes des consommateurs. Son intérêt 
est de fabriquer un logiciel qui ne fonctionne que dans un environnement 
bien précis (parce que ça demandera beaucoup moins de boulot 
à son équipe technique et pour ses développeurs) et de 
tendre à l'hégémonie. Il a ainsi tout intérêt à créer 
son propre langage, dont il sera le seul à conna\^{\i}tre les 
tenants et les aboutissants, et de déposer un brevet sur ce 
langage pour éviter l'apparition d'une concurrence.

Par conséquent, un truc comme Internet, réseau hétérogène 
capable de faire dialoguer n'importe quel ordinateur géant 
avec son lointain cousin, l'ordinateur de bureau, ne doit pas 
exister. Les données diffusées par le réseau ne doivent 
surtout pas être lisibles par n'importe quelle version de n'importe 
quel navigateur. Internet, c'est totalement anticommercial, on 
ne contrôle rien et il y a de la concurrence de tous les côtés, 
quelle horreur\,!

À tel point que Microsoft a tenté de se dégager de cet 
environnement hostile en créant un réseau qui se voulait 
parallèle à Internet. MSN (pour \textit{MicroSoft network}, le 
réseau Microsoft) devait utiliser un protocole propriétaire 
spécifique \textit{(made in Seattle)} mais a dû finalement se 
plier aux dures lois de l'Internet et revoir ses ambitions à 
la baisse au point de n'être aujourd'hui qu'une simple galerie 
marchande de plus. Aujourd'hui, Microsoft a changé son fusil 
d'épaule et essaye de prendre possession de l'Internet de
l'intérieur\footnote{Sur les revirements de Microsoft, on lira le livre de Roberto 
di Cosmo, \textit{Le Hold-up planétaire}, Calmann-Lévy, 1998.}. 
Une nouvelle stratégie qui consiste à imposer à chaque 
nouvelle version de son navigateur (Internet Explorer) de nouvelles 
extensions -- propriétaires et brevetées bien sûr -- du langage 
HTML employé dans la construction des pages web. Le consommateur-otage 
doit donc de plus en plus souvent mettre à jour ses logiciels 
et son matériel pour pouvoir accéder à des sites créés 
avec les dernières versions des outils les plus perfectionnés. 
Les informaticiens sont pourtant suffisamment compétents pour 
inventer des formats de fichiers permettant la relecture de documents 
anciens sur les nouvelles versions des logiciels. S'il ne fallait 
compter que sur Microsoft et consort, l'Internet n'existerait 
pas...

On touche là à une énorme contradiction car les gens qui 
ont construit l'Internet ne sont pas des commerçants, ce sont 
des universitaires qui ont, dès le début, choisi de partager 
non seulement leur outil mais aussi leurs recherches sur cet 
outil. Ils ont donc utilisé des standards ouverts, publiés 
sans brevet, de façon à ce que les ordinateurs de tous leurs 
homologues puissent les comprendre. Pour cela, les <<recettes>> des logiciels qu'ils utilisaient, ce que l'on appelle les sources 
dans le jargon informatique, ont été mises gratuitement à 
la disposition du public. Et comme le langage informatique dans 
lequel étaient écrites ces sources (le langage C) pouvait 
être lu par tous les ordinateurs, d'autres informaticiens ont 
pu corriger et faire évoluer les programmes d'origine. C'est 
sur ce principe que reposent les logiciels libres.

Internet n'aurait pas pu exister sans les logiciels libres et 
les logiciels libres n'auraient pas connu l'essor qui est le leur 
aujourd'hui sans l'Internet. À mon avis, ni l'un ni les autres 
n'auraient pu exister sans un langage informatique défini comme 
un standard ouvert et non pas comme un produit breveté. On 
comprend donc que Microsoft n'aime ni l'Internet ni les logiciels 
libres. Sauf quand la justice s'en mêle.

\section{La part de liberté de l'Internet}

Difficile de parler de parts de marché quand on traite d'un 
objet économique non identifié comme les logiciels libres 
qui sont, par nature, en dehors du marché. Il existe toutefois 
quelques chiffres. On sait par exemple que le <<marché>> des 
serveurs web -- les logiciels sur lesquels les différents navigateurs 
web vont chercher de l'information -- est largement dominé par 
Apache, un logiciel libre\footnote{Voir \url{http://www.netcraft.com}.}. En fait, 60 \% des serveurs utilisent 
Apache, contre moins de 20 \% qui utilisent ISS le logiciel concurrent 
de Microsoft. Près de 80 \% des serveurs qui convertissent 
les adresses IP (du type 193.56.58.35) en noms facilement mémorisables 
(du genre www.maboite.com) utilisent le logiciel libre Bind.

En avril 2000, les logiciels libres représentaient plus de 
60 \% des serveurs offrant le service du courrier électronique. 
En avril 1999, 74 \% des serveurs de l'Internet, tous services 
confondus, utilisaient un système d'exploitation concurrent 
de Windows et 46 \% en tout utilisaient un système d'exploitation 
libre\footnote{Voir \url{http://www.leb.net/hzo/ioscount/index.html}.}. Il s'agit de chiffres certains, vérifiables, tout 
simplement parce que ces serveurs sont destinés à accepter 
des connexions venant de n'importe quel ordinateur dans le monde 
et qu'à tout instant, un serveur de courrier électronique 
doit être capable de recevoir des messages destinés à ses 
utilisateurs. Il suffit donc, pour établir des statistiques 
précises, de se connecter sur un grand nombre de ces serveurs 
et de relever le type de logiciel qu'ils utilisent.

Les serveurs, contraints de fonctionner en permanence et d'être 
résistants aux virus, sont donc très largement soumis à 
la loi du logiciel libre. L'écrasante majorité des virus 
informatiques utilisent des failles des logiciels clients de 
Microsoft pour détruire les données des disques durs. Il 
est logique, du point de vue des fabricants de virus, que les 
attaques se concentrent sur ces logiciels puisqu'ils équipent 
la grande majorité des PC. Mais est-ce la seule raison\,? Ces 
logiciels ne présentent-ils pas de nombreuses failles les rendant 
très vulnérables\,?

On a beaucoup parlé de \textit{Code Red,} le fameux virus qui a 
attaqué le serveur de la Maison-Blanche. Ce virus exploitait 
une faille du logiciel ISS, le concurrent d'Apache mis au point 
par Microsoft. Seuls les ordinateurs qui utilisent ce logiciel 
propriétaire ont participé -- involontairement -- à cette 
attaque alors qu'il est beaucoup moins répandu qu'Apache. Microsoft 
est-il incapable de fabriquer des logiciels à l'épreuve des 
pirates ou bien un simple calcul risque/bénéfice le conduit-il 
à ne pas investir dans la sécurité\,?

Attrition.org, qui recense les pages web détournées par des 
pirates, a calculé que les serveurs de Microsoft, qui représentent 
au mieux 25 \% du marché, équipent 58 \% des serveurs piratés. 
Si les pirates attaquent majoritairement les logiciels de Microsoft, 
ce n'est donc pas parce qu'ils sont majoritaires mais parce qu'ils 
sont particulièrement mal conçus.

En plus d'être préservés des piratages, les logiciels libres 
présentent de nombreux autres avantages. Puisque leur source 
(la <<partition>> d'origine) est publique, les failles peuvent 
être corrigées par n'importe qui et les rustines diffusées 
très rapidement. Le système de développement coopératif 
répond d'abord aux besoins des utilisateurs (puisque ce sont 
eux qui perfectionnent les logiciels) et pas à des exigences 
commerciales (dont François de Closets nous apprend qu'elles 
vont en sens inverse de celles des utilisateurs, et sur ce point-là 
au moins nous sommes d'accord). Leurs standards ouverts permettent 
l'échange de fichiers utilisables par tous et chaque nouvelle 
version d'un logiciel reste compatible avec des documents créés 
par les versions antérieures.

\section{La vraie nouvelle économie de l'Internet}

Depuis toujours, on nous a habitués à payer la distance. 
La distance c'est l'effort, c'est l'espace, c'est l'argent. Pourtant, 
sur l'Internet, se connecter à un site aux antipodes revient 
au même prix que se connecter à un serveur installé de 
l'autre côté de la rue.

Si le prix de la connexion à un site en France ou au Japon 
est le même, c'est tout simplement parce que les coûts sont 
uniformément répartis et partagés. L'étudiant japonais 
qui a besoin de se connecter sur une machine française paie 
lui aussi, par ses impôts ou ceux de ses parents, une partie 
de la connexion de l'homme d'affaires français sur le site japonais 
de Sony. Il coûterait plus cher d'essayer de mesurer la <<distance>> entre deux correspondants échangeant des e-mails que de simplement 
partager la facture globale entre tous les opérateurs et leurs 
clients à travers le monde. La distance dans la planète Internet 
ne veut pas dire grand-chose, il est même courant de voir des 
données envoyées de Paris transiter par le Japon avant d'arriver 
à Toulouse.

Et pourtant la gratuité sur l'Internet n'est souvent qu'un mythe. 
S'il existe des fournisseurs d'accès gratuit, c'est parce qu'ils 
touchent une partie du prix payé par l'utilisateur à son 
opérateur téléphonique pour se connecter. S'il existe des 
services de courrier électronique gratuits, c'est parce que 
les adresses sont des produits vendus aux entreprises de marketing 
direct. S'il est toujours possible, en cherchant bien, de trouver 
un site qui diffuse gratuitement un contenu payant ailleurs, 
c'est que l'auteur du site est un gentil amateur qui va se faire 
un peu d'argent grâce à la publicité. Si ce livre est diffusé 
gratuitement sur l'Internet, c'est pour que vous ayez envie de 
l'acheter en librairie, tout simplement.

Cela ne signifie pas qu'il n'existe rien de vraiment gratuit sur 
l'Internet, au contraire même, la très grande majorité 
des sites reposent sur les passions de bénévoles qui, bizarrement, 
n'axent pas leur communication sur la gratuité. À l'inverse, 
quand un site ne cesse de s'affirmer gratuit, c'est souvent qu'il 
a des ambitions commerciales plus ou moins cachées.

Quel est le modèle économique du logiciel libre\,? Comment 
se peut-il qu'un produit aussi coûteux en temps de conception 
qu'un système d'exploitation pour ordinateur soit diffusé 
gratuitement\,? Depuis près de dix ans que j'utilise des logiciels 
libres et que j'en écris, j'ai vu tous les modèles\,: du petit 
génie qui fabrique seul dans sa chambre un bidule qui lui sert 
à un instant donné pour un besoin donné jusqu'au projet 
planifié dont les promoteurs vont chercher des bénévoles 
compétents sur toute la planète. Paradoxalement, tous ces 
gens vivent de leur travail, il leur permet de se faire conna\^{\i}tre 
de clients potentiels à la recherche d'une réponse spécifique 
comme l'ont fait bien des artistes avec des {\oe}uvres qui leur 
ont permis de décrocher des commandes. Il existe également 
des modes de financement indirects comme ces entreprises qui 
financent des recherches sur les logiciels libres, notamment 
celles qui y ont recours pour leurs serveurs ou qui fabriquent 
des ordinateurs (IBM a par exemple annoncé son intention de 
financer les développements de Linux à hauteur d'un milliard 
de dollars en 2001). Des organismes de tutelle, publics le plus 
souvent, peuvent créer des outils nécessaires à leur fonctionnement 
interne et en diffuser librement les sources, c'est le cas d'un 
très grand nombre de logiciels mis au point dans le cadre d'un 
troisième cycle universitaire par des étudiants ou des chercheurs.

L'élaboration des logiciels libres peut également être 
encouragée par les gouvernements, en matière d'éducation 
particulièrement, pour éviter que les enseignants ne se transforment 
en commerciaux chargés de former leurs élèves à l'usage 
de logiciels propriétaires, mais aussi en tant que garants 
de la pérennité des données publiques. Il est à mon sens 
du rôle du gouvernement d'imposer aux administrations des logiciels 
permettant la lecture d'un fichier informatique des années 
après sa rédaction. Or, à l'évidence, un logiciel propriétaire 
n'offre aucune garantie de pérennité dès lors que le format 
des fichiers qu'il stocke ne s'appuie pas sur une norme publique. 
Il est aussi nécessaire de garantir à l'Éducation nationale 
la plus grande indépendance possible face au marché, sauf 
à vouloir transformer nos enfants en otages des fabricants 
de logiciels. C'est pourquoi les pouvoirs publics doivent imposer 
l'utilisation de logiciels indépendants du marché, donc de 
logiciels libres, dans les administrations et prendre à leur 
charge la création des outils d'apprentissage nécessaires 
pour ensuite diffuser librement le fruit d'un financement public\footnote{Voir
\url{http://www.ecole.eu.org/loilibre.html} qui présente une proposition 
de loi sur le sujet.}. 
Cela semble évident\,? Ce n'est pas l'avis des gouvernements 
successifs auprès desquels toutes les associations de promotion 
des logiciels libres militent sans succès depuis des années.

Les logiciels libres sont l'équivalent informatique de la publication 
du résultat des recherches dans le domaine scientifique. Ils 
existent parce que certains programmeurs ont besoin de temps 
à autre d'exemples de programmes à partir desquels ils pourront 
élaborer de nouvelles applications. Les informaticiens ne sont 
pas stupides au point de passer leur vie à réinventer la 
roue, et lorsqu'un produit est terminé, qu'il soit vendu ou 
amorti, il ne sert à rien de refuser à ceux qui la demandent 
la recette qui a permis de cuisiner le plat. Et, lorsque l'on 
a soi-même profité du savoir des autres pour débuter, il 
est moral, simplement moral, et pas <<commercial>> ni <<libéral>> ni même <<libertaire>>, de partager à son tour avec ses 
pairs et ses successeurs. On a toujours besoin d'apprendre des 
autres, en informatique comme partout ailleurs.

Il y a aussi la recherche d'une reconnaissance, le rêve de 
conna\^{\i}tre la gloire en fabriquant le futur concurrent de Word 
ou de s'imposer comme le meilleur des meilleurs programmeurs. 
Tout cela est vrai, mais la motivation de fond, la seule qui 
tienne, c'est qu'un humain qui ne meurt pas de faim aime partager 
ce qu'il a reçu gratuitement avec les autres humains.

Je sais, je suis un utopiste ignorant des règles économiques 
de base. La preuve, c'est qu'il existe des gens intelligents qui 
ont tout compris du marché. Comme ces chercheurs en linguistique 
de l'université de Caen qui, bien que financés par de l'argent 
public, interdisent un usage régulier du \textit{Dictionnaire des 
synonymes en ligne} qu'ils ont réalisé. Librement diffusé, 
leur travail faciliterait pourtant l'utilisation des moteurs 
de recherche fondés sur des logiciels libres en permettant 
d'accéder aux pages web contenant le mot recherché mais aussi 
ses synonymes. Mais ils ont si peur de ne pas toucher toutes 
les royalties possibles... Que leur démarche aboutisse à 
priver la communauté scientifique tout entière d'un outil 
qui permettrait pourtant l'accroissement du savoir, quel beau 
sens de la coopération nous avons là\,! Quelle belle mentalité 
que celle de ces scientifiques formés par et pour le marché\,!

Il en est également ainsi de quelques jeunes entrepreneurs 
qui profitent des outils élaborés par des abrutis dans mon 
genre pour créer des start-up. Une fois introduites en Bourse, 
grâce à la vague de sympathie qui entoure le monde du logiciel 
libre depuis le procès Microsoft, elles font de leurs fondateurs 
des milliardaires sur le dos de passionnés qui ne voulaient 
que partager bénévolement leurs compétences. Ces profiteurs 
auront beau prétendre {\oe}uvrer pour faire avancer la cause 
du logiciel libre, ils ne seront jamais que soucieux de faire 
fructifier leurs intérêts.

Les logiciels vraiment libres sont donc certainement une utopie. 
Dans la vraie vie, un tel modèle économique ne pourrait qu'aboutir 
au désastre à moins d'être récupéré par le marché. 
Un tel système, qui casse la logique des brevets érigée 
en modèle par les sociétés commerciales et de plus en plus 
souvent par les structures publiques, mondialisation et pensée 
unique obligent, et présentée comme la seule façon de rentabiliser 
la recherche, serait bien trop nocif et contre-productif.

À une époque où même les artistes réfléchissent d'abord 
à la rentabilité plutôt qu'à la création, une grande 
part de la tribu informatique se met pourtant à renverser le 
modèle du <<chacun pour soi>> et affirme haut et fort qu'une 
idée, fût-elle traduite en langage informatique, n'est pas 
produite par une personne seule mais d'abord par toute la société. 
Une idée n'appartiendrait à personne parce que personne ne 
peut avoir d'idée qui viendrait du néant, quelle drôle 
d'idée\,!

C'est comme l'Internet\,: tout cela n'a aucune raison d'exister. 
Un machin qui se fonde davantage sur la coopération que sur 
la compétition, dans le monde d'aujourd'hui, ça n'existe pas, 
ça n'existe sûrement pas. Une société qui choisirait 
de fonctionner ainsi s'effondrerait certainement sous le poids 
du marché. C'est écrit. Et si, finalement, les dinosaures 
n'étaient pas ces informaticiens qui n'ont pas encore voulu 
comprendre que la compétition économique est la seule valeur 
que partagent les humains\,?

Si ce n'est qu'il faut bien se rendre à l'évidence\,: le logiciel 
libre existe et se développe même quand le marché essaie 
de le récupérer ou quand telle ou telle université oublie 
sa mission de diffusion du savoir. Et sa qualité n'est plus 
à démontrer. La coopération existe bel et bien, sur l'Internet 
comme dans nos sociétés, et de plus en plus de citoyens, 
convaincus que le bonheur ne s'acquiert pas par la compétition, 
tentent de remettre en cause l'égo\"{\i}sme général. À vous 
de décider dans quel monde vous choisissez de vivre. Dans le 
mien en tout cas, les logiciels libres existent bel et bien. 
Et les programmeurs heureux aussi.

\chapitre{Le nouveau vaudeville}

Très régulièrement, des sociologues se penchent sur l'Internet 
pour prédire tout le mal que ce nouvel objet va causer dans 
notre société. Plutôt que d'essayer de discerner les implications 
sociales d'un tel bouleversement, des gens aussi sérieux que 
Philippe Breton ou aussi connus que Dominique Wolton\footnote{Dominique Wolton, \textit{Internet, et après\,? Une théorie 
critique des nouveaux médias}, Flammarion, 1999.} semblent 
préférer se concentrer sur les influences à leurs yeux 
négatives qu'a eues l'Internet sur l'ancienne société.

\section{Un sociologue en retard}

C'est un travail de paléontologue, pas de sociologue. Certes 
la paléontologie est passionnante, mais c'est un autre métier. 
Pourtant, en écoutant en février 2001 une conférence de 
Philippe Breton sur son dernier ouvrage\footnote{Philippe Breton, \textit{Le culte de l'Internet, une menace pour 
le lien social\,?} La Découverte, 2000.}, j'ai eu l'impression 
d'avoir un paléontologue devant moi en lieu et place du chercheur 
en sociologie et professeur à la Sorbonne annoncé.

Selon Breton, il existe un réel besoin de débat social autour 
de l'Internet et de ses usages comme autour de toute nouveauté 
technique. Un débat rendu pourtant impossible parce que les 
thèses en présence sont d'un côté la béatitude, de 
l'autre le rejet viscéral ; l'une comme l'autre venant de personnes 
qui ne sont pas en état d'accepter la contradiction. Les premiers 
font de l'Internet l'objet d'une idolâtrie qui les conduit tour 
à tour à affirmer son irréversibilité pour des raisons 
mystiques (réunion du genre humain, fusion des esprits, village 
planétaire) ou financières (il y a trop d'argent en jeu pour 
débattre de la possibilité qu'il disparaisse). Les seconds 
sont des technophobes qui rejettent en bloc l'outil tel qu'il 
est présenté, notamment en raison de cette inéluctabilité 
contenue dans le discours publicitaire.

À partir de sa spécialisation en sociologie de la communication 
et de ses diplômes, Philippe Breton prétend, lui, creuser 
une troisième voie, critique mais raisonnable, de l'outil et 
de ses applications en dehors de toute idolâtrie. Une voie 
qui permettrait enfin de sortir l'Internet de l'idéologie libertaire 
-- dont il affirme qu'elle domine -- et qui lui semble dangereuse 
parce que étant utopique, elle amène à des comportements 
contre-productifs dans l'usage même de l'outil. Une voie qui 
dans le même temps démontrerait que l'Internet peut être 
régulé de manière à limiter son aspect mondialisateur, 
en y rétablissant des frontières fût-ce au prix de quelques 
limites à une liberté d'expression bien galvaudée, selon 
lui.

On serait tenté d'applaudir des deux mains ce discours séduisant 
si l'on n'avait pas déjà lu un précédent ouvrage du même 
auteur, \textit{La Parole manipulée}\footnote{Philippe Breton, \textit{La Parole manipulée}, La Découverte, 
1997.}, dans lequel il étudie 
justement les techniques de manipulation d'un auditoire. Or, 
ces techniques qu'il dénonce comme dangereuses lorsqu'elles 
sont utilisées dans la communication politique, il en déploie 
un bon nombre lorsqu'il s'agit pour lui de convaincre son auditoire 
d'un soir. À croire qu'il n'est pas capable de s'appliquer la 
rigueur minimale qu'il exige des autres.

En fait, son discours est fondé sur un mensonge par omission, 
très certainement volontaire de la part d'un auteur qui a déjà 
beaucoup écrit sur le sujet, et sur un artifice rhétorique 
de bas étage. Et quoi que je puisse penser de lui par ailleurs, 
car je respecte énormément l'auteur de \textit{La Tribu
informatique}\footnote{Philippe Breton, \textit{La Tribu informatique}, Anne-Marie Métailié, 
1990.}, 
ce soir-là il fut l'archétype du sociologue trop imbu de 
ses propres opinions pour décrire la réalité.

Pour commencer, Breton omet de préciser que si l'Internet est 
inéluctable, c'est pour d'autres raisons que celles qu'il dénonce 
comme des mensonges (et qui en sont). En fait, il choisit de 
ne citer que ce qu'il sait pouvoir dénoncer. Quand il affirme, 
notamment, que l'Internet fait l'objet d'un discours quasi religieux, 
il oublie de préciser que cela ne concerne que quelques illuminés 
surmédiatisés. Leur écho dans la société ne s'explique 
que par ces médias racoleurs en mal de sensationnalisme dont 
Philippe Breton semble tirer toutes ses informations. Et quand 
il prétend qu'on ne peut pas occulter un débat de société 
sous prétexte que les enjeux financiers seraient énormes 
au point de rendre l'Internet intouchable, il a raison. Cet argument 
est loin d'être le seul qui démontre l'inéluctabilité 
d'un réseau d'expression public sans frontières qui permet 
surtout la concrétisation de l'article 19 de la Déclaration 
universelle des droits de l'homme\,: <<Tout individu a droit à 
la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit 
de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, 
de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, 
les informations et les idées par quelque moyen d'expression 
que ce soit.>> Comment, justement, le seul outil qui permette 
enfin l'exercice de ce droit-là pourrait-il être régulé 
au moyen de frontières artificielles\,? Philippe Breton n'en 
parle pas. Étrangement d'ailleurs, il n'utilise jamais le mot <<expression>>. Il ne parle que de <<communication>>. C'est moins 
risqué sans doute.

En mettant en exergue ces deux seuls arguments pour étayer 
sa thèse, Philippe Breton se révèle pour ce qu'il est, 
un aveugle. Que penserait-on aujourd'hui d'un homme de Neandertal 
expliquant à ses contemporains que le feu est un <<simple outil 
de plus qui simplifie des tâches préexistantes et qu'il faut 
considérer comme tel et comme rien d'autre>>, comme il l'affirme 
sans rougir en parlant de l'Internet\,? Comme si l'existence d'un 
tel outil n'avait eu d'autres conséquences sur la société. 
Philippe Breton ne s'adresse pas à un public averti, il parle 
à des gens qui n'ont ni la formation ni les compétences techniques 
pour voir les failles de son discours. Chez quelqu'un qui a étudié 
les techniques de communication et qui sait très bien ce que 
représente l'Internet, il ne peut s'agir que d'une réelle 
volonté de manipulation.

Ce que Philippe Breton ne dit pas, c'est que si l'Internet est 
incontournable, c'est aussi parce qu'il répond à un besoin 
social et structurel. Loin de la <<communication>> ramenée 
à un dialogue (le courrier électronique) ou à la diffusion 
de masse (le Web) que Philippe Breton décrit, l'Internet propose 
des outils (les listes de discussions publiques ou privées, 
les forums publics...) permettant à des groupes humains partageant 
des passions communes de se rencontrer. Des outils dont aucun 
équivalent n'existait auparavant. Comment aurais-je pu faire 
la connaissance d'amis d'âge, de culture, d'origine et de langue 
différents des miens sans l'Internet\,? Certes, ces rencontres 
sont d'abord virtuelles, mais elles ne le restent jamais bien 
longtemps.

Par ailleurs, la somme des connaissances de l'humanité a atteint 
un tel niveau qu'il est évident pour toute personne un tant 
soit peu honnête qu'un nouvel outil était indispensable pour 
assurer leur diffusion. L'Internet a été créé pour ça\,: tout y est fondé sur le partage du savoir. La logique même 
du Web et l'importance innovatrice des liens hypertextes, qui 
créent une <<troisième dimension>> à la lecture en permettant 
d'enrichir un texte sans limites, induisent des nouveautés 
totales dans ce domaine. Or, l'homme est un animal dont toute 
l'évolution sociale s'appuie sur la diffusion du savoir. Sans 
un outil comme l'Internet, cette évolution sociale serait dans 
une impasse.

Que Philippe Breton affirme que l'Internet est un simple avatar 
des vieilles ronéos montre à l'évidence qu'il passe à 
côté d'un phénomène sans précédent dans le domaine 
de la communication. Non, l'e-mail n'est pas une ultime forme 
du courrier postal. Non, le Web n'est pas équivalent à l'édition 
papier. Non, les forums de discussions ne sont pas des salles 
de réunion. Il n'est guère besoin d'une grande démonstration 
pour affirmer que ces outils-là, entre autres, ont déjà 
des effets sur notre quotidien. Ils changent notre vision du 
monde, nos usages, nos habitudes.

Même d'un point de vue technique, tout débat sur la pérennité 
d'un Internet sans frontières est vain puisque, quoi qu'il arrive, 
il sera toujours possible de se connecter à toute sorte de 
sites, ne serait-ce qu'en passant par un fournisseur d'accès 
étranger. À moins de rendre notre pays hermétique à toute 
communication hertzienne, satellitaire ou filaire, l'Internet 
ne peut être ni fermé ni filtré efficacement.

Mais, si l'Internet est inévitable, un débat consacré à 
ses usages et à son influence sur la société est parfaitement 
légitime. Là où Breton a foncièrement tort, c'est quand 
il affirme qu'il n'est pas trop tard pour décider de la place 
à faire à l'Internet. Philippe Breton est chargé de recherche 
au CNRS et professeur à la Sorbonne. En tant que tel, il est 
écouté et il a donc une responsabilité morale et sociale. 
Amalgamer, comme il le fait, le discours de quelques fous sympathiques 
à celui qui présente l'Internet comme porteur d'une évolution 
sociale d'envergure revient à modifier de fait les usages futurs 
de l'Internet en déformant et en affaiblissant l'importance 
sociale de cet outil.

À l'instar de la publicité télévisée des fournisseurs 
d'accès, qui tend trop souvent à présenter l'Internet comme 
un simple gadget de plus, Philippe Breton minimise l'importance 
d'un réseau d'information mondial. Et c'est grave. En usant 
du mensonge et du mépris, pour démontrer que l'Internet n'est <<qu'un outil de communication de plus, dangereux parce que trop 
de communication tue la communication>>, Philippe Breton contribue 
à créer une fausse image médiatique de l'Internet.

C'est qu'il défend son pré carré. En vérité, la parole 
rendue aux simples citoyens, qui n'ont ni chaire ni éditeur 
pour pouvoir s'exprimer, lui fait peur. Il craint de perdre sa 
part du monopole de la parole publique, un monopole dont il vit, 
qui lui permet d'être écouté, publié, entendu. Lui et 
pas ceux qu'il dénonce, ces <<libertaires aveugles qui font 
inconsciemment le jeu du marché>>. Philippe Breton ne s'arrête 
pas là, en surévaluant le discours de quelques illuminés, 
il feint d'ignorer que les discours extrémistes ne sont le 
fait que d'une minorité. Et il n'hésite pas à tordre les 
paroles d'autres sociologues dans le sens qui l'arrange pour valider 
ses thèses. Mais l'argument d'autorité est vieux comme la 
rhétorique, et il le sait mieux que personne.

Lorsque l'on s'étonne devant lui qu'un chercheur en sociologie 
se contente de critiquer le discours sur l'Internet plutôt 
que les usages qui en sont faits, il répond que la difficulté 
à trouver des financements l'incite à en rester là. En 
somme, Philippe Breton avoue être un scientifique qui, n'ayant 
pas les moyens de mener des recherches dignes de ce nom, se contente 
de publier des textes polémiques s'appuyant sur des paroles 
entendues çà et là. Du coup, quand il parle de l'Internet, 
Philippe Breton se décrédibilise totalement. Mais, après 
tout, il n'est pas le seul.

\section{Autiste, forcément autiste}

Ainsi, depuis plusieurs années, je lis des analyses qui m'expliquent 
comment l'outil que j'utilise va, jour après jour, me rendre 
un peu plus autiste. Mon avenir est quasiment celui d'un idiot 
décérébré qui, utilisant un média dont les contenus 
n'ont pas été filtrés par des journalistes professionnels, 
va se mettre à croire que la terre est plate. Pire encore, 
en tant que membre d'une tribu désormais dépassée -- les 
informaticiens --, il va me falloir admettre que l'outil libertaire 
qui préexistait à l'Internet marchand est mort, et moi avec. 
J'ai bien peur que ces fins analystes ne se trompent.

Lorsque Philippe Breton s'interrogeait (dans une tribune dans \textit{Libération} 
en décembre 1997) sur la question récurrente du <<repli sur 
soi dû à la séparation physique entre les êtres inhérente 
à l'existence du réseau>>, je me voyais, moi, communiquer \textit{via} 
l'Internet avec toutes sortes de gens, de tous pays, dont je 
n'aurais jamais pu croiser la route sans l'Internet. Comment peut-on 
alors s'interroger, comme Dominique Wolton s'y emploie dans son 
livre, sur la question de savoir si l'Internet constitue un progrès 
social, au moins dans le domaine de la communication\,?

Évidemment, l'Internet est un progrès social. Je ne vois 
même pas l'intérêt d'en débattre. On peut aussi bien se 
demander si l'invention du feu a été un progrès social 
et y trouver des millions d'inconvénients. Mais quel intérêt 
cela présente-t-il, à part celui, bien réel mais souvent 
vain, de provoquer le public pour le faire réfléchir\,? Je 
veux bien croire que je suis un type exceptionnel -- en fait j'en 
suis sûr -- mais il me faut bien constater que je suis alors 
très loin d'être le seul.

Grâce à l'Internet, j'ai pu rencontrer (et dans la vraie vie) 
des gens passionnants qui sont devenus autant de nouveaux amis. 
Et des emmerdeurs qui sont devenus autant de nouveaux ennemis 
que je préfère ne pas rencontrer du tout. En utilisant cet 
outil pour y exprimer mes propres opinions et les confronter 
à celles d'autrui, j'ai pris conscience que mes opinions sont 
tout aussi valables que celles de n'importe quel autre être 
humain, aussi dignes d'être écoutées et débattues, pour 
peu qu'elles soient un peu originales. Rencontrer des gens, créer 
des associations, agir sur la société (physique) qui m'entoure..., 
il ne me semble pas que ce soit le comportement d'un autiste 
moderne.

Et il y a nombre d'internautes actifs qui utilisent l'Internet 
pour s'exprimer et pas seulement pour y chercher de l'information. 
Certes ils sont encore une minorité parmi ceux qui disposent 
aujourd'hui d'un accès à ce réseau (et qui sont eux-mêmes 
une minorité par rapport à l'humanité entière), et j'en 
tiens justement pour responsables les discours aussi débilitants 
des commerciaux et de tous ceux qui veulent conserver pour eux 
la parole publique. Mais après tout, cet Internet n'a que cinq 
ans et rares sont ceux qui ont eu le temps d'en découvrir tous 
les arcanes, on l'oublie un peu trop souvent. Je fais cependant 
assez confiance à mes contemporains pour croire qu'eux aussi, 
de plus en plus nombreux, découvriront les usages qu'ils peuvent 
faire de la liberté d'expression, du débat sans frontières 
nationales ou sociales et de la confrontation de leur propre 
opinion à celle d'autrui. Tout sauf le repli sur soi.

À ce sujet, vous n'êtes pas obligé de me faire confiance 
mais peut-être alors croirez-vous des anthropologues, américains, 
qui ont mené une
étude\footnote{\url{http://www.sjsu.edu/depts/anthropology/svcp/CossaP.htm}.} très intéressante sur quatre 
cent cinquante foyers informatisés. Ils ont constaté que, 
loin de détruire le lien familial, les nouvelles technologies 
recréaient de nouveaux usages et de nouveaux liens fondés, 
entre autres, sur l'usage intensif de l'e-mail (qui, du fait d'une 
liaison constante entre les enfants, fait dispara\^{\i}tre le rôle 
de la mère comme <<lien central>>). En résumé, le lien 
familial sort renforcé, bien que transformé, de l'usage des 
nouvelles technologies. Ce qui est surprenant, c'est qu'il ait 
fallu une étude pour vérifier qu'un nouveau moyen de communication 
crée de nouveaux genres de communication... Ce qui m'étonne 
le plus c'est que des sociologues puissent penser que l'usage 
d'un moyen de communication peut faire dispara\^{\i}tre le besoin 
des contacts humains.

En dehors de quelques pitoyables tentatives d'imaginer de prétendus 
Robinson du Net qui pourraient, à l'instar des participants 
de <<Loft Story>>, vivre sans aucun rapport à la société 
autre que médiatique (et en oubliant qu'ils se nourrissent 
d'autre chose que de leur seule célébrité), qui peut encore 
croire que l'Internet peut faire dispara\^{\i}tre le rapport physique 
entre les humains\,? Vous pensez pouvoir vivre sans avoir à 
sortir de chez vous parce que vous feriez tout sur l'Internet\,? Certes, vous pouvez travailler, commander un repas et faire 
connaissance avec des inconnus sans avoir à sortir de chez 
vous. Mais qui va vous embaucher sans vous avoir physiquement 
rencontré\,? Quel est le livreur de pizzas qui va vous livrer 
sans sonner à votre porte\,? Quel inconnu ne voudra pas, à 
un moment ou à un autre, vous voir en vrai devant une table 
avec une vraie bière posée dessus\,? Le travail à domicile 
se développe \textit{via} l'Internet, et ce serait la fin des relations 
sociales\,?

Sérieusement, est-ce que les chercheurs qui affirment ce genre 
d'inepties se sont, un jour, penchés sur le type de relations 
sociales existant au bureau\,? Est-ce que discuter de <<Star Academy>> pendant dix minutes autour de la machine à café crée 
plus de lien social qu'un débat par écrit avec des inconnus 
finalement tout aussi étrangers que les collègues qu'on côtoie 
toute l'année\,? Est-ce qu'il ne vaut mieux pas croiser dans 
un forum virtuel des gens de conditions sociales différentes, 
qui habitent dans des lieux différents\,?

Travailler à domicile serait déstructurant. J'engage donc 
nos professeurs en sociologie à cesser de corriger les copies 
de leurs élèves chez eux. Qu'ils fassent plutôt ça sur 
leur lieu de travail s'ils ne veulent pas être déstructurés. 
C'est très dangereux la correction des copies, si on fait ça 
chez soi. Il y a bien sûr des dangers dans le travail à domicile, 
des dangers essentiellement sociaux\,: des salaires en baisse, 
des syndicats plus difficiles à créer, un temps de travail 
plus délicat à évaluer, une exploitation plus grande des 
salariés qui ne peuvent pas aisément refuser de travailler 
à n'importe quelle heure. Mais le danger de perdre la notion 
de la relation physique avec l'autre, où est-il\,? Ceux qui 
craignent que l'Internet ne rende les gens autistes ont-ils encore 
conscience qu'ils parlent d'êtres humains\,? De singes un peu 
évolués, qui aiment le contact physique et qui n'ont tout 
simplement pas envie de devenir autistes.

Et si les autistes n'étaient pas ceux que l'on croit\,?

\section{Enfin un média libre\,!}

Quant à savoir si l'Internet est dangereux parce qu'il est un <<média sans médiateur>>, je veux bien. Il est évident 
qu'on y trouve le pire et le meilleur. La preuve, c'est qu'on 
y trouve ce livre\,! De là à écrire, comme Dominique Wolton, <<qu'on n'a pas envie de se transformer tous les matins en rédacteur 
en chef\footnote{\textit{Libération,} 15 mars 1999.}>>, il y a un pas que je ne franchirai certainement 
pas. Même si on n'a pas toujours envie de jouer au <<rédac-chef>>, qui ne souhaite pas au moins essayer\,? Aujourd'hui, l'Internet 
nous donne ce pouvoir et change la nature des rapports sociaux. 
C'est le rôle du sociologue que d'analyser ce changement, sûrement 
pas de le déplorer.

C'est vrai, la notion de choix ou de filtre éditorial n'existe 
pas (ou peu) sur l'Internet. Même si vous avez choisi de ne 
lire que les documents présentés sur la page d'accueil de 
votre fournisseur d'accès, les liens hypertextes qu'il présente 
vous conduiront à des documents qui n'auront été choisis 
par personne d'autre que vous. Sur l'Internet, n'importe qui peut 
donc publier n'importe quoi et, du point de vue du consommateur 
de contenus, il devient difficile de s'y retrouver car il y a 
d'autant plus besoin de médiation qu'il existe de contenus. 
Le rôle du filtre éditorial consistant à sélectionner 
l'information en fonction d'un lectorat connu (ou ciblé) est 
devenu vital. Seulement voilà, cela soulève (au moins) deux 
questions\,: d'abord, est-ce que l'existence d'un journaliste (le 
médiateur) suffit à garantir qu'une information diffusée 
est vraie\,? Ensuite, et même si vraiment l'<<Internet est une 
idéologie>>, on ne peut, comme le fait pourtant Breton, élaborer 
une telle théorie tout en négligeant son importance dans 
l'application concrète de l'article 19 de la Déclaration des 
droits de l'homme. Oui, il est difficile de trouver <<le vrai>> sur l'Internet, mais il est important de préserver la liberté 
fondamentale qu'il permet (enfin) d'exercer.

À lire Wolton, je croyais retrouver Guizot en 1847 qui expliquait, 
lui, que le peuple n'avait pas envie de se transformer en corps 
électoral et qui combattait le suffrage universel en affirmant\,: <<Il n'y a pas de jour où toutes les créatures humaines, 
quelles qu'elles soient, puissent être appelées à exercer 
des droits politiques>> (de mémoire). La défense de nos droits 
fondamentaux est un perpétuel recommencement. Comme il a fallu 
éduquer les citoyens à l'exercice du suffrage universel, 
il faudra dans un futur proche généraliser l'apprentissage 
des techniques de recherche et de documentation dans un monde 
où les contenus deviennent accessibles instantanément à 
tout un chacun. Serait-il impossible d'imaginer un monde adulte 
dans lequel chacun pourrait décider de ce qu'il veut apprendre 
et de la manière dont il veut l'apprendre\,?

Réfléchir à ces changements et aux moyens de les accompagner 
devrait être le rôle de nos sociologues qui aujourd'hui préfèrent, 
comme Philippe Breton dans \textit{L'Utopie de la communication}\footnote{Philippe Breton, \textit{L'Utopie de la communication}, La Découverte, 
1995.}, 
s'en prendre aux informaticiens qui osent mélanger technique 
et éthique. Ces derniers sont forcément décrits comme des <<pseudo-libertaires sans culture politique qui font le jeu du 
libéralisme le plus débridé au nom d'utopies na\"{\i}ves>>. 
Il leur importe sans doute peu que beaucoup de ceux que je connais 
soient très politisés, aient lu Debord, se définissent 
comme des trotskistes ou des situationnistes et soient capables 
de citer Marx de mémoire (ce qui n'est pas mon cas).

Si ces sociologues faisaient mieux leur travail, une technique 
qui nous transforme dans notre vie quotidienne pourrait ainsi 
devenir autre chose que le simple enjeu de pouvoir et d'argent 
qu'elle est encore. Si les enjeux de la transmission directe 
de documents par e-mail, court-circuitant toute forme de hiérarchie, 
étaient analysés un peu plus intelligemment par les sociologues 
surmédiatisés, peut-être que chacun pourrait en prendre 
conscience. Si les chercheurs s'intéressaient davantage au 
fonctionnement coopératif des forums de discussion publics, 
peut-être s'apercevraient-ils qu'ils préfigurent un mode de 
fonctionnement de la société de demain. Et s'ils s'abonnaient 
à quelques listes de discussion, peut-être comprendraient-ils 
comment les partisans des logiciels libres ont pu rencontrer 
des membres d'Act-Up pour combattre ensemble les brevets tant 
dans le domaine des logiciels que de la biologie, parce que leurs 
motivations sont identiques. Mais qui accomplit ce travail de 
fond, aujourd'hui\,?

\section{Pourquoi tant de haine\,?}

Dans un article publié sur le site
uzine.net\footnote{\url{http://www.uzine.net/article319.html}.}, Mona Cholet 
propose une explication aux réticences envers l'Internet des 
sociologues établis. Selon elle, ces universitaires adoptent 
une telle pose, d'une part, pour des raisons autopromotionnelles 
-- il est si facile de faire parler de soi en rejetant publiquement 
un objet aussi médiatique que l'Internet -- et, d'autre part, 
par méconnaissance de leur sujet. Quand ils parlent de l'Internet, 
ils ne parlent pas de la même chose que nous.

Ils observent l'objet que décrivent les médias et les hommes 
politiques, c'est-à-dire des dinosaures soucieux de garder 
leur mainmise sur l'expression et le maximum de leur pouvoir. 
Ils évoquent un concept qu'ils ne connaissent que par ou\"{\i}-dire. 
Ces sociologues font de l'Internet un outil inutile, mais inutile 
d'abord et avant tout pour ceux qui, comme eux, ont depuis longtemps 
l'oreille des médias et disposent d'une liberté d'expression 
qu'ils refusent d'accorder à d'autres. Si l'Internet est dangereux, 
c'est donc surtout pour eux.

La liberté d'expression pour tous serait un danger public. 
C'est bien là le fond du discours de ces critiques patentés. 
Mais qui est le plus dangereux\,? Ceux qui disent n'importe quoi 
sur l'Internet parce qu'ils le peuvent ou bien ceux qui disent 
n'importe quoi dans le \textit{Nouvel Observateur} parce qu'ils sont 
connus\,? Je comprends que Françoise Giroud ou Dominique Wolton 
frémissent. Quand je lis les réactions de ceux qu'ils voudraient 
bâillonner, et qui sont à chaque fois des bijoux de précision, 
d'argumentation et d'intelligence, je comprends qu'ils aient peur. 
Peur qu'apparaisse la vacuité de leur réflexion au grand 
jour, peur d'être ridiculisés. Peur d'être des dinosaures.

Enfin, même si Philippe Breton me considère à son tour 
comme un dinosaure, informaticien autiste, pseudo-libertaire 
sans culture et qui fait sans le savoir le jeu d'un libéralisme 
sans frontières, je n'aurai vraiment l'impression d'être inutile 
que lorsque mon discours sur l'Internet sera devenu aussi manichéen 
que le sien. Lorsque j'aurai cessé de m'impliquer dans les combats 
que je mène avec d'autres au quotidien depuis sept ans pour 
défendre tout à la fois la conscience et la responsabilité 
de tous les intervenants, la liberté d'expression, la protection 
des données personnelles, la diffusion du logiciel libre, la 
disparition de la notion de brevet dans le domaine des créations 
immatérielles et la formation de tous les citoyens, y compris 
les plus défavorisés, aux usages des outils informatiques. 
Et je continuerai toujours, j'espère, à être d'une certaine 
utilité dans le combat contre tous les autres dinosaures, sociologues 
médiatiques inclus, qui veulent détruire l'Internet ou le 
transformer suffisamment pour qu'il cesse de changer la société 
dans une direction qui les rend, eux, inutiles.

\section{Les cocus de l'Internet}

Puisque les sociologues établis ne veulent pas faire leur boulot, 
c'est donc à nous, simples citoyens, qu'il revient d'imaginer, 
entre autres changements\footnote{Je traite surtout ici du courrier électronique, mais l'autoédition 
sur le Web ou l'apprentissage du débat par les forums de discussion 
sont eux aussi des vecteurs de changement.}, le futur d'une société où 
chacun peut à tout instant communiquer par des écrits privés 
avec n'importe quel être humain lui aussi connecté au réseau, 
sans aucun risque d'être lu par un tiers pour peu qu'il dispose 
d'une adresse électronique strictement personnelle.

À ce sujet il peut être intéressant de réfléchir à 
ce que je nomme la deuxième loi de Chemla (permettez-moi de 
garder la première pour mon usage strictement personnel). Si 
quelqu'un que vous essayez de séduire fait deux réponses 
différentes au même passage de l'un de vos e-mails, vous 
pouvez lui donner un rendez-vous le soir même dans le restaurant 
de votre choix. D'accord, c'est de la psychologie de bazar. Il 
n'empêche, ça marche bien, et quelques maris vont s'apercevoir 
un jour que l'accès à l'Internet amoureusement offert à 
leur femme lui permet parfois d'échapper à la sphère conjugale. 
Je n'invente rien, cela arrive de plus en plus souvent et j'en 
ai moi-même été le témoin (sinon la victime) au moins 
à deux reprises...

En amateur de sociologie à peine éclairé, j'ai cru y déceler 
un système social émergent qui pourrait bien révolutionner 
notre société et dont ma <<deuxième loi>> n'est qu'un élément. 
Il s'agit de la SPMP, pour sphère privée monopersonnelle 
permanente. Que vous viviez seul ou en couple, en famille ou 
non, vous avez désormais, grâce à l'Internet, un petit 
espace réservé, qui vous est unique et auquel nul autre que 
vous ne peut avoir accès facilement. Vous pouvez avoir des 
confidents dont personne dans votre entourage physique n'entendra 
jamais parler. Un journal intime n'est lu par personne d'autre 
que son auteur, mais, sur l'Internet, vos fantasmes les plus 
fous intéresseront toujours quelqu'un, quelque part, qui sera 
prêt à vous lire à n'importe quelle heure et sans se répandre 
plus tard sur votre vie privée. Vous pouvez avoir de nouveaux 
amis qui ne vous conna\^{\i}tront que par vos écrits et qui ne 
porteront sur vous aucun jugement, ni sur votre statut social 
ni sur votre physique ni sur votre entourage. Vous pouvez aussi 
trouver sur l'Internet des gens que vous n'auriez jamais rencontrés 
autrement et dont vous pourrez comparer le discours à celui 
de vos proches, au risque parfois de vous apercevoir que vous 
n'êtes pas aussi heureux que vous le pensiez. Et jamais, si 
vous n'en parlez pas, nul ne le saura autour de vous. Jusqu'au 
jour de la rencontre <<en vrai>>, qui arrive bien plus fréquemment 
que ne le pensent nos sociologues et qui, souvent, permet des 
moments extraordinaires. D'ici là, toutes vos discussions se 
tiendront dans votre petite SPMP à vous à laquelle vous seul 
avez accès.

Le 13 décembre 2000, \textit{Le Monde} s'est ainsi intéressé 
à un site, livejournal.com, qui est une bonne illustration 
de ma SPMP. Ce site regroupe plusieurs centaines de milliers 
de journaux intimes mis en ligne par leurs rédacteurs et traitant 
d'à peu près tous les sujets, du \textit{Rocky Horror Picture 
Show} à l'automne, en passant par les chocolats. Autour de ces 
thèmes peuvent se créer des communautés virtuelles assez 
complexes puisque chaque rédacteur peut choisir le niveau d'intimité 
auquel peut accéder tel ou tel lecteur. Chacun est donc libre 
de définir le contenu de sa sphère privée et ceux qui y 
ont accès. Tout le contraire du monde réel où personne 
n'est à l'abri d'une indiscrétion.

Une personne qui utilise l'Internet indifféremment au bureau 
ou chez elle (et bientôt dans le métro, dans le train ou 
n'importe où) pour correspondre en permanence avec des relations 
dont l'existence même est totalement inconnue de son entourage 
vit dans une société toute nouvelle. Personne n'a jamais 
connu ça. On pouvait toujours écrire à son amant ou à 
sa ma\^{\i}tresse, au risque que la lettre soit réceptionnée 
par son mari ou sa femme. On pouvait lui téléphoner, au risque 
que le conjoint ne découvre le pot aux roses en surveillant 
de trop près la facture de téléphone. Il fallait donc se 
cacher, vivre dans la crainte d'être découvert. Avant l'Internet, 
comment pouvait-on avoir des relations, même épistolaires, 
avec n'importe qui sans que l'entourage n'en ait rapidement connaissance 
(à moins de vivre seul et sans entourage et de ne cultiver 
des relations qu'avec des personnes dans la même situation)\,?

L'Internet offre à chacun un territoire où se replier sur 
ses passions, ses envies, ses désirs d'apprendre et de découvrir 
à son propre rythme. Un territoire dont la seule limite est 
le temps que l'on peut libérer pour l'étendre -- rendant ainsi 
les heures encore plus précieuses et le temps passé à rechercher 
une information insupportable quand il excède quelques minutes. 
Pourtant, sans l'Internet, la même recherche prendrait certainement 
plusieurs jours. Un territoire intime au point que toute intrusion 
(traçage, fichage, <<cookies>> ou piratage) nous semble une 
scandaleuse atteinte à notre vie privée bien plus dangereuse 
que tous les flicages du monde réel.

Même le Minitel, qui restait limité à un usage familial 
n'avait rien permis de tel. Là encore, la facture de téléphone 
pouvait tout dévoiler\,: il était difficile de se cacher ou 
d'écrire du bureau et, surtout, les échanges étaient limités 
par la technique à de pathétiques équivalents de nos SMS 
modernes. Sur l'Internet, il est très simple de disposer d'une 
adresse électronique privée, fournie gratuitement dans la 
très grande majorité des cas. L'équivalent d'une bo\^{\i}te 
postale privée dont le courrier vous est automatiquement délivré, 
à vous et à nul autre, où que vous soyez dans le monde. 
Sur l'Internet, vous pouvez disposer non seulement de cette bo\^{\i}te 
postale mais aussi de votre propre espace d'expression publique, 
équivalent à un journal diffusé à des milliers d'exemplaires, 
accessible par n'importe qui n'importe où dans le monde, et 
dont même vos proches ne pourront deviner que vous en êtes 
l'auteur si vous voulez le leur cacher. Ce qui n'empêchera pas 
tous vos lecteurs de vous faire part de leurs réactions par 
courrier électronique. C'est d'ailleurs bien souvent ainsi que 
débutent les échanges les plus passionnants... Et, parfois, 
passionnels.

Une révolution se prépare. Pas une révolution économique, 
non, celle-là aurait eu lieu avec ou sans l'Internet, la mondialisation 
était en route bien avant l'arrivée de cet outil. Mais une 
révolution sociale, qui va nous toucher de bien plus près 
que l'on ne peut l'imaginer. Le courrier électronique à lui 
seul est porteur de lourdes implications sociales comme tout 
outil de communication (notamment le téléphone portable dont 
nul n'a évidemment jamais osé dire qu'il n'aurait aucun impact 
sur notre vie quotidienne).

D'abord parce qu'il s'agit d'écrit et que celui-ci étant plus 
posé que la parole, ses implications sont plus grandes. On 
peut mener un débat animé en face à face. Mais les mimiques, 
le public, la seule présence physique peuvent apaiser une discussion. 
Rien de tout cela n'existe dans le dialogue écrit. Et du coup, 
rien ne peut calmer le débat. En outre, paradoxalement, sa 
quasi-instantanéité -- il suffit d'appuyer sur une touche 
pour répondre quand on prend la mouche -- en fait un outil presque 
aussi simple que la parole (pas besoin de timbrer, pas besoin 
d'aller poster, pas besoin d'attendre la réponse plus de quelques 
minutes). De fait, on oublie de se protéger lorsqu'on est dans 
l'instant, on écrit presque comme on parle, mais ces écrits-là 
restent aussi, comme tous les écrits, et ils peuvent être 
relus bien des années après leur rédaction. Combien de 
fois d'ailleurs m'est-il arrivé d'écrire un texte <<juste 
pour moi>>, pour fixer mes idées, aider ma réflexion et, 
juste parce que la pulsion suffit, de l'envoyer à quelqu'un 
pour aussitôt le regretter\,?

Personne n'a, à ma connaissance, jamais imaginé une scène 
de ménage par fax interposé. Même dans ce cas, il faut 
encore former un numéro, glisser la feuille dans la machine 
et attendre que le fax distant réponde. La pulsion ne suffit 
plus, la raison l'emporte et le texte part à la poubelle qui 
était sa destination prévue à l'origine. Mais l'e-mail ne 
nécessite rien de plus que de pianoter sur son clavier et de 
cliquer sur sa souris, dans la foulée de la rédaction, sans 
avoir à se déplacer. Bien souvent, du coup, j'ai reçu des 
textes émouvants et leur auteur m'a dit, plus tard, qu'ils n'avaient 
pas été écrits pour être envoyés. Oui, une scène 
de ménage par e-mail, ça existe (si vous ne connaissez pas, 
ne riez pas, ça arrive souvent et ça vous arrivera aussi) 
et ça ne s'oublie pas sur l'oreiller. Les écrits restent, 
les <<archives>> sont là, on peut se les relire à tout instant. 
La seule comparaison possible serait d'imaginer un couple qui 
enregistre sur cassette audio chaque parole échangée lors 
d'une dispute et dont chacun des deux conserverait une copie. 
C'est possible, mais, somme toute, beaucoup plus rare...

Et puis l'écrit informatique, c'est aussi bien davantage que 
la mémoire. Si l'expression écrite est toujours plus réfléchie 
que l'oral, les difficultés qu'éprouvent certains à se servir 
d'un clavier amplifient encore plus cet état de fait. Chaque 
mot est pesé, chaque phrase réfléchie peut être corrigée, 
chaque paragraphe peut être effacé sans qu'il n'en reste aucune 
trace ni rature. Un message électronique commencé un soir 
peut être terminé le lendemain, relu, modifié.

C'est toute cette force de l'écrit, encore accrue par les moyens 
informatiques, qui vient d'un coup s'intégrer dans la vie du 
couple, dans les échanges entre amis ou entre collègues. 
La simple discussion animée autour de la machine à café 
se trouve reléguée au rang de manifestation folklorique. 
Il peut même arriver qu'un employé excédé envoie un message 
d'insultes ou de dénonciation à tous les membres de son entreprise, 
patron compris. Comment aurait-il fait, s'il l'avait osé, sans 
l'e-mail\,? Et quelles sont les conséquences d'un tel acte comparées 
à celles d'une crise de nerfs dont les seuls témoins sont 
de proches collègues\,?

La force de l'écrit et l'instantanéité ne sont pas les seules 
raisons pour lesquelles le courrier électronique est une révolution 
sociale. Dans la très grande majorité des cas, on n'utilise 
qu'une seule adresse électronique. Même quand on lit son 
e-mail au bureau et à la maison, il est courant de renvoyer 
l'un vers l'autre (ne serait-ce que parce que ça ne coûte 
rien et que c'est pratique). Alors qu'on avait l'habitude de séparer 
les échanges en fonction du lieu de réception, avec l'e-mail 
les espaces professionnel et privé sont mélangés. D'où 
des implications sociales car si l'on n'hésite pas à laisser 
un collaborateur ouvrir du courrier professionnel, il est rare 
qu'on laisse n'importe qui lire celui que l'on reçoit chez soi. 
En conséquence, il est très rare qu'un autre que son destinataire 
lise le courrier électronique. Et c'est nouveau. Quand vous 
écrivez une lettre à votre député, vous savez qu'elle 
sera lue par son secrétariat, et peut-être par un conseiller. 
Quand vous lui écrivez par e-mail, vous avez toutes les chances 
qu'il la lise lui-même. Parce qu'il reçoit par la même voie 
les messages de sa ma\^{\i}tresse, la plupart du temps. Et trouver 
l'e-mail de son député n'est pas la chose la plus difficile 
du monde, il suffit pour cela de visiter le site de l'Assemblée 
nationale...

Toute la structure hiérarchique de nos sociétés est susceptible 
de s'en trouver bouleversée, au moins temporairement. Quand 
l'humble employé du service de livraison peut envoyer par e-mail 
ses propositions de réorganisation au plus haut dirigeant de 
l'entreprise, qu'advient-il des petits chefs\,? Quand je peux écrire 
directement à un haut responsable de Suez pour lui dire qu'une 
de ses filiales se comporte mal avec ses clients, en sachant 
que c'est lui qui lira ma lettre, et pas un sous-fifre qui la 
classera dans le courrier destiné aux services commerciaux, 
que devient l'arrogance du patron de la filiale\,? En 1994, un 
journal américain a, par mégarde, publié l'adresse électronique 
de Bill Gates et, du jour au lendemain, le patron de Microsoft 
a reçu près de cinq mille messages quotidiens alors qu'il 
en recevait <<à peine>> deux cents avant cette mésaventure 
; c'est bien la preuve que l'Internet tend à supprimer les intermédiaires. 
Mais les intermédiaires sont aussi les piliers de toute hiérarchie\,: quand il devient possible de joindre directement n'importe 
quel point d'une organisation, c'est l'ensemble de notre société 
qui passe de la verticalité à l'horizontalité.

Tout internaute débutant commencera par recevoir plus de publicités 
que de messages personnels, pour peu qu'il ait donné son adresse 
en public. Mais au bout de quelques mois, s'il utilise l'Internet 
pour donner son opinion, le nombre de lettres privées ne va 
pas cesser de s'accro\^{\i}tre. Personnellement, après quelques 
années d'utilisation (certes intensive) de l'Internet, je reçois 
pas loin de cent messages privés par jour, et je suis très 
loin d'établir un record. L'email ne remplace pas le courrier 
papier. Il est très vite devenu autre chose. Il va sans doute 
faire dispara\^{\i}tre le fax, à terme, oui, mais pas parce qu'il 
en est l'équivalent, il est bien davantage que cela. Il permet, 
grâce au développement rapide des systèmes de listes de 
discussion, de regrouper tous ceux qui souhaitent participer 
à un projet commun. C'est ce système qui a permis, par exemple, 
de mettre en place l'organisation, à l'origine totalement informelle, 
de l'association ATTAC pour contrer les projets de l'OMC, avec 
seulement un ordinateur et une liaison Internet. Les listes de 
discussion favorisent la création de puissants lobbies en dehors 
de toute médiatisation, le simple bouche à oreille (ou plutôt 
le simple e-mail à e-mail) suffit pour qu'en moins d'une journée, 
il soit possible de réunir plusieurs centaines de personnes. 
Une action susceptible de regrouper des représentants de plusieurs 
associations qui se découvrent un combat commun pour une durée 
limitée. Et ça aussi, c'est un phénomène nouveau dans 
nos sociétés.

L'e-mail est aussi l'outil rêvé pour faire des communiqués 
de presse en quelques minutes (pour trouver l'adresse d'un journaliste, 
il suffit d'aller sur le site de son journal). Cela permet à 
la plus petite association de répondre à des campagnes médiatiques 
soigneusement construites à coups de centaines de milliers 
d'euros par des gouvernements et des entreprises d'une tout autre 
envergure. Non, l'e-mail n'est pas cet outil anodin que décrit 
Philippe Breton. Il donne aux citoyens les moyens de prendre 
la parole et de se faire entendre du plus grand nombre. Ce bouleversement 
ne peut que s'accentuer quand, grâce aux techniques du câble, 
de l'ADSL et, très bientôt, de la boucle radio, chaque citoyen 
sera en permanence relié au réseau, avec un accès rapide 
et disponible à tout instant à sa <<sphère privée monopersonnelle 
permanente>>.

\chapitre{Confessions d'un voleur}

Début 2000, avec trois proches, j'ai créé ce que les magazines 
appellent une start-up (pour en créer une, il faut avoir une 
idée simpliste applicable à l'Internet mais qu'on complique 
à loisir pour avoir quelque chose à vendre à ses clients). 
Et depuis, je suis vraiment devenu un voleur. Bien sûr la société 
ne va pas me condamner pour ça. Non. Elle va au contraire admirer 
la performance de la <<jeune pousse>>, me considérer comme 
un entrepreneur courageux de la net-économie, me tresser quelques 
lauriers, voire me remercier de mon action en faveur des plus 
démunis.

Aujourd'hui, je vends des noms de domaine sur Internet. Un nom 
de domaine, c'est ce qui sert à identifier un ordinateur sur 
l'Internet. Quand on vous propose d'aller visiter www.machinchose.org 
on vous indique un nom d'ordinateur (www) qui se trouve dans 
le domaine machinchose.org et qui contient ses informations que 
vous pouvez consulter sur le Web. Sans un nom de ce genre, un 
ordinateur ne peut être consulté qu'en utilisant un numéro, 
par exemple 212.73.209 251. C'est nettement moins parlant et 
beaucoup plus difficile à mémoriser. Alors pour simplifier, 
on donne des noms aux ordinateurs qui contiennent de l'information 
publique. Ce qui nécessite, bien sûr, une base de données 
qui soit capable de retrouver un numéro à partir d'un nom 
et qui soit unique et accessible de n'importe où.

Pendant des années, ce système a fonctionné grâce à 
un organisme de droit public financé par le gouvernement américain. 
L'Internic -- c'était son nom -- se chargeait de faire fonctionner 
la base de données et chacun pouvait y ajouter le nom de domaine 
de son choix, gratuitement, selon la règle du premier arrivé, 
premier servi. Puis vint le temps de l'ouverture de l'Internet 
au grand public en 1994 et la fin des subventions gouvernementales 
au profit du seul marché. Et là, surprise, une agence publique 
(qui gérait gratuitement ce qu'il faut bien appeler une ressource 
mondiale unique) fut transformée en entreprise commerciale 
(Network Solutions Inc., ou NSI), sans que quiconque s'en émeuve 
particulièrement, et se mit à vendre cinquante dollars par 
an (puis trente-cinq dollars par an, dans un fantastique élan 
de générosité) ce qui était totalement gratuit peu de 
temps avant. Et pour son seul profit.

Je dois livrer un chiffre qui, s'il n'est pas confidentiel, mérite 
cependant le détour. Le coût réel de l'enregistrement d'un 
nom dans la base de données mondiale, y compris le coût de 
fonctionnement d'une telle base, a été évalué en 1999 
à... trente cents. Des chiffres comme ça, je pourrais en 
donner beaucoup. Par exemple, si on estime que le nombre de domaines 
enregistrés par NSI s'élève, en moyenne mensuelle, à 
quarante mille, le bénéfice de cette entreprise pour les 
cinq dernières années tourne autour de... quatre-vingts millions 
de dollars. Et encore, ce chiffre est-il une estimation basse, 
quand on sait que NSI a été racheté en 2000 par une autre 
net-entreprise pour la modique somme de vingt et un milliards 
de dollars. Et pourtant, NSI vend du vent, tout comme moi.

Si vous vous contentez de taper <<machinchose>> dans la fenêtre 
de saisie de votre navigateur, ce dernier ira tout seul chercher 
l'ordinateur nommé www.machinchose.com. C'est pour vous aider 
à aller plus vite, faites-nous confiance, disent-ils. Mais 
d'où sort ce.com sinon d'une décision, prise en son temps 
par Netscape et d'autres, de privilégier cette terminaison 
somme toute ni plus ni moins claire que n'importe quelle autre 
terminaison\,? De nulle part.

Techniquement, il aurait été tout aussi simple et viable 
de créer autant de terminaisons qu'il existe d'activités économiques. 
Sans entrer dans le débat des terminaisons (on dit TLD pour \textit{top-level 
domain}) nationales (telles que.fr pour la France ou.be pour la 
Belgique), et puisque le réseau ne conna\^{\i}t pas de frontière, 
on aurait fort bien pu décider de disposer dans toutes les 
langues et avec une seule et même base des terminaisons comme.mag 
pour les magazines, ou.bank pour les banques. Le seul inconvénient 
pour les internautes aurait été l'obligation de taper cette 
terminaison. Un gros effort, mais qui aurait du même coup fait 
dispara\^{\i}tre la pénurie artificielle des noms dans le TLD.com, 
dans lequel chaque entreprise du monde espère disposer de son 
propre nom et est prête à payer des sommes folles pour l'obtenir 
ou le racheter au petit malin qui l'a déposé avant elle. 
Une pénurie artificielle donc, parce qu'on ne peut enregistrer 
un nom dans.com qu'une seule et unique fois. Et que ce nom ne 
peut diriger que sur un seul et unique ordinateur.

Il y a donc un système qui crée une pénurie volontaire, 
en poussant chaque entreprise à enregistrer dans un seul et 
unique TLD ce qui fait son identité sur le réseau des réseaux. 
Et dans le même temps on constate que quelques commerçants 
font des bénéfices en proposant aux entreprises d'enregistrer 
pour elles ce nom si important, même si elles n'ont aucune 
envie d'aller sur l'Internet. Mais au moins éviteront-elles 
que des homonymes leur fassent de la concurrence sur ce marché 
de l'avenir.

Comment s'étonner dès lors du succès du système\,? Tout 
au plus peut-on s'interroger sur le fait que cette ressource 
unique et mondiale soit vendue par une entreprise commerciale 
américaine et non pas par un organisme sous l'égide de l'ONU, 
par exemple. Mais le marché est tellement plus efficace... 
Efficace au point qu'un beau jour, le gouvernement américain 
décida qu'il était insupportable de voir une seule entreprise, 
choisie par lui-même quelques années plus tôt, disposer 
d'un tel pouvoir sans partage. Les autorités américaines 
décidèrent d'ouvrir ce marché succulent à la concurrence. 
Un comité (l'ICANN) fut donc nommé qui devait décider de 
qui allait pouvoir concurrencer NSI. Rendons grâce à ce comité, 
à ce jour, il n'a rejeté aucune des demandes de ces futurs \textit{registrars} 
(c'est le nom donné à ces notaires chargés d'enregistrer 
les noms de domaine) qui lui ont été faites.

Et parmi ceux que l'ICANN a choisis pour participer à ce jeu, 
il y a une petite SARL bien française, Gandi, créée pour 
l'occasion par quatre fous qui ne comprenaient pas que l'on puisse 
vendre aussi cher un objet somme toute totalement virtuel. Et 
moi je suis l'un de ces fous qui, depuis plus d'un an maintenant, 
vend du vent lui aussi. Ce que NSI vend toujours trente-cinq 
dollars, Gandi le vend douze euros, après l'avoir acheté 
au prix de gros (six dollars) à NSI. Et ça rapporte énormément, 
de vendre du vent. Pour quelques mois de travail de développement 
et de mise en place d'ordinateurs reliés à l'Internet (un 
investissement qui se chiffre, soyons généreux, à une centaine 
de milliers d'euros), cette petite entreprise avait déjà 
fait un bénéfice net de près de trois cent mille francs 
pour son premier mois d'existence. Un bénéfice qui couvrait 
déjà les dépenses prévues pour l'année en cours, et 
qui ne pouvait que grimper au fur et à mesure du développement 
du marché.

Une entreprise de cinq personnes (disons neuf en comptant les 
associés) qui, à la fin de sa première année d'existence, 
a dégagé un bénéfice d'environ un million d'euros. Une 
entreprise qui, âgée de moins d'un mois, avait déjà reçu 
une offre de rachat pour cent millions de francs. Une entreprise 
qui fut créée à partir d'une idée simple\,: offrir un 
service équivalant aux autres pour beaucoup moins cher, en 
économisant sur le matériel et sa mise en {\oe}uvre, en utilisant 
nos compétences pour contraindre la concurrence à s'aligner 
sur des tarifs qui lui feraient perdre de l'argent, avec comme 
but avoué de faire passer tout ce système inique et dépassé 
aux oubliettes de l'histoire.

Pourtant, il y a de quoi pleurer, quand quatre idéalistes qui 
décident d'entrer dans un marché pour le casser de l'intérieur 
se voient contraints d'accepter les chauds remerciements de leurs 
clients qui les assurent de leur totale reconnaissance. Il y 
a de quoi pleurer quand on voit que seuls quelques-uns de nos 
concurrents récents ont choisi d'aligner leurs prix sur les 
nôtres, quand les plus gros continuent de vendre bien davantage 
que nous en pratiquant une publicité éhontée, en allant 
jusqu'aux limites (et parfois en les dépassant) du contrat 
qui les relie à l'ICANN pour refuser à leurs anciens clients 
le droit de les quitter.

Il y a de quoi rire, aussi, quand on sait que Gandi a, en un 
mois, vendu plus de domaines que n'en ont été créés en 
cinq ans dans.eu.org, une initiative qu'un de mes associés 
a mise en place au moment où les noms de domaine sont devenus 
payants, pour permettre à n'importe qui de disposer d'un nom 
de domaine gratuitement\footnote{Vous pouvez créer gratuitement un domaine dans.eu.org en 
allant tout simplement sur \url{http://www.eu.org}, un service qui existe 
depuis 1995.}. À croire que nul ne veut obtenir 
gratuitement ce qui peut être acheté. Car quelle différence 
peut-il bien y avoir entre un bidule.com et un truc.eu.org sinon 
quelques lettres sans importance\,?

Je suis un voleur. Je vends des noms de domaine. Je gagne beaucoup 
d'argent en vendant à un public qui n'y comprend rien une simple 
manipulation informatique qui consiste à ajouter une ligne 
dans une base de données. Et je vais gagner bien davantage 
encore quand, la pénurie artificielle ayant atteint son but, 
le commerce mondial décidera d'ouvrir quelques nouveaux TLD 
qui attireront tous ceux qui ont raté le virage du.com et qui 
ne voudront pas rater le virage suivant. Ce qui était inenvisageable 
il y a cinq ans va le devenir. Il ne reste plus guère de noms 
courts à vendre dans ce.com surchargé, il est donc temps 
d'ouvrir de nouvelles possibilités de nommage qui relanceront 
un marché dont on voit à quel point il est rentable.

Cette année, l'ICANN a autorisé la création des nouveaux.biz 
et.info. Quelle bonne nouvelle\,! Toutes les entreprises pourront 
disposer d'un nouveau nom sur l'Internet, dans un domaine tout 
neuf et entièrement disponible. Toutes les entreprises qui 
ont déjà un.com vont se précipiter pour acheter le.biz 
et le.info correspondant et donc, à très court terme, ces 
nouveaux TLD seront tout aussi surchargés que les anciens. 
Bien sûr, tout cela ne sert à rien. Sauf à faire gagner 
beaucoup d'argent à tous ceux qui participent à ce marché 
juteux. De l'argent... Et du pouvoir aussi.

Car il existe, et c'est presque unique sur l'Internet, un lieu 
central de pouvoir. Un très petit pouvoir c'est vrai -- après 
tout, il ne s'agit que de noms -- mais il concentre toutes les 
luttes, tous les enjeux de pouvoir. On trouve à l'ICANN des 
représentants des gouvernements de tous les pays industrialisés. 
C'est bien le moins. On y trouve aussi quelques techniciens et 
l'ICANN a même fait élire quelques-uns de ses membres (qui 
n'ont depuis jamais pu participer à aucune décision) par 
une espèce de suffrage universel mondial, c'est dire comme 
tout ça est beau, démocratique et parfait. Américain, quoi. 
Et comme tout ça est très à la mode, l'Union européenne 
a récemment décidé qu'elle voulait, elle aussi, un lieu 
où exercer un peu de pouvoir. Comme l'Amérique. Alors elle 
a demandé à l'ICANN la délégation d'un nouveau TLD, le 
futur.eu qui existera bientôt et qui, dès à présent, 
est l'objet de luttes de pouvoir dans lesquelles le présent 
livre, je l'espère, joue un petit rôle. L'Union européenne 
ne sait pas très bien de quoi il s'agit. Tout ce qu'elle sait, 
c'est qu'il lui faut du pouvoir sur Internet avec un TLD bien 
à elle. Ainsi, elle pourra choisir qui pourra créer des domaines 
dans.eu et décider les règles qui régiront ce que l'on 
nomme déjà l'espace de nommage européen.

Enfin, officieusement. Officiellement, bien sûr, la motivation 
des institutions européennes est d'aider le commerce électronique 
à se développer en Europe. Comme si le.com et le.biz n'étaient 
pas assez bons pour les entreprises européennes qui, les pauvres, 
seraient contraintes de se fondre à l'intérieur d'un TLD mondial. 
Le.eu, voilà cet instrument indispensable à l'émergence 
d'un esprit européen... Sans un.eu, comment faire pour développer 
le commerce électronique en Europe\,? De toute façon, ça 
fera toujours plus d'argent pour les \textit{registrars} et l'ICANN.

Pourtant, l'idée de voir un organisme tel que l'Organisation 
internationale de standardisation (ISO) uniformiser le système 
et vendre, au nom de l'ONU, cette ressource mondiale unique fait 
peur. L'exemple de gestion des TLD nationaux (comme.fr) a en 
effet montré à quel point les administrations étaient inadaptées 
à la gestion d'un outil aussi rapide. Ainsi, pour créer un 
nom dans.fr, il faut envoyer une copie papier d'un extrait de 
K-bis à son fournisseur d'accès qui, seul, peut demander 
à l'organisme national, l'AFNIC, la création du domaine tant 
espéré. Sachant que ce service coûte entre soixante-quinze 
et cent cinquante euros l'heure, on comprend que nombre d'entreprises 
se contentent de l'interface web qui permet de créer directement 
tout ce que l'on veut dans le.com. Pour ces particuliers également, 
la multiplication des formalités administratives et les coûts 
d'accès sont des obstacles quasiment insurmontables à la 
libre dénomination de leur site personnel.

Ces formalités pénibles ont évidemment une raison d'être. 
Enfin on l'espère, tout en se demandant pourquoi l'autorité 
belge du.be, qui avait les mêmes pratiques que l'organisme 
français du.fr, vient de revenir sur des années de formalisme 
administratif et d'adopter enfin la règle ultralibérale du 
premier arrivé, premier servi. Officiellement, c'est de régulation 
qu'il s'agit puisqu'on souhaite, en demandant des preuves d'identité, 
éviter qu'un tiers ne <<vole>> le nom d'un autre. Sauf qu'en 
pratique, le résultat c'est d'abord d'interdire à un particulier 
d'user du nom d'une entreprise, même s'il s'agit de son propre 
patronyme. Il s'agit d'abord de protéger le commerce, et lui 
seul. Alors la critique des pratiques ultralibérales qui, elles, 
laissent autant de chances à un particulier qu'à une entreprise 
d'user d'un nom, dans ce cas, est bien mal choisie. On comprend 
qu'en six mois d'existence, Gandi ait enregistré plus de noms 
dans.com,.net et.org que l'AFNIC n'en a enregistré dans.fr en 
dix ans. On a peur enfin quand on lit, sous la plume de la Commission 
européenne, que la création du futur.eu est prévue pour 
favoriser l'e-commerce européen. Vous pouvez dès à présent 
oublier vos projets de vous affirmer en tant que citoyen européen \textit{via} 
l'usage d'un TLD communautaire, l'Union européenne qui souhaite 
devenir plus sociale et moins bureaucratique va bel et bien décider 
davantage de bureaucratie au bénéfice du seul marché.

Doit-on, au prétexte que le secteur privé semble plus efficace 
que l'État lorsqu'il s'agit de vendre du vent, laisser agir 
le marché, sans la moindre contrepartie et alors même que 
la ressource est unique et limitée\,? Ne devrait-on pas favoriser 
l'émergence d'un nouveau système de création de noms de 
domaine qui soit totalement décentralisé et qui, de ce fait, 
favoriserait vraiment la concurrence, plutôt que transformer 
l'ICANN en embryon d'un gouvernement mondial. Si la Commission 
européenne tient tant à créer un.eu inutile, c'est d'abord 
pour obtenir une voix de plus au sein du bureau de l'ICANN. Et 
les enjeux politiques sont encore plus grands que les enjeux 
financiers.

\section{Les volés du Sud}

Après que les pages qui précèdent ont été publiées 
dans \textit{Le Monde}\footnote{Laurent Chemla, <<Confession d'un voleur>>, \textit{Le Monde}, 
28 avril 2000.}, j'ai reçu une proposition sinon rémunératrice, 
du moins intelligente\,: Michel Élie (de l'Observatoire des 
usages de l'Internet) me proposait, puisque les noms de domaine 
constituent une ressource mondiale, que soit prélevée une 
taxe sur chaque nom vendu qui servirait au développement de 
l'Internet dans les pays du Sud. Cette proposition me semble 
plus intelligente que la vente des TLD des pays les plus pauvres 
au plus offrant. Gandi a par exemple reçu récemment une proposition 
d'Andersen pour la gestion du TLD.co attribué à la Colombie. 
Si je peux comprendre que l'\^{\i}le de Tuvalu ait préféré 
vendre son.tv national à une entreprise qui lui reverse une 
part des bénéfices, en théorie pour améliorer le niveau 
de vie de ses dix mille habitants, j'ai un peu plus de mal à 
comprendre qu'un pays tel que la Colombie doive se priver d'une 
part de son identité pour profiter d'un marché qui lui est 
aujourd'hui inaccessible par manque d'infrastructures numériques. 
Il me semblerait bien plus équitable qu'une part des ventes 
des noms de domaine internationaux soit affectée à la mise 
en place d'une telle infrastructure, permettant non seulement 
à ce pays de vendre lui-même des noms dans son propre espace 
réservé, mais aussi de bénéficier d'une part de la croissance 
et de la liberté d'expression que permet l'Internet.

Parler du gouffre Nord-Sud est hors de mes compétences. Le 
risque géopolitique que fait peser sur notre monde la disparité 
entre nos pays et ceux que l'on nomme en développement est 
une simple évidence. Tout comme m'est évident que la participation 
à ce fabuleux réseau d'échange de données mondial qu'est 
l'Internet pourrait permettre à ces pays, s'ils le souhaitent, 
d'entrer de plain-pied dans l'économie nouvelle, à défaut 
de pouvoir le faire dans les économies traditionnelles. La 
participation des pays du Sud à la culture et à l'économie 
mondiales leur permettrait de s'ouvrir de nouveaux débouchés 
en sautant directement à l'étape de l'économie dématérialisée 
sans avoir à passer par les investissements lourds de l'industrie 
classique (les nouvelles techniques de réseau, particulièrement 
celles utilisant la radio, permettraient même de se passer 
d'une infrastructure filaire si chère à mettre en place). 
Nous avons beaucoup à apprendre de ces pays où, par nécessité 
économique, la culture du partage et de la coopération est 
plus développée qu'au Nord.

Sur l'Internet -- et j'entends le démontrer plus loin --, plus 
on partage, plus on s'enrichit. Et qui peut affirmer que ce modèle-là 
n'est applicable qu'au réseau\,? Mon projet, c'est justement 
d'appliquer à la société tout entière des modes de fonctionnement 
redécouverts grâce à l'Internet. Mon rêve, c'est d'introduire 
par ce biais et par l'apprentissage du débat, un peu plus de 
coopération dans un monde qui ne semble plus dirigé que par 
la compétition.

Au risque de poursuivre l'acculturation déjà bien lancée 
par la télévision par satellite et qui ne pourra que s'accentuer 
avec un réseau largement dominé par l'anglais et la culture 
américaine, faut-il accepter une évolution/révolution de 
notre monde qui ne concernerait que les jeunes (le fossé avec 
les plus âgés d'entre nous se creuse également et l'État 
semble peu pressé de former les a\^{\i}nés à l'usage des nouvelles 
technologies) des pays riches disposant d'un revenu permettant 
l'achat d'un ordinateur\,? Voulons-nous vivre dans un monde où 
le fossé serait encore plus grand entre la partie la plus favorisée 
de la population qui aura accès au savoir, à l'expression, 
et les autres\,? Ou bien est-ce que, comme moi, vous préférez 
vivre dans un monde où la croissance du savoir et du bonheur 
est aussi forte, sinon supérieure, à celle générée 
par le marché\,?

Optimiste, je place beaucoup d'espoir dans l'existence des logiciels 
libres pour le développement des pays du Sud. De la même 
manière que les médicaments génériques peuvent leur éviter 
de faire monter le cours des actions des laboratoires occidentaux 
au prix de la vie de leurs citoyens, les logiciels libres peuvent 
leur permettre d'assurer leur développement informatique sans 
dépenser leurs faibles ressources pour engraisser encore davantage 
tous les Microsoft de la planète. On peut difficilement compter 
sur une entreprise commerciale pour adapter ses logiciels à 
la langue d'un pays du tiers monde\,: pas assez rentable. Mais 
la rentabilité n'étant pas un problème dans le monde du 
libre, un colonel de l'armée vietnamienne a ainsi affirmé, 
lors d'une session de formation bénévole de l'Agence universitaire 
de la francophonie, que son pays <<était très favorable aux 
logiciels libres parce que nous pouvons les adapter à nos besoins, 
en particulier pour la langue\footnote{On peut consulter le texte de son intervention sur
\url{http://www.aupelf-uref.org/programmes/programme4}.}>>. À condition cependant 
que le tiers monde accepte de croire que l'Occident peut lui 
offrir quelque chose sans arrière-pensée. Un correspondant 
marocain me disait il y a peu que des parlementaires et des hauts 
fonctionnaires de son pays invités à une démonstration 
de Linux avaient eu bien des doutes à ce sujet\footnote{Lire le résumé de la conférence sur
\url{http://www.multimania.com/limar/bilan.html}.}. Non seulement 
il avait dû faire sa conférence en français (parce que 
la langue arabe manque des termes techniques nécessaires), 
ce que certains ne lui ont pas pardonné, mais en plus, la principale 
réaction du public à son exposé fut\,: <<Il est impossible 
que, de nos jours, il puisse y avoir quelque chose de gratuit, 
il y a nécessairement des buts non avoués.>> Certes on obtient 
souvent ce genre de réaction quand on parle de logiciel libre, 
y compris en Occident, mais chez nous, elle est plutôt motivée 
par la pensée unique capitaliste. Or en l'occurrence, l'interlocuteur 
de cet informaticien marocain n'arrivait pas à imaginer que 
l'Occident puisse être source <<de bien>>. On mesure en effet 
la difficulté à faire passer le message de la coopération 
dans des pays qui ont déjà tant souffert de l'ingérence 
et des <<cadeaux>> du Nord... Pour d'autres, heureusement, la 
question ne se pose pas. Ainsi, les chercheurs de l'Institute 
of Physics de Bhubaneshwar, en Inde, n'ont pas été touchés 
par l'embargo décidé par les États-Unis après les tests 
nucléaires indiens. Ils n'avaient plus le droit d'acheter de 
logiciels à Microsoft mais, comme ils utilisaient uniquement 
le système d'exploitation libre Linux...

Les logiciels libres permettent l'indépendance face aux commerçants 
et à l'OMC. Et même si le Burkina Faso dispose en tout et 
pour tout d'une seule liaison par satellite avec le reste de 
l'Internet -- c'est dire à quel point il est dépendant du fournisseur 
de cette liaison -- il reste de toute façon des solutions techniques 
libres comme UUCP (un vieux protocole qui permet, entre autres, 
l'usage du courrier électronique et des forums de discussion, 
d'ordinateur à ordinateur, grâce à des modems connectés 
directement par téléphone). Ces solutions sont fiables, bon 
marché et, bien qu'anciennes, elles permettent à des pays 
entiers de recevoir du courrier électronique et de participer 
aux forums de discussion.

Les techniques hertziennes à haut débit sont également 
porteuses d'espoir car ce type d'infrastructures est parfaitement 
adapté à des territoires faiblement industrialisés. Et 
si l'Ardèche (dont le profil montagneux ne permet pas la mise 
en place de réseaux de communication modernes rentables en 
termes économiques) envisage de se doter d'un tel réseau 
pour mettre en place à moindre coût un accès rapide à 
l'Internet, on voit bien que ce genre de solution pourrait donner 
un vrai coup de fouet au développement de l'Internet en Afrique, 
qui n'a pas ou très peu d'infrastructures de téléphone filaire 
classique. Sans parler des réseaux numériques nécessaires 
pour disposer de l'Internet. Ha\"{\i}ti a déjà choisi cette 
solution, sur un territoire qui, lui aussi, se prête mal à 
la pose de fibres optiques.

Encore faudrait-il que les pays riches cessent de profiter de 
leur avance pour se tailler la part du lion et que l'on arrête 
de réserver la très grande majorité des adresses IP (ces 
numéros auxquels correspondent les noms de domaine) à l'Occident 
-- alors que leur nombre est techniquement limité et fini. Mille 
cinq cent trente-six adresses sont prévues pour le Vietnam 
alors qu'une entreprise de la taille de Gandi en dispose de deux 
cent cinquante-cinq, soit autant que... le Cameroun en 1998.

Encore faudrait-il que les pays pauvres aient les moyens humains 
et matériels de leur développement informatique. Si nos contrées 
peuvent compter sur l'informatisation croissante des particuliers 
pour faire émerger de leur jeunesse les techniciens de demain, 
on voit mal comment des pays ayant un taux d'alphabétisation 
très faible pourront apprendre à leur jeunesse à se servir 
d'un clavier. Et il serait trop long et trop coûteux d'attendre 
le développement de systèmes de reconnaissance vocale réellement 
fiables pour que nos frères du Sud puissent s'informatiser 
eux aussi. Mais là se pose la question des ressources car avant 
de savoir utiliser un clavier d'ordinateur, il faut pouvoir en 
acheter un. On pourrait na\"{\i}vement croire qu'avec la vitesse 
d'obsolescence du matériel informatique\footnote{Un ordinateur personnel a une durée de vie variant de deux 
à cinq ans parce qu'il devient ensuite incapable d'exécuter 
les dernières versions des programmes les plus répandus.}, un vaste réseau 
de redistribution de nos vieilles machines abandonnées se soit 
mis en place. Bien que techniquement dépassées, elles restent 
en effet parfaitement utilisables, surtout avec les logiciels 
libres dont l'évolution n'est pas dirigée par le commerce 
et qui, du coup, fonctionnent plus longtemps sur du matériel 
ancien. Mais non, nous préférons garder nos vieilles machines.

Et même si ça se faisait, et même si on voyait un vaste 
mouvement populaire se mettre en place pour envoyer (en plus 
de sacs de riz) du matériel informatique dans les pays du tiers 
monde, ça ne suffirait sans doute pas. Ces ordinateurs étant 
fabriqués en masse et selon des normes destinées à les 
faire fonctionner dans des pays tempérés et disposant d'un 
réseau électrique relativement fiable, ils ont tendance à 
tomber en panne dès qu'ils sont soumis à un environnement 
un peu plus rude que le nôtre. Ce n'est pas pour rien que nos 
salles informatiques sont climatisées et parler de climatisation 
à un habitant du Burkina Faso qui a déjà bien du mal à 
trouver de quoi se nourrir serait indécent. Sans parler des 
problèmes d'humidité ou de poussière (au Cambodge, selon 
le responsable d'un centre de formation local, c'est la poussière 
qui est responsable de la plupart des pannes informatiques), 
voire de la maintenance et du dépannage. Faute d'infrastructure 
commerciale et d'entreprises spécialisées, l'Institut polytechnique 
de Yaoundé, au Cameroun, s'est retrouvé sans accès à 
l'Internet pendant plusieurs mois parce que la fibre optique 
traversant le campus était cassée et que personne n'avait 
le matériel pour la réparer. Prévoir des ordinateurs résistant 
aux pannes et en assez grande série pour qu'ils soient accessibles 
aux pays en développement, voilà une des pistes qu'il faudrait 
suivre. Mais à quoi bon rêver quand, justement, c'est sur 
la fragilité du matériel que repose une partie importante 
du marché informatique\,?

À quand des plans internationaux de formation et de transfert 
de compétences\,? À quand des ordinateurs et des réseaux 
prévus pour fonctionner dans un cadre un peu plus mondialiste 
et un peu moins mondialisateur\,? Sûrement pas tant que seul 
le profit financier guidera les décideurs.

\chapitre{Liberté, égalité, responsabilité}

L'Internet est le repaire de tous les pirates, les néonazis 
et les pédophiles que compte la planète, tout le monde le 
sait puisque tout le monde le dit.

La première émission de télévision qui ait été entièrement 
consacrée à l'Internet date de décembre 1995. Ce soir-là, 
on a pu découvrir, grâce à <<La marche du siècle>>, qu'outre 
quelques sites amusants comme celui du Louvre ou de la bibliothèque 
du Congrès, on ne trouvait guère sur l'Internet que des pirates, 
des néonazis et des pédophiles. Après tout, puisque des 
intellectuels aussi importants que Dominique Wolton ou Françoise 
Giroud ne cessent de répéter que l'Internet est <<dangereux 
parce que l'information n'y est pas vérifiée par un tiers 
journaliste>>, c'est sûrement que la télévision doit dire 
la vérité, elle...

Rien n'avait changé six ans plus tard, lorsque, début 2001 
à un colloque à la Mutualité auquel participaient quelques 
ministres, un grand patron de la Police nationale a encore pu 
expliquer très sérieusement que, vraiment, l'Internet est 
le lieu où les délinquants de tout poil se retrouvent pour 
donner libre cours à leurs activités illégales en toute 
impunité. Et d'ailleurs, les récents événements l'ont 
bien montré puisque, selon nos gouvernements et sans qu'aucune 
preuve n'en ait été fournie, c'est bien sur Internet qu'ont 
été préparés les attentats du 11 septembre 2001. On imagine 
mal, en effet, que de telles horreurs puissent se passer sans 
qu'il en soit la cause\,! Le téléphone, le fax, le papier, 
les cutters, les avions et les chaussures n'ayant eu aucune part 
dans ces opérations suicides, c'est évident.

\section{Mais alors, que fait la police\,?}

Elle fait ce qu'on lui demande de faire et surtout ce pour quoi 
elle a été formée. En matière de nouvelles technologies 
je peux, pour en avoir discuté avec des policiers et des gendarmes, 
affirmer que le niveau de formation de ceux qui se sont autoproclamés <<spécialistes>> est pour le moins... disons faible. J'ai même 
rencontré un gendarme, sans doute impressionné par ma fiche 
aux Renseignements généraux, qui m'a dit quelque chose comme\,: <<Si vous devenez ministre un jour, n'oubliez pas la formation 
de la gendarmerie>>, alors qu'il était là pour m'interroger 
comme témoin dans le cadre d'une commission rogatoire\,!

Pourtant, globalement, la police fait son boulot du mieux qu'elle 
peut. Quand elle enquête, elle trouve, tout aussi souvent sinon 
plus que dans les enquêtes traditionnelles, l'auteur d'un délit 
commis sur l'Internet. Tout simplement parce qu'il est techniquement 
très difficile de se cacher sur l'Internet, tout ce qu'on fait 
laisse des traces. Mis à part quelques pirates qui sauront 
comment passer par quarante-deux machines éparpillées dans 
le monde pour pouvoir insulter leur copain d'école sans se 
faire repérer (tout en signant de leur vrai nom parce qu'ils 
sont fiers d'être cons), la grande majorité des délinquants 
sur Internet n'ont pas la formation qui leur permettrait de ne 
laisser aucune trace.

En somme, il est bien plus aisé de passer inaperçu dans le 
vaste monde que sur l'Internet. D'ailleurs, les mêmes qui expliquent 
un jour que l'Internet est une vaste zone de non-droit remplie 
de méchants pédo-nazis pirates démontrent, le lendemain, 
pour faire passer une autre pilule, qu'il est dangereux car de 
vilains commerçants peuvent tout savoir sur leurs clients. 
Comment expliquer dans le même temps que les commerçants 
peuvent pister les internautes quand la police serait, elle, 
incapable de retrouver des délinquants avec tous les indices 
du monde\,?

Il n'y a rien à expliquer, bien entendu. Comme tout ce que 
vous lisez au sujet d'Internet, que ce soit dans ce livre ou 
ailleurs, la première question qu'il faut se poser est celle 
de l'intérêt de celui qui parle. Ceux qui parlent de l'Internet 
le font rarement pour autre chose que pour des raisons commerciales, 
politiques ou juridiques. Et quand ce n'est pas par intérêt, 
c'est bien souvent par simple instinct de survie\,: Internet est 
devenu un passage obligé de tout discours public et ne rien 
avoir à dire à son sujet est totalement suicidaire. À ce 
sujet, je me souviens avec délice d'un haut responsable trotskiste 
venu me demander, après une conférence sur les logiciels 
libres que j'avais faite à l'université d'été de la Ligue 
communiste révolutionnaire (LCR), de l'aider à comprendre 
ce réseau <<au sujet duquel la LCR doit absolument avoir une 
opinion>>. Et je dois ces jours-ci participer à une réunion 
pour aider Robert Hue à définir ses propres opinions sur 
ce sujet.

Pour se convaincre que l'Internet est bien loin d'être la bonne 
planque pour pédophiles décrite par certains, il suffit de 
suivre attentivement l'actualité qui est très régulièrement 
alimentée par le démantèlement de réseaux pédophiles 
agissant sur l'Internet. C'est bien la preuve que le réseau 
ne leur procure aucune protection particulière et permet même 
de les traquer plus facilement. En réfléchissant un peu, 
on se rend vite compte que la pédophilie n'a rien à voir 
avec le développement des réseaux. Qui voudrait croire que 
les pédophiles ne sont actifs que sur l'Internet\,? Qu'avant 
de découvrir un nouvel outil de communication, ils n'avaient 
jamais pensé aux petits enfants\,? Que s'ils n'avaient pas utilisé 
un réseau où il est si difficile de se cacher, ils auraient 
été repérés aussi facilement\,? Combien de réseaux pédophiles 
étaient démantelés, chaque année, avant l'apparition 
de l'Internet grand public\,? Et combien depuis\,? Est-ce qu'il 
vaut mieux ne pas les voir ou les laisser se démasquer\,? Est-ce 
qu'en cachant la saloperie sous le tapis, elle dispara\^{\i}t\,?

Pourtant la priorité des autorités semble être d'empêcher 
les pédophiles d'utiliser l'Internet plutôt que de les arrêter. 
Or, s'il est compréhensible que l'on ne souhaite pas leur faciliter 
la vie (encore heureux\,!) en les aidant à diffuser leurs monstruosités, 
il est plus difficilement défendable que l'on fasse tout pour 
les pousser à se cacher. Le premier texte de loi français 
à avoir pris en compte l'existence de l'Internet est l'article 
222-28 du Code pénal. Il aggrave la peine encourue lorsque 
la victime d'une agression sexuelle <<a été mise en contact 
avec l'auteur des faits grâce à l'utilisation, pour la diffusion 
de messages à destination d'un public non déterminé, d'un 
réseau de télécommunications>>. Une agression sexuelle 
est donc bien plus grave si l'on a rencontré son agresseur 
sur l'Internet. C'est connu\,!

Toujours aussi populiste, également voté en 1998 à un moment 
où il fallait propager l'idée que le réseau était dangereux 
et qu'il fallait le réguler, l'article 227-23 aggrave les peines 
encourues pour la diffusion d'une image pornographique représentant 
un mineur si cette image est diffusée par l'Internet. C'est 
toujours très logique, la société subit un préjudice 
bien plus grave quand l'image passe par le courrier électronique 
plutôt que par la poste, sous pli scellé et sans que quiconque 
ne puisse l'intercepter\,! Cet article punit également la diffusion 
d'une <<représentation>> d'un mineur un pédophile qui diffuse 
ses dessins de petits garçons sur Internet encourt une peine 
plus grave que s'il viole un vrai bambin ou que s'il se contente 
d'envoyer les photos de son forfait par la poste\,! À ce stade 
ce n'est plus de la démagogie. C'est plutôt de délire psychotique 
qu'il faut parler.

L'Internet est un outil commun de diffusion de l'information et 
comme sa gestion est partagée par un très grand nombre d'opérateurs, 
il est presque impossible de savoir quel chemin va emprunter 
une information. En revanche, on peut très facilement en repérer 
l'origine et donc, quand des pédophiles se réunissent sur 
l'Internet, c'est comme s'ils se réunissaient en public. À 
tel point qu'en Allemagne, une cellule spéciale de la police 
est chargée de <<patrouiller>> sur le réseau afin de traquer 
les extrémistes nazis qui s'y vautrent. Le mythe de l'impunité 
s'effondre.

Encore faudrait-il que des plaintes soient déposées. Il ne 
sert à rien que les élus ou les associations s'émeuvent 
et demandent une nouvelle législation si les citoyens négligent 
leurs droits. Les lois existantes s'appliquent très bien sur 
l'Internet, il suffit de les conna\^{\i}tre. Mais quand des parlementaires, 
comme Michel Caldaguès, montrent le mauvais exemple, on ne 
peut pas reprocher leur ignorance aux citoyens (cf. page 72).

Le vide juridique qui prévaudrait sur l'Internet n'est donc 
qu'un mythe. Les actes pédophiles sont interdits dans tous 
les pays du monde. La diffamation est condamnée même aux 
États-Unis, pourtant si fiers de leur premier amendement qui 
autorise les pires discours de haine tant qu'ils ne s'en prennent 
pas à un individu en particulier. En France, plus particulièrement, 
la première question qui se pose est la caractérisation d'un 
délit commis sur l'Internet et, donc, le choix du texte qui 
servira de fondement à une éventuelle plainte. Lorsqu'un 
particulier dénonce publiquement les méthodes commerciales 
douteuses d'une entreprise en citant une marque déposée, 
en appelant au boycott et au piratage du site de l'entreprise 
mise en cause, s'agit-il d'une entorse au droit commercial\,? D'un 
délit civil, pénal\,? D'une atteinte à la loi sur la presse 
de 1881\,? D'une incitation au piratage prévue et punie par 
l'article 462-8 du Code pénal\,? Ce n'est plus le vide, c'est 
le trop-plein.

L'Internet est à la fois un support de correspondance privée 
et d'expression publique. Or, il n'est pas toujours si facile 
de distinguer l'un de l'autre, bien qu'il existe une circulaire 
ministérielle\footnote{Circulaire des ministres de la Culture et de la Communication, 
de la Justice et de l'Industrie, <<prise en application de l'article 
43 de la loi n\textsuperscript{o} 86-1067 du 30 septembre 1986 relative à la 
liberté de la communication, concernant le régime applicable 
à certains services de communication audiovisuelle>>, \textit{Journal 
officiel} du 9 mars 1988.} méconnue (y compris de pas mal de juristes 
que j'ai rencontrés) qui définit la correspondance privée 
au regard de la communication publique. Ce texte affirme ainsi 
que <<la communication audiovisuelle se définit par opposition 
à la correspondance privée. Il y a correspondance privée 
lorsque le message est exclusivement destiné à une (ou plusieurs) 
personne, physique ou morale, déterminée et individualisée. 
À l'inverse, il y a communication audiovisuelle lorsque le 
message est destiné indifféremment au public en général 
ou à des catégories du public, c'est-à-dire un ensemble 
d'individus indifférenciés, sans que son contenu soit fonction 
de considérations fondées sur la personne>>.

Nous voilà bien avancés\,: selon que l'auteur d'un contenu 
conna\^{\i}t ou non à l'avance la liste de ceux qui liront son 
{\oe}uvre, le droit qui s'appliquera sera différent. Ce qui trace 
une limite entre correspondance et communication quelque part 
entre le site dont l'accès est protégé par un mot de passe 
connu seulement de ceux auxquels l'auteur a prévu de s'adresser 
et le site dont l'accès est limité de la même façon mais 
dont les archives sont accessibles à tous les futurs abonnés. 
Enfin, je suppose... À l'évidence, nous ne manquons pas de 
lois pour encadrer les usages de l'Internet. Qu'il s'agisse de 
commerce, d'utilisation des données personnelles, de piratage, 
d'incitation à la haine raciale, de pédophilie, les lois 
sont là. C'est leur application qui est souvent complexe et 
quand on sait que la Commission nationale de l'informatique et 
des libertés (CNIL) disposait, en 2000, en tout et pour tout 
de quarante fonctionnaires pour faire respecter la loi sur l'utilisation 
des fichiers informatiques face aux millions de sites qui s'en 
servaient, il est sans doute légitime d'être porté à 
un certain désespoir. Mais est-ce en créant de nouvelles 
lois qu'on rendra plus aisée l'application des anciennes\,?

Pourtant, l'Internet a ceci de particulier que, lorsqu'on y constate 
un délit, on cherche systématiquement un intermédiaire 
technique capable d'y mettre fin, sans jugement, sans garantie 
des droits de celui ou celle que l'on souhaite faire taire. Ainsi, 
il ne se passe pas un jour sans que les fournisseurs d'accès 
ne reçoivent des lettres de protestation de leurs clients qui 
leur demandent de <<transmettre au service concerné>> des réclamations 
sur les contenus, quand ce n'est pas carrément de <<faire cesser>> des délits supposés. Comme si le fournisseur était capable, 
lui, de savoir quelle est la loi et comment l'appliquer quand 
même les meilleurs juristes ont du mal à s'y retrouver. Combien 
de lettres un directeur de grand magasin reçoit-il de clients 
qui se plaignent de s'être fait dérober leur portefeuille 
dans ses rayons\,? Je ne sais pas. Sans doute très peu car dans 
la vraie vie, on va se plaindre à la police et à la justice, 
pas aux <<intermédiaires>>.

Pourquoi n'a-t-on pas le même réflexe sur l'Internet\,? Pourquoi 
des intermédiaires techniques devraient-ils assurer les fonctions 
qu'un État de droit réserve à ses forces de l'ordre\,? Quand 
on vous pique votre portefeuille, vous allez vous plaindre au 
commissariat le plus proche et vous ne parlez pas de vide juridique 
au seul motif que le voleur existe et que l'État ne peut pas 
faire dispara\^{\i}tre le vol à la tire sans devenir un État 
policier qui encadrerait chacun de ses citoyens par des caméras 
et placerait des gendarmes partout. Pourtant, sur l'Internet, 
c'est exactement ce qui se passe. Reste, évidemment, que l'application 
de nos lois à des services situés en dehors du territoire 
national et cependant aisément accessibles \textit{via} l'Internet 
pose un problème d'une autre ampleur.

\section{Plaideurs, mais pas plus}

Je milite depuis longtemps pour que ceux qui s'attachent à 
combattre les délits liés à l'expression publique s'impliquent 
un peu plus sur l'Internet. Les associations antiracistes, par 
exemple, devraient apporter la contradiction aux négationnistes 
dans les forums de discussion, au lieu de laisser de simples 
citoyens sans documentation ni formation combattre seuls des 
gens organisés pour diffuser au mieux leur propagande puante.

Mais tous préfèrent se plaindre, de loin, dès qu'on leur 
rapporte n'importe quel débordement, affirmant que l'Internet 
est le repaire de tous les maux qu'ils combattent ailleurs. Mais 
que ne viennent-ils pas les combattre là où ils sont aujourd'hui\,? C'est vrai, on trouve plus souvent un négationniste sur l'Internet 
qu'ailleurs, les fascistes de tout poil ont beau jeu de s'y vautrer 
dans leur fange quotidienne d'insultes et de mensonges, les sectes 
de l'utiliser comme un nouveau terrain de jeu. Ces malades, ces 
fous, ces extrémistes, ces manipulateurs sont limités dans 
leur parole partout ailleurs, à l'instar du citoyen <<normal>> qui n'avait lui non plus, avant l'Internet, aucun lieu d'expression 
public à sa disposition. L'Internet leur offre les moyens de 
se regrouper, de se former les uns les autres et, hélas\,!, 
de devenir plus efficaces. Mais qui voit-on face à eux sinon 
des femmes et des hommes qui n'ont pour les contrer que leur 
indignation\,? Où sont les associations dont le rôle est de 
défendre les valeurs sur lesquelles repose notre collectivité\,?

Bien trop souvent, ils sont devant les tribunaux, sur les plateaux 
de télévision et dans les ministères pour demander que 
l'État restaure l'ordre public sur le réseau en imposant aux 
intermédiaires techniques d'interdire l'accès aux contenus 
litigieux, voire même de mettre en {\oe}uvre des systèmes de 
filtrage sous peine d'être poursuivis en justice. Et ces bien-pensants 
s'étonnent que certains osent leur opposer la liberté d'expression 
alors qu'ils ne combattent que la haine, alors qu'ils ne veulent 
que protéger les enfants. Mais c'est parce que, dans leurs 
justes combats, ils oublient que toute technique qui permettrait 
le filtrage sans jugement des contenus concernerait nécessairement 
toutes les expressions, et pas seulement celles des néonazis 
ou des pédophiles.

Quand, pour faire taire les ennemis de la démocratie, on demande 
à l'État de créer des moyens techniques de filtrage, on 
lui donne aussi des armes pour faire taire toute opposition citoyenne. 
Si la loi protège bel et bien l'expression syndicale et celle 
de la presse, aucun recours n'est prévu pour le citoyen qu'on 
fait taire. Or, le citoyen qui s'exprime n'est normalement soumis 
qu'au droit commun, il n'a à répondre de ses actes que devant 
la justice et ne devrait en aucun cas, sous prétexte qu'il 
utilise un outil plutôt qu'un autre pour s'exprimer, être 
soumis à d'autres règles, fussent-elles inspirées par les 
meilleures intentions.

Avec une telle procédure de filtrage sans aucun contrôle 
de la justice, sans aucune garantie légale, c'est la liberté 
d'expression de tous les internautes qui est remise en question 
et, au final, la victoire assurée des ennemis de la démocratie 
que nos bonnes âmes cherchent pourtant à combattre. En appelant 
au filtrage privé, on oublie que le fondement même de la 
démocratie c'est justement la séparation des pouvoirs. On 
néglige que l'État, bien plus que les juges, est soumis aux 
pressions des grands groupes financiers et que si notre Constitution 
fait du juge le seul garant de la liberté d'expression, ce 
n'est pas par hasard. Quand bien même un tel filtrage serait 
techniquement possible (et j'entends démontrer qu'il ne l'est 
pas), demander à des commerçants de décider à la place 
de la justice de ce qui doit ou non être diffusé, ce n'est 
pas seulement leur demander <<d'avoir une conscience morale>> 
comme Marc Knobel (cf. page 191) l'affirme un peu trop na\"{\i}vement 
au regard de son expérience judiciaire (outre le procès contre 
Yahoo\,!, il a choisi de poursuivre en justice les principaux fournisseurs 
d'accès français qui refusaient de filtrer l'accès à front14.org, 
un site de propagande haineuse situé en dehors du territoire). 
Bien sûr, quand le MRAP et la LICRA demandent à un fournisseur 
d'accès d'interdire à ses clients l'accès à tel ou tel 
site fascisant, sans qu'une décision de justice ne l'impose, 
on a très envie de les suivre. Mais qu'en sera-t-il lorsque 
ce fournisseur, au lieu d'avoir ces deux associations respectables 
face à lui, devra répondre aux injonctions identiques d'une 
secte, érigée en association elle aussi, et qui lui demandera 
de fermer le site d'un ancien membre qui dénonce ses pratiques\,? Et que se passera-t-il lorsque tel hébergeur gratuit, financé 
par la publicité d'un grand groupe, devra choisir entre la 
liberté d'expression d'un client qui ne lui rapporte rien et 
la volonté de son financier de faire taire toute critique\,?

Ce sont les gesticulations des soi-disant défenseurs de la 
liberté qui font le jeu du fascisme. Il n'est pas possible 
techniquement d'interdire la haine sans écorcher la liberté. 
Le prix à payer pour débarrasser l'Internet des pédo-nazis, 
c'est tout simplement notre libre parole. Et ce qui est en jeu, 
c'est la pérennité de l'Internet (au fond, pourquoi ne pas 
le détruire ou le transformer en un outil strictement réservé 
au commerce électronique\,?, au moins le problème serait réglé) 
en tant que moyen d'expression.

De toute façon, et quoi qu'en dise Philippe Breton\footnote{\textit{Libération}, 3 août 2001.} quand 
il comprend de travers Vinton Cerf (qui fut, en tant que <<créateur>> de l'Internet, un des experts choisis pour proposer des solutions 
de filtrage lors du procès Yahoo\,! et qui a déjà fait savoir 
que ses propos avaient été largement déformés lors du 
jugement), tout technicien un tant soit peu compétent, américain 
et inventeur d'Internet de surcro\^{\i}t, vous dira la même chose. 
Il n'est pas possible de filtrer l'accès à un site situé 
à l'étranger, sauf à vivre dans un État policier. On 
peut, comme dans certains pays, n'avoir accès au réseau que \textit{via} 
un opérateur nationalisé qui obéit aveuglément à toute 
demande de filtrage d'un site étranger. La Tunisie, pour ne 
citer qu'elle (mais la Chine, entre autres, dispose des mêmes <<frontières>> techniques), interdit à tous ses citoyens 
l'accès à certains sites. Et je suis bien placé en tant 
qu'hébergeur du site du \textit{Monde diplomatique} pour le savoir. 
Seuls quelques privilégiés capables de payer des télécommunications 
internationales peuvent visiter ce site à partir du territoire 
tunisien.

Oui, dans un sens, il est donc possible de filtrer l'accès 
à des sites néo-nazis situés en dehors du territoire national. 
Il suffit d'obliger tous ceux qui proposent un accès à l'Internet 
(fournisseurs d'accès, entreprises, associations, universités 
et écoles) à passer par un ordinateur central qui filtrerait 
chaque demande d'où qu'elle vienne en vertu d'une liste noire 
établie par les autorités. Outre qu'il faudrait à cet ordinateur 
une puissance de calcul totalement démesurée pour vérifier 
presque chaque octet, cela reviendrait ni plus ni moins à faire 
passer tous nos appels téléphoniques par un central unique 
où des opérateurs humains décideraient si la conversation 
tenue est légale ou non. Et, bien sûr, il faudrait interdire 
à tous les citoyens français de se connecter à l'Internet 
en passant par un fournisseur d'accès étranger au prix d'une 
communication internationale. Voilà le prix qu'en tant que 
technicien je fixe aux demandes de filtrage. Et personne, sauf 
à modifier tous les protocoles en vigueur, tous les logiciels 
qui utilisent les services du réseau et tous les serveurs de 
l'Internet, ne vous proposera jamais un prix plus bas que le 
mien.

Êtes-vous prêt à le payer, vous qui voulez qu'on interdise 
l'accès à tel ou tel site\,? Êtes-vous prêt à vivre 
dans un État policier pour éviter que quelques-uns puissent 
lire la prose raciste d'une dizaine de fous dangereux\,? Êtes-vous 
prêt à faire à ce point le jeu de ceux que vous dites combattre, 
quand vous réclamez ce filtrage\,? Philippe Breton a tort de 
caricaturer les arguments de ses adversaires à ce slogan\,: <<La liberté de communication doit être totale, quel qu'en 
soit le prix>>, comme il l'a innocemment dénoncé dans \textit{Libération} 
en titrant son texte <<Internet, zone de non-droit>>. Ce que 
nous affirmons en revanche, c'est que le prix à payer pour 
faire de l'Internet la <<zone de tous les droits>> consiste à 
transformer notre pays en dictature. Quand chaque citoyen a un 
policier derrière le dos, c'est vrai que les délits sont 
rares. Non, la censure n'a pas que de bonnes raisons d'exister. 
Et les associations qui croient défendre la démocratie en 
demandant à l'État de limiter la liberté d'expression oublient 
trop souvent que les pires ennemis de cette liberté sont ceux-là 
mêmes qu'ils croient combattre.

Ce qui est possible et souhaitable, c'est de combattre la haine 
pied à pied, face à face, de punir la haine lorsqu'elle contrevient 
à la loi sur notre propre territoire. Pas de l'interdire ou 
de la faire interdire dans des pays où l'histoire et la culture 
ne sont pas les nôtres. On peut cependant utiliser les mêmes 
armes que l'adversaire, l'Internet et les réseaux sont un formidable 
moyen d'action contre les fanatiques parce qu'ils permettent une 
diffusion plus large de l'Histoire et de ses horreurs. Comme 
il est dommage que les grandes associations de lutte contre toutes 
les formes de racisme ne participent pas aux forums de discussion 
qu'ils dénoncent\,! Comme il est dommage que si peu de documents 
historiques soient mis en ligne pour servir ceux qui, chacun 
dans leur coin, combattent les ennemis de la démocratie\,! Comme 
il est dommage que nos associations perdent leur temps et jouent 
contre leur propre camp dans des procès aussi médiatiques 
qu'inutiles\,!

Censurer l'accès à l'Internet ne fera pas dispara\^{\i}tre les 
obscénités qu'on y trouve, leur diffusion s'en trouvera un 
petit peu plus compliquée, c'est tout. <<Cachez ce sein que 
je ne saurais voir...>> Une telle solution ne ferait d'ailleurs 
que conforter l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) 
-- célèbre dans le petit monde de l'Internet pour avoir intenté 
des procès à tout le monde, le plus souvent à côté 
de la plaque -- qui la pratique déjà sur son propre site. 
Dans le forum qui permet à ses membres de débattre publiquement 
de l'action de l'association, les contradicteurs de la ligne défendue 
par la direction sont aussitôt censurés\footnote{Lire l'article consacré à ce sujet sur
\url{http://www.minirezo.net/article52.html}.}. Les contributions 
qui contestaient les méthodes de l'UEJF ont mystérieusement 
disparu du forum.

Mais la restriction des moyens d'expression n'a jamais fait dispara\^{\i}tre 
le fanatisme ni le crime. Tout ce qu'elle permet, lorsqu'elle 
est <<efficace>>, c'est de laisser la population dans l'ignorance. 
Quelle belle idée pour une dictature\,! Comme c'est facile\,! 
Comme c'est irresponsable aussi\,!

\section{Débat public et responsabilité}

Quiconque a un jour participé à un forum de discussion sait 
qu'il n'existe pas de liberté de parole sans responsabilité. 
Dire ce que l'on a à dire n'est pas uniquement un droit fondamental, 
c'est aussi une responsabilité dont la valeur est trop souvent 
minimisée. Un homme qui ose défendre son opinion dans un 
débat public ne peut être que transformé par l'expérience. 
En bien, le plus souvent.

Enfants, on nous a appris à ne parler que lorsqu'on nous y 
autorisait, à nous taire devant les grands. Adultes, nous ne 
savons pas comment prendre la parole en public et nous en avons 
peur. Nous devons nous contenter de répéter ce que l'on nous 
dit, de discuter du journal télévisé de la veille et de 
colporter les platitudes les plus vides. Pourtant, donner son 
avis sur une question, même anodine, et se voir contredit par 
des ignorants ou par des érudits est un acte important, difficile, 
voire dangereux.

Ainsi, en 1996, un jeune Belge a posté une blague raciste dans 
un forum public. Rien de grave, la connerie n'est pas un délit, 
mais sur l'Internet, tout prend souvent des dimensions disproportionnées. 
Dans son ignorance, le jeune homme n'avait pas noté l'agitation 
qui entourait les tout premiers articles racistes (mais méchamment 
racistes, ceux-là) postés dans ces mêmes forums publics 
depuis le même fournisseur d'accès belge qu'il utilisait. 
Du coup, il a subi l'ire de tous les lecteurs du forum, dont 
certains se sont plaints auprès de l'école de musique indiquée 
dans sa signature. Et d'où le gamin s'est aussitôt fait virer, 
sans avoir le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Injuste\,? Oui sans doute. Mais exemplaire à plus d'un titre.

Il ne viendrait à l'idée de personne, sauf de quelque suicidaire, 
d'entrer dans un bistrot pour insulter tous les clients. Pourtant, 
sur l'Internet, on débarque comme si on était chez soi -- 
et d'une certaine manière, on est bel et bien chez soi quand 
on se connecte -- et on s'exprime de la même manière qu'en 
privé. Mais le problème, c'est qu'on est dans un espace public. 
Notre jeune Belge l'a appris à ses dépens et m'a ému quand, 
au téléphone, il m'a expliqué qu'il n'avait pas pensé 
que sa blague raciste serait lue par des milliers de personnes 
et que certaines se sentiraient blessées. Il avait l'impression 
de discuter avec quelques potes réunis autour de lui, rien 
d'autre.

Son erreur est compréhensible. Comment ne pas se tromper alors 
que l'Internet est couramment décrit comme un gadget familial 
bien utile pour faire ses courses ou pour envoyer les photos 
du petit dernier à la famille et rien d'autre\,? Pourtant, la 
démocratisation de l'expression publique est une nouveauté 
sociale d'une importance capitale\,: toutes ces techniques permettant 
de convaincre, de débattre, de présenter des arguments et 
d'apprendre à contrer ceux de ses opposants, de constater qu'on 
vous écoute, qu'on tient compte de votre discours, tout cet 
apprentissage qui dans le passé ne concernait que les militants 
actifs des partis politiques et des syndicats est aujourd'hui 
accessible à tous. Il n'est pas seulement question de rendre 
possible l'exercice réel d'un droit fondamental, il est aussi 
question d'une évolution de la société. D'une évolution 
profonde.

Parce que tous ceux qui apprennent que leur parole compte, et 
qui l'apprennent en dehors des structures préétablies (dont 
ne peut sortir qu'un discours lui aussi préétabli), tous 
ceux-là peuvent (et le font de plus en plus) prendre part aux 
débats publics, y compris en dehors du réseau. Ils peuvent 
le faire avec une vision et des opinions qui ne sont représentées 
nulle part dans le paysage politique et, en étant responsables 
de leur propos, ils le font mieux que certains habitués des 
discours creux. Vous souhaitiez un monde dans lequel la conscience 
sociale et l'implication des citoyens dans les débats de société 
fussent accrues\,? Méfiez-vous, vous pourriez être exaucé.

Ce jeune Belge a donc appris, à la dure, ce qu'est une parole 
publique. D'autres, plus chanceux, le comprennent quand un beau 
jour ils disent une grosse connerie en public et doivent remballer 
leur ego gonflé par cette toute nouvelle liberté (ce fut 
mon cas). Les plus sages s'en aperçoivent sans même user 
de la liberté potentielle et, parfois, font même le choix 
de ne pas en user du tout. La liberté de parole ne va pas sans 
une responsabilité sociale plus grande que celle du silence, 
à laquelle nous étions habitués vous et moi, simples citoyens. 
On ne doit pas donner son avis en public sans accepter d'être 
responsable de ses paroles, dans l'immédiat et surtout dans 
l'avenir, parce que l'Internet n'oublie jamais rien.

Les participants aux forums de discussion s'inquiètent souvent 
que, des années plus tard, n'importe qui et, notamment, des 
employeurs potentiels puissent retrouver la trace de leurs écrits. 
Cette inquiétude est légitime, même si une entreprise n'a 
légalement pas le droit de faire de discrimination à l'embauche 
en se fondant sur les opinions d'un candidat. Mais on n'empêche 
pas une infraction en refusant d'assumer ses responsabilités. 
Ce n'est pas parce que vous utiliserez un pseudonyme que vous 
combattrez le comportement de l'employeur qui fouille votre passé 
politique avant de signer votre contrat. Et je ne suis pas sûr 
que vous aimeriez travailler pour lui, même si vous vous êtes 
protégé contre une éventuelle discrimination. Il me semble 
au contraire que c'est en assumant vos propos que vous gagnerez 
le droit de vivre dans une société plus juste.

Assumer la responsabilité de ses opinions et éviter d'avoir 
à subir un préjudice illégal parce que l'on assume ses 
idées sont deux problèmes distincts. Si Renaud Camus (l'auteur 
de \textit{La Campagne de France} dont certains passages antisémites 
ont déclenché une vive polémique au printemps 2000) venait 
un jour me demander de l'embaucher, je refuserais certainement 
d'accorder plus qu'un regard outragé à son \textit{curriculum 
vitae.} Il ne fait aucun doute non plus que, assumant mes responsabilités, 
je lui dirai pourquoi je rejette sa candidature. Et il va de 
soi, qu'il aurait dès lors parfaitement le droit de me poursuivre 
en justice. Est-ce une raison pour que Renaud Camus cesse de 
publier ses opinions\,? Est-ce une raison pour qu'il le fasse 
caché derrière un vrai prête-nom dont on suppose qu'il 
ne risquera jamais d'avoir à chercher un job\,? Je ne vais pas 
me faire que des amis avec ce livre, c'est certain. Peut-être 
devrais-je le publier sous un pseudonyme pour ne pas avoir à 
dissimuler mes opinions devant mes proches\,? Est-ce dans ce monde-là 
que nous voulons vivre, dans un monde où il faudrait se cacher 
pour parler de peur d'avoir à assumer\,? Risquer qu'on vous renvoie 
un jour votre passé public à la figure, c'est une responsabilité 
énorme dont il faut prendre conscience quand on pianote sur 
son clavier.

\section{Net sous X}

Certains pourtant rejettent cette responsabilité avec des arguments 
solides, notamment la loi Informatique et Liberté qui prévoit 
que l'inscription dans une base de données doit être de durée 
limitée et qui instaure un droit à l'oubli informatique. 
C'est vrai, mais ce texte traite de fichiers privés, de fichiers 
réalisés, pour leur propre usage le plus souvent, par des 
entreprises qui les exploitent sans rendre public leur contenu. 
Il n'a jamais été prévu pour garantir un droit à l'oubli 
de la parole publique. Vous pouvez archiver sur ordinateur le 
discours de tous les hommes politiques sans avoir à déclarer 
quoi que ce soit à la CNIL chargée de faire respecter la 
loi en question. Même si la parole publique use d'un outil 
informatique pour être diffusée et archivée, elle reste 
d'abord et avant tout publique.

D'autres affirment que dans bien des cas, il est trop risqué 
de parler en public et que l'anonymat doit être garanti pour 
que certaines vérités soient dites. Bien sûr. Je n'imagine 
pas devoir révéler mon nom lorsque je demande, dans un forum 
public, comment faire pour soigner discrètement la blennorragie 
que j'ai contractée en fâcheuse compagnie. Tout comme il 
est légitime qu'un opposant à une dictature utilise Internet 
pour publier son opinion en dissimulant son identité. Sauf 
qu'il aurait bien tort de se croire alors intouchable, qu'on le 
déplore ou non. Comme le dit justement une maxime célébrissime, <<sur l'Internet personne ne sait que vous êtes un chien>>. 
Ce qui vous autorise non seulement à disposer d'autant d'adresses 
électroniques gratuites que vous le voulez, mais aussi à 
les utiliser à bon escient pour, par exemple, demander une 
aide médicale sans dévoiler votre identité. Cela n'empêchera 
pas la justice (et seulement elle) de remonter jusqu'à vous 
si, plutôt que pour demander des renseignements anodins, vous 
utilisez les forums pour essayer de vendre de la drogue. Mais 
ça empêchera certainement votre petite amie d'apprendre que 
vous la trompez et que vous êtes contagieux (enfin ça, elle 
s'en apercevra peut-être). Et pour peu que vous n'utilisiez 
pas le matériel de votre entreprise quand vous souhaitez en 
dire du mal, votre patron ignorera l'origine de la fuite qui 
l'a conduit devant un juge d'instruction.

En revanche, si la justice est aux ordres d'un pouvoir quelconque, 
alors vous ne serez pas à l'abri de représailles, même 
si vous utilisez une adresse électronique anonyme. Pas plus 
d'ailleurs que si vous vous déguisez pour aller manifester 
devant le palais du dictateur que vous combattez. Si je suis 
persuadé que l'Internet permet d'augmenter le niveau de liberté 
publique dans les pays démocratiques, je doute que son usage 
puisse aider une opposition à faire tomber une dictature. Celle-ci 
aura toujours les moyens de retrouver l'auteur d'un message. Ne 
soyons pas na\"{\i}fs, l'Internet n'est pas la solution à tous 
les problèmes de ce monde. La seule solution qui reste à 
un opposant politique désireux de s'exprimer est de passer 
par un tiers qui, depuis un pays un peu plus démocratique, 
prendra lui-même la responsabilité de la parole interdite. 
Cela s'appelle les journaux étrangers. Cela s'appelle aussi 
Amnesty International.

Mais en aucun cas ce ne doit être l'anonymat lourd que proposent 
pourtant quelques défenseurs autoproclamés d'une liberté 
de réflexion totale et irresponsable. Il existe des sites qui 
servent d'intermédiaires dans la transmission de messages dont 
ils garantissent que personne au monde, police et justice comprises, 
ne pourra retrouver l'émetteur. C'est cela l'anonymat lourd 
que rendent possible ces fanatiques qui usent de méthodes dignes 
des meilleurs montages financiers protégeant les réseaux 
de blanchiment d'argent. Un anonymat bien inutile pourtant, surtout 
dans le cas de notre opposant politique. Un pouvoir policier 
n'a pas besoin de remonter à l'auteur de propos publiés sur 
Internet car le plus souvent, ces citoyens turbulents sont étroitement 
surveillés, Internet ou pas. D'ailleurs, si j'étais un affreux 
dictateur, je m'empresserais de mettre en place un tel système 
d'anonymat, trop content que mes opposants utilisent des masques 
que je leur vends moi-même, c'est tellement plus facile pour 
les identifier.

De toute façon, une parole politique n'a de valeur que si quelqu'un 
en assume la responsabilité. Un anonyme est et reste un corbeau, 
quels que soient les faits qu'il dénonce. Toute information 
peut être révélée par la médiation d'un journaliste 
ou d'une association qui prendront la responsabilité de le 
publier et lui donneront ainsi toute sa valeur. Cet anonymat 
lourd n'est à ce jour utilisé que par des pirates, des néonazis 
et quelques pédophiles avertis. Ceux dont la liberté de parole 
est menacée savent bien, eux, les dangers d'une telle pratique, 
au contraire des défenseurs d'une totale liberté d'expression 
à l'épreuve de la moindre responsabilité.

Les jeunes techniciens na\"{\i}fs qui mettent en place de telles <<armes de guerre>> font partie des pires ennemis de la liberté 
d'expression sur l'Internet. Parce que les vrais délinquants, 
qui sont les seuls à utiliser leurs services, servent de repoussoir 
à une opinion publique et d'alibi aux autorités dans leurs 
tentatives pour réguler la liberté d'expression sur Internet. 
Ils ont beau jeu en effet, ceux qui veulent la fin de cette nouvelle 
liberté, de déplorer les poursuites impossibles contre les 
utilisateurs de ces <<anonymiseurs>> et de réclamer l'adoption 
de lois liberticides alors qu'une société démocratique 
devrait au contraire poser le principe de la responsabilité 
légale des <<anonymiseurs>> pour les contenus qui transitent 
par leurs services. Exactement comme un journaliste qui devient 
responsable des propos qu'il reproduit lorsqu'il choisit de les 
dissimuler derrière un anonymat total et qui peut refuser, 
même devant la justice, de dévoiler ses sources.

Si ces <<anonymiseurs>> acceptaient une telle responsabilité 
(ou si la loi la leur imposait), alors l'Internet pourrait devenir 
une véritable arme dans le combat en faveur de la liberté 
et des droits de l'homme. Tout simplement parce que les responsables 
de tels services devraient se plier aux mêmes pratiques que 
les journalistes pour diffuser la parole de leurs clients et 
qu'ils bénéficieraient des mêmes protections légales. 
Il faut, hélas\,!, se rendre à l'évidence, le pouvoir législatif 
n'a aucun intérêt à adopter des mesures qui lui ôteraient 
de fait tout prétexte pour réguler l'expression publique. 
Et les gouvernements qui mettent en place des <<anonymiseurs>> pour faciliter la tâche de leurs services de renseignements 
n'ont eux non plus aucun intérêt à se tirer une balle dans 
le pied. En attendant, les pires dérives de l'Internet viennent 
toujours de ces services <<anonymiseurs>>. Et ce sont leurs défenseurs 
qui en sont responsables.

\section{L'apprentissage de la liberté}

La liberté d'expression publique ne peut exister sans responsabilité 
légale, sinon morale, par conséquent celui qui en use doit 
accepter d'être jugé. J'ai moi-même appris à m'exprimer 
en public grâce à l'Internet et je pense qu'à terme, nous 
aurons tous cette possibilité de prendre nous-mêmes la parole 
avec efficacité sans passer par des intermédiaires. D'où 
la mise à mal du monopole des hommes politiques ou des médias 
classiques.

Ça commence doucement. On donne une réponse par mail à 
une question technique déposée sur un site. On est chaudement 
remercié. Et puis la fois suivante, quand on retombe sur une 
question du même genre, on y répond en public, directement 
dans le forum. Et un autre spécialiste discute un peu la réponse. 
Et on entre alors dans le débat public. Quelques inconnus se 
mettent à vous écrire, en privé, pour vous soutenir. Et 
un jour on décide de publier le résultat de tout cela sur 
son propre site web. Et d'autres inconnus se mettent à vous 
écrire, à interagir avec vous. Et puis, petit à petit, 
on se rend compte que lorsqu'on donne une opinion en public, 
elle est prise en compte, débattue, contredite ou validée. 
Soumise au vote même dans certains cas. On a appris que son 
opinion vaut quelque chose. Et ça change tout.

Quand j'ai débarqué sur l'Internet début 1992, je me considérais 
comme un simple technicien. Puis j'ai appris à m'exprimer par 
écrit dans les forums de discussion et je me suis alors aperçu 
que mes opinions pouvaient être prises en compte par des gens 
dont j'ignorais tout. Certains se sont même révélés à 
ce point d'accord avec mes opinions qu'un jour ils ont accepté 
d'agir avec moi en dehors de l'Internet, quand nous avons constaté 
la médiatisation de cet outil. Nous avons donc créé l'Association 
des utilisateurs de l'Internet qui, dès ses débuts, s'est 
retrouvée confrontée à un texte de loi rédigé par François 
Fillon, alors ministre de la Communication, et qui prétendait 
créer un <<Conseil supérieur de l'Internet>> chargé, déjà, 
de dicter aux intermédiaires les filtres à appliquer, les 
sites à censurer, les contenus à effacer. Une censure des 
contenus diffusés par les citoyens sans contrôle judiciaire 
et avec pour seul fondement la volonté d'un organisme administratif. 
Et personne ne disait rien. Nos représentants ont voté ce 
texte et nous n'avions donc plus que l'espoir de trouver des parlementaires 
prêts à déposer un recours devant le Conseil constitutionnel 
contre cette loi liberticide.

Un intense travail de lobbying téléphonique, mené avec 
l'aide d'autres activistes débutants, a permis de convaincre 
soixante députés du Parti socialiste de déposer un recours 
devant le Conseil constitutionnel, lequel a finalement censuré 
la loi notamment au motif que <<s'il [l'État] peut déléguer 
la mise en {\oe}uvre de la sauvegarde des droits et libertés 
constitutionnellement garantis au pouvoir réglementaire, il 
doit toutefois déterminer lui-même la nature des garanties 
nécessaires ; que, s'agissant de la liberté de communication, 
il lui revient de concilier, en l'état actuel des techniques 
et de leur ma\^{\i}trise, l'exercice de cette liberté telle qu'elle 
résulte de l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme 
et du citoyen, avec, d'une part, les contraintes techniques inhérentes 
aux moyens de communication concernés et, d'autre part, les 
objectifs de valeur constitutionnelle que sont la sauvegarde 
de l'ordre public, le respect de la liberté d'autrui et la préservation 
du caractère pluraliste des courants d'expression socioculturels\footnote{On peut lire la décision complète du Conseil constitutionnel 
sur \url{http://www.aui.fr/old/Dossiers/Amend-fillon/decision-cc-art15.html}.}>>. En langage non administratif, le Conseil reconnaissait par 
ces mots que l'accès à un nouveau moyen d'expression devait 
être garanti par l'État et que ce dernier ne pouvait pas 
déléguer à un organisme administratif le soin de faire 
appliquer le droit dans ce domaine sans aucun encadrement garantissant 
la liberté d'expression de tous et dans le seul respect des 
lois existantes. Nous étions moins d'une dizaine et pour la 
plupart n'avions jamais eu la moindre activité politique. Et 
pourtant, nous avons pu empêcher le gouvernement de faire passer 
une loi à nos yeux inutile et dangereuse. Nous avons pris la 
responsabilité d'influencer, à quelques-uns, l'orientation 
de la société tout entière, et l'une des plus hautes autorités 
qui soit nous a donné raison.

Je comprends très bien que les politiques aient peur de ce 
nouvel objet qui donne un tel pouvoir de nuisance à de simples 
citoyens. Quand le CSA, en bon dinosaure, se bat pour sa survie, 
l'homme politique, lui, se bat pour préserver sa part de pouvoir 
grâce au silence et au secret organisé tandis que les médias 
tentent de protéger leur monopole. Tous sont d'accord sur un 
point\,: la liberté d'expression publique est un danger. Pas 
pour la société, quoi qu'ils en disent, mais pour eux.

\chapitre{Gouverner c'est bâillonner}

\section{Qui gouverne l'Internet\,?}

Pendant des années, j'ai buté sur cette interrogation qui 
a d'abord été celle de la Commission nationale consultative 
des droits de l'homme. Le 30 avril 1996 (lors de la première 
audition de ma vie devant un tel aréopage), les membres de 
cette commission m'ont longuement interrogé pour savoir qui, 
techniquement, était <<responsable de l'Internet>>. Que je 
réponde systématiquement <<personne>> ne semblait pas les 
convaincre ou, plutôt, les confortait dans leur impression 
que je n'étais qu'un vilain menteur. Pourtant c'est vrai, personne 
n'est responsable d'Internet.

Un tel réseau d'échanges de gré à gré fondé sur des 
standards publics connus de tous et ne faisant l'objet d'aucun 
brevet n'est soumis à aucun pouvoir central. Il n'y a pas de 
président de l'Internet, il n'y a pas un <<eux>> qui gouvernerait 
dans l'ombre la destinée des octets de données qui se promènent 
dans l'espace cybernétique et les câbles sous-marins. C'est 
difficile à admettre quand on n'a jamais connu que l'organisation 
verticale de la famille, de l'école, de l'entreprise ou de la 
société, avec un responsable en haut de la pyramide. C'est 
difficile à admettre mais c'est comme ça, même si tous 
les gouvernements du monde cherchent un moyen d'exercer leur 
pouvoir sur l'Internet par l'intermédiaire d'un organisme commun 
tel que l'ICANN.

Et j'espère que ça restera toujours comme ça parce qu'un 
pouvoir centralisé détruirait ce réseau de gré à gré 
qui implique la nécessité de standards ouverts et communs 
ainsi que le partage des ressources. Fonctionnant avec un protocole 
qui ne distingue ni client ni serveur, il permet ainsi à chaque 
ordinateur connecté d'être aussi bien diffuseur de contenu 
que lecteur. Du même coup, le réseau permet une coopération 
qui diminue énormément le coût de la liberté d'expression. 
Un Internet régulé ne serait plus l'Internet, et aucun gouvernement 
(même s'ils semblent ne l'avoir pas toujours bien compris) n'a 
intérêt à ce qu'il cesse d'exister. Il y a trop d'argent 
investi, trop de croissance impliquée, trop d'espoirs d'évolution 
sociale en jeu pour risquer de casser le jouet.

L'Internet tel qu'il existe est une nécessité dans l'évolution 
de l'espèce humaine parce qu'il est le seul outil permettant 
le partage à l'échelle de la planète d'un savoir devenu 
trop important pour être diffusé par les anciens médias. 
En affirmant cela, je ne m'adresse plus ni aux politiques ni 
aux économistes, mais à tout le monde. La transmission du 
savoir est constitutive de notre humanité, elle est ce qui 
nous donne notre libre arbitre. Pour moi, c'est tout entendu, 
l'Internet est irréversible parce qu'il est le lieu d'une nouvelle 
liberté. On peut se demander s'il s'agit d'une liberté de 
commercer ou d'une liberté d'expression. Et si ma réponse <<évolutionniste>> et citoyenne à cette question est évidente, 
il semble bien que la réponse politique et légale soit bien 
plus ambiguë.

Tous ceux qui invoquent le vide juridique qui entoure le réseau 
paraissent d'abord chercher à inventer ce responsable de l'Internet 
qui leur manque tant. Il ne s'agirait en fait que d'un auxiliaire 
de police, puisque, constamment menacé d'être poursuivi pour 
les contenus dont il permet la consultation, il serait chargé 
de les censurer préalablement à tout jugement selon une espèce 
de loi commune à tous les pays. D'un point de vue citoyen, 
le problème est pourtant simple, dès lors qu'il existera 
face à la parole publique un autre responsable que celui qui 
l'exprime, il y a un risque de censure. Surtout quand un tel 
chevauchement de responsabilités s'ajoute à un système 
commercial dans lequel il est préférable de perdre un client 
plutôt qu'un procès.

Depuis 1996 et l'arrivée de l'Internet dans les médias, il 
ne se passe pas un mois sans <<procès de l'Internet>>. À 
chaque fois l'inanité de nos lois semble démontrée et le 
législateur se sent contraint d'inventer de nouvelles <<solutions>> (lire <<régulation de la parole publique des citoyens>>) 
aux <<graves problèmes>> que posent les réseaux informatiques. 
Et à chaque occasion, il faut se battre pour essayer de rétablir 
la réalité des faits, dénoncer le mensonge médiatique, 
démolir les discours démagogiques et éviter que des lois 
liberticides ne soient votées. Du coup, l'analyse des affaires 
judiciaires permet de remonter la piste de la régulation bien 
plus facilement que si l'on essayait de trouver sa voie dans 
les monceaux de documents administratifs. Et les procès ont 
commencé, eux aussi, en des temps immémoriaux (immémoriaux 
pour l'histoire de l'Internet)...

\section{Le grand secret}

Comme s'il avait fallu que la télévision en parle pour que 
l'Internet existe, la première affaire qui défraya la chronique 
du PIF (paysage Internet français) naissant suivit de peu la 
première émission qui évoqua le réseau. C'était au 
moment de la sortie du \textit{Grand Secret}, le fameux livre du docteur 
Gubler, le médecin personnel de François Mitterrand qui révélait 
comment il avait menti pendant des années sur la maladie du 
Président.

Très vite, la vente de l'ouvrage a été interdite par un 
juge des référés pour violation du secret professionnel. 
Et, aussitôt, le propriétaire d'un cybercafé de Besançon 
a diffusé le texte du \textit{Grand Secret} sur l'Internet. Les médias, 
en surfant sur le prétendu vide juridique que cette affaire 
était censée révéler, ont décuplé l'audience de ce 
livre ainsi devenu le nouveau Graal que chacun cherchait sur 
l'Internet. Nos politiques de tous bords ont alors pu se décha\^{\i}ner 
sur le thème du <<repaire de la contrefaçon>>, de la <<justice 
impuissante>> et du <<droit bafoué>>. Tempête dans un verre 
d'eau, que tout le monde a oubliée depuis, mais qui annonçait 
la suite.

Alors même qu'il aurait suffi à la famille Mitterrand de 
porter plainte pour que, les mêmes délits produisant les 
mêmes effets, le cafetier soit condamné, alors même qu'il 
aurait suffi à l'auteur et à l'éditeur de l'ouvrage de porter 
plainte pour contrefaçon, personne n'a saisi la justice et 
cette affaire est devenue l'exemple idéal (et factice) du déjà 
fameux <<vide juridique>>. Nous étions en janvier 1996, le 
mot était lancé. Il est encore présent dans la bouche de 
ceux qui veulent conna\^{\i}tre la célébrité d'un jour en 
dénonçant péniblement les effets pervers du réseau. Et 
avec toujours autant de clairvoyance qu'à cette époque.

\section{L'arrivée des néonazis}

L'UEJF a alors semblé trouver sur l'Internet un bon terrain 
de publicité en se donnant pour mission de combler ce <<vide 
juridique>>. Ainsi, de 1996 au procès Yahoo\,! en 2000, cette 
association a porté près de cinq affaires devant la justice.

Sa première plainte, en mars 1996, pour incitation à la haine 
raciale contre une dizaine de fournisseurs d'accès (dont elle 
avait pêché les noms dans un \textit{Que sais-je\,?}, stupéfiant 
aveu d'ignorance) illustre parfaitement sa tactique judiciaire 
d'alors. Attaquer des intermédiaires techniques, en référé, 
avec l'objectif quasiment avoué de perdre. Comment expliquer 
sinon les erreurs procédurales des avocats d'une association 
pourtant vieille habituée des prétoires\,? Ainsi en avril 
1997, quand l'UEJF choisit de s'en prendre à Costes (un chanteur 
trash) et à son hébergeur (Valentin Lacambre), le procès 
dut recommencer à trois reprises tellement les avocats de l'association 
multipliaient les erreurs ou les omissions dans la procédure. 
Tactique d'échec systématique qui peut sembler stupide. À 
première vue. Parce que si on y regarde à deux fois, on s'aperçoit 
vite qu'en perdant à répétition tous ses procès tout 
en faisant mine d'être persuadé de son bon droit, on finit 
par valider la notion de <<vide juridique>>.

Si, d'aventure, l'UEJF décidait de s'attaquer aux vrais responsables 
des délits commis sur l'Internet, dans des procès sur le 
fond, avec une base juridique solide et en dehors du sensationnel 
médiatique, elle risquerait non seulement de gagner mais aussi 
de montrer l'inutilité d'une législation spécifique. L'UEJF 
affirme à longueur de communiqués de presse que <<l'Internet 
ne doit pas rester une zone de non-droit>>. Pourtant, elle n'a 
jamais voulu s'assurer que le droit commun s'appliquait bien au 
réseau, malgré les nombreuses propositions de l'Association 
des utilisateurs de l'Internet de réfléchir ensemble sur 
le sujet. Et même si les dirigeants de l'UEJF ont eu un instant 
cette tentation, les victoires médiatiques remportées avec 
chaque défaite juridique n'ont pu que les conforter dans leur 
démarche de procès sensationnels. Cette association a donc 
une grosse part de responsabilité dans l'émergence de la 
notion de <<territoire hors du droit>> qui fit longtemps le miel 
des journalistes à sensation. Consciemment ou non, peu importe, 
l'UEJF a servi tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ont 
voulu que ce message devienne une vérité. Et elle a fait 
le jeu des partisans d'une régulation des contenus édités 
par les citoyens.

Par ailleurs, le message du non-droit, que l'UEJF a médiatisé 
dès 1996, n'est certainement pas étranger à l'invasion de 
l'Internet par des extrémistes de tout poil qui s'y sont installés 
justement parce qu'il apparaissait comme l'endroit rêvé pour 
prospérer à l'abri des lois, tandis que nos médias répétaient 
à l'envi cette antienne. À mon sens, l'UEJF a donc une part 
de responsabilité paradoxale mais non négligeable dans l'existence 
de sites néonazis. Parce qu'elle n'a presque jamais porté 
plainte contre les auteurs de ces sites qui à l'époque auraient 
aisément pu être retrouvés et condamnés pour l'exemple. 
Parce qu'elle a toujours préféré attaquer des intermédiaires 
techniques qui n'y pouvaient rien et que la justice a (justement) 
relaxés. Parce qu'elle a médiatisé (et profité, ne serait-ce 
qu'en termes de publicité) du message <<Internet est une zone 
de non-droit>>.

À travers toutes ces procédures, le faux message qu'elle 
a contribué à créer et à médiatiser c'est que l'on peut 
tout dire sur l'Internet, puisque même les associations qui 
se sont donné pour objectif de poursuivre les délinquants 
échouent à les faire condamner. Il n'est pas innocent, de 
ce point de vue, que Robert Faurisson, chantre du révisionnisme 
à la française, ait affirmé qu'il <<considérait l'Internet 
comme une zone de non-droit dans laquelle [il pouvait s']exprimer 
sans rien risquer>>. Au final, je me demande qui a le plus perdu 
dans ces procès, de l'UEJF ou de la société.

\section{Les fournisseurs pédophiles}

Usenet est un réseau international de forums de discussion 
partagés. Cela signifie que lorsque vous envoyez une contribution 
dans un de ces forums, votre article n'est pas stocké sur le 
disque dur d'un seul serveur (comme l'est par exemple une page 
web) mais dupliqué dans chaque serveur participant au système. 
Pour la hiérarchie francophone (celle dont le nom des forums 
débute par les deux lettres.fr), ces serveurs sont plusieurs 
milliers. À l'image de l'Internet tout entier, Usenet est un 
réseau de gré à gré dont personne n'est responsable, 
totalement décentralisé et sans le moindre intermédiaire 
sur lequel faire pression ou à qui reprocher d'éventuelles 
infractions.

Des images pédophiles furent postées sur l'un de ces forums 
que la plupart des fournisseurs d'accès français partagent 
avec le reste du monde. À la fin du mois de janvier 1996, la 
gendarmerie était informée de la présence d'images d'enfants 
à caractère pornographique sur Usenet tandis qu'une plainte 
était déposée contre deux fournisseurs d'accès. Pourquoi 
eux, alors que tous leurs concurrents et les universités qui 
partagent ce réseau auraient pu être poursuivis\,? Comme ça, 
pour l'exemple. Nul n'a jamais pu me dire d'où la plainte était 
venue et la raison du choix de ces deux fournisseurs. Mais c'est 
tombé sur eux, et les noms des PDG de Francenet et Worldnet 
(qui étaient à l'époque deux des plus importants fournisseurs 
d'accès à l'Internet en France) ont donc été cités dans 
la presse dans le cadre d'une affaire de <<pédophilie sur l'Internet>>. Avec l'effet dévastateur, humainement et commercialement, 
que l'on peut imaginer.

L'effet fut si violent qu'à la suite de cette affaire et du 
premier procès intenté par l'UEJF, François Fillon, encore 
lui, s'est saisi du dossier pour décider, malheureusement trop 
tard pour nos deux fournisseurs, que les intermédiaires techniques 
ne devraient pas être poursuivis pour des actes qu'ils n'avaient 
pas commis et dont ils n'étaient pas plus responsables que 
n'importe lequel des tuyaux par lesquels passent les données. 
En tant que ministre de la Communication, il soumit donc un projet 
de loi à l'Assemblée nationale, dont l'objectif était d'éviter 
qu'un intermédiaire technique soit poursuivi pour des actes 
dont il n'était pas responsable.

En bon politique, il ne pouvait pas se contenter de déresponsabiliser 
les intermédiaires techniques mais devait également faire 
en sorte que de telles images ne puissent plus être diffusées 
sur les réseaux. La loi proposait donc qu'en échange d'une 
irresponsabilité juridique, les intermédiaires techniques 
suivent les recommandations d'un organisme chargé de surveiller 
les contenus. Cette loi, nous l'avons vu, créait donc le Conseil 
supérieur de l'Internet, organisme de droit public, chargé 
d'établir ce que les citoyens pouvaient dire ou faire sur l'Internet 
et qui disposait du pouvoir de censure sur tout contenu qui lui 
aurait semblé illégal. La France a déjà connu de tels 
organismes\,: la bureaucratie de l'ORTF, qui avait la mainmise 
sur les moyens de diffusion audiovisuels, remplacée par le 
CSA qui dispose, lui, d'un droit de punition sur les cha\^{\i}nes 
de télévision ou des stations de radio. Il y a aussi le Conseil 
supérieur de la télématique (CST), moins connu mais qui 
dispose tout de même du pouvoir d'interdire les services Minitel 
qui lui déplaisent.

Je suis de ceux qui considèrent que si l'État peut imposer 
des limites à la liberté d'expression des entreprises, au 
nom d'une morale plus ou moins imposée, notre Constitution 
et ses principes fondateurs lui interdisent d'attenter à la 
liberté de ses citoyens, dès lors qu'existe un moyen d'expression 
ouvert à tous sans choix éditorial préalable. Un citoyen 
devrait pouvoir dire tout ce que bon lui semble et seule la justice 
devrait pouvoir le punir, \textit{a posteriori}, si sa parole est 
contraire à la loi. Et en aucun cas une autorité administrative, 
fût-elle indépendante, ne devrait pouvoir imposer le respect \textit{a 
priori} des lois.

Pour ne citer qu'un seul exemple, je veux pouvoir dire, en assumant 
ma responsabilité, que je refuse d'appliquer la loi Debré 
sur l'entrée et le séjour des étrangers en France. Je veux 
pouvoir le dire sur Internet, assumer que je suis dans l'illégalité 
et en répondre devant la justice sans qu'un quelconque organisme 
sorti d'on ne sait où me l'interdise. Chacun doit pouvoir le 
dire sans avoir à passer par un filtre éditorial. Je ne vois 
pas pourquoi les propos tenus en public devraient être obligatoirement 
assumés par une personne morale, rien ne l'impose.

La seule chose qui compte, face aux dérives potentielles, c'est 
de s'assurer pour un prix social raisonnable que la justice et 
la police pourront remonter sans trop de difficultés à l'auteur 
d'un délit. Et la seule chose qui l'interdit, très rarement, 
ce sont les <<anonymiseurs>>. Que l'État légifère à leur 
sujet, pourquoi pas. Mais qu'il décide que le prix à payer 
pour la liberté d'expression soit le passage entre les fourches 
caudines de la censure préalable serait une atteinte insupportable, 
une dérive de la démocratie vers un État policier capable, 
lui, d'interdire tout pour toujours.

La loi présentée par François Fillon fut pourtant votée 
par les deux assemblées et serait peut-être entrée en vigueur 
si l'AUI ne s'était pas battue de toutes ses forces contre ce 
texte. Pour juger l'importance de ce petit combat, il faut savoir 
que toutes les lois adoptées par le Parlement ne sont pas systématiquement 
examinées par le Conseil constitutionnel. Et que ce ne fut 
notamment pas le cas de la loi de 1986 qui créa la Commission 
nationale de la communication et des libertés (CNCL), ancêtre 
de notre CSA. On peut donc légitimement imaginer que cette 
loi aurait été censurée dans les mêmes termes que celle 
créant le Conseil supérieur de l'Internet et, si j'en crois 
certains propos qui nous furent alors rapportés par des proches 
de nos grands sages, c'est exactement ce qui se serait passé 
si le Conseil constitutionnel avait été saisi...

Quant à l'affaire Francenet/Worldnet, elle a tra\^{\i}né en 
justice jusqu'à ce qu'un non-lieu soit rendu en 1999 dans un 
silence assourdissant comparé au tapage médiatique qu'elle 
avait causé à ses débuts. Francenet et Worldnet, qui furent 
parmi les tout premiers fournisseurs d'accès à l'Internet 
en France, sont aujourd'hui presque oubliés.

\section{Le Minitel à la poubelle}

Malgré l'échec de son texte, François Fillon a persisté 
dans son entreprise de mise sous tutelle de l'Internet. Il a 
donné mission de rédiger un <<code de bonne conduite à 
l'usage des professionnels>> à Antoine Beaussant, le président 
du GESTE, une association d'éditeurs de services télématiques 
dont la majorité des adhérents édite des services de messagerie 
rose, ce qui témoigne d'un sens certain de l'ironie chez François 
Fillon. Que rêver de mieux pour assurer la protection des mineurs 
et des consommateurs\,?

Pendant quelque temps, la Commission Beaussant, à laquelle 
j'ai eu l'honneur de participer au nom de l'AUI, s'est réunie 
une fois par mois dans l'objectif d'abord inavoué puis de plus 
en plus évident de rédiger ce code de bonne conduite qui 
devait s'imposer à tous les professionnels de l'Internet et, 
à travers eux, à chacun de leurs clients \textit{via} des clauses 
incluses dans leurs contrats. Ce qui n'était pas constitutionnel 
pour un organisme administratif devint possible dès lors qu'était 
mis en place un organisme de droit privé. Il fut donc prévu, 
pour faire respecter cette charte <<librement consentie>>, de 
créer une association chargée <<d'éclairer>> les professionnels 
sur la liberté à laisser à leurs clients. La commission 
Beaussant a très précisément mis en {\oe}uvre les recommandations 
du ministre en tentant d'imposer à tous les clients des fournisseurs 
d'accès et de services le respect de cette charte qui donnait 
tout pouvoir à une association pour ordonner la censure d'un 
site litigieux.

Pour faire avaler la couleuvre aux utilisateurs, la Commission 
s'est ingéniée à utiliser la notion, alors très à la 
mode, d'autorégulation. Pourtant, il s'agissait d'éloigner 
des tribunaux les intermédiaires techniques ayant adhéré 
à la charte, qui aurait alors attesté de leur volonté de 
faire respecter l'ordre public devant les juges, et imposer en 
échange une censure contractualisée et <<autorégulée>>. Belle logique, que les associations de citoyens participant 
aux travaux de la Commission ont pu très facilement démonter, 
rompues qu'elles étaient au discours politique. Mais malgré 
ces empêcheurs de tourner en rond, les conclusions du rapport 
Beaussant auraient certainement été mises en {\oe}uvre... si 
le ministre n'avait pas perdu sa place avec les élections un 
peu prématurées de 1997. Tout a donc fini à la poubelle.

Il restait toutefois acquis que la non-responsabilité des intermédiaires 
techniques devait être définie d'une manière ou d'une autre. 
Tous les acteurs de l'Internet se retrouvaient sur ce point\,: 
les associations d'utilisateurs (l'AUI, que j'ai quittée à 
cette époque, Citadel ou l'ISOC) qui ne souhaitaient pas que 
les intermédiaires soient responsables du fait d'autrui à 
cause des risques de censure extrajudiciaire ; les professionnels, 
évidemment, qui n'appréciaient guère que leurs entreprises 
soient citées dans les médias comme des repaires de pédo-nazis 
; les pouvoirs publics également qui, au nom de l'ordre public, 
ne voulaient pas laisser s'installer l'idée qu'ils étaient 
incapables de faire respecter les lois ; et les instances institutionnelles, 
CSA en tête, le Bureau de vérification de la publicité 
et le CST, voire des associations reconnues d'utilité publique 
(Familles de France entre autres), qui y voyaient le moyen de 
glaner quelques bribes de pouvoir.

Dernier des dinosaures, je ne suis pourtant pas persuadé des 
bienfaits d'une déresponsabilisation totale des intermédiaires.

\section{Valentin Lacambre est un martyr...}

Le processus avait cependant permis une meilleure définition 
du rôle des intermédiaires techniques. Trois types d'acteurs 
à <<coréguler>> (après l'échec de la régulation puis 
de l'autorégulation, il fallait bien inventer un nouveau mot) 
étaient apparus au fil des discussions\,: les fournisseurs d'accès 
dont le rôle est de relier les ordinateurs à l'Internet par 
l'intermédiaire d'un modem ; les fournisseurs de services, souvent 
les mêmes que les précédents, dont le rôle est, par exemple, 
de fournir une bo\^{\i}te aux lettres ou d'héberger des pages 
personnelles ; les fournisseurs de contenu, qui fabriquent l'information 
publiée sur l'Internet, du gros vendeur de musique en ligne 
à l'internaute actif qui dispose d'une page personnelle.

Cette séparation des rôles était pratique parce qu'elle 
permettait de bien diviser l'ennemi. On pouvait dès lors s'en 
prendre à n'importe quel acteur sans que les autres s'en émeuvent 
plus que ça. Il est toutefois devenu très vite évident 
que les fournisseurs d'hébergement seraient au centre de la 
tourmente. Si les fournisseurs d'accès ne sont que des tuyaux 
et si les fournisseurs de contenu sont trop souvent des citoyens 
insolvables, introuvables ou trop jeunes pour qu'un procès 
ne se retourne pas (médiatiquement et commercialement) contre 
le plaignant, le fournisseur d'hébergement est le dernier maillon 
professionnel dans la cha\^{\i}ne de diffusion entre l'utilisateur 
et l'Internet.

Valentin Lacambre, fondateur du défunt service d'hébergement 
gratuit altern.org et activiste de longue date dans la défense 
de la liberté d'expression, s'était non seulement permis de 
faire de la concurrence aux plus gros en offrant des services 
gratuits mais, en plus, il refusait de se financer par de la 
publicité de manière à garantir son indépendance et celle 
de ses usagers. Un mouton noir par excellence, cible privilégiée 
de tous les marchands désireux de s'approprier l'Internet. Valentin 
et Altern ont fait l'objet de tant de procès qu'il est difficile 
de les compter tous, au point que le service gratuit qu'il offrait 
a finalement dû fermer. Mais le premier et le plus célèbre 
d'entre eux, celui qui a permis de poser le problème de la 
régulation de l'Internet c'est, bien sûr, celui que lui a 
intenté Estelle Hallyday.

La dame fait profession de son corps, elle est mannequin. Et 
son image la fait vivre, fort logiquement. Une image médiatique 
donc, et très largement diffusée, au point que tous les sites 
d'images émoustillantes proposent des photos de la belle dans 
le plus simple appareil, entre autres sur un des soixante-dix 
mille sites qu'hébergeait Altern en 1999. Ces photos se trouvaient 
également sur d'autres sites hébergés par d'autres professionnels 
français (aujourd'hui encore il n'est guère difficile de trouver 
les photos en cause à partir de n'importe quel moteur de recherche), 
mais ce fut celui d'Altern qui fut poursuivi. Allez savoir pourquoi...

L'affaire fit grand bruit car Valentin Lacambre n'est pas quelqu'un 
qui se laisse faire facilement. Il a su utiliser cette affaire 
pour amorcer le débat sur la responsabilité des hébergeurs. 
Il y a eu des pétitions, des émissions de télévision 
et de radio, il y a eu une campagne de dons qui permit de récolter 
soixante-dix mille francs pour financer les frais de justice. 
Certains allèrent même jusqu'à tenter d'émouvoir directement 
Estelle en lui expliquant que ce procès risquait de coûter 
bien davantage à la société que les quelques sous qu'elle 
réclamait. Malgré tous ces efforts, Valentin fut condamné, 
comme le procès se tenait au civil et que les avocats d'Estelle 
n'avaient pas poursuivi l'auteur du site, le juge n'avait personne 
d'autre que le gérant d'Altern à condamner. Et Valentin paya 
pour un autre.

Il aurait pourtant suffi d'une enquête de police de dix minutes 
pour trouver l'identité de SilverSurfer, le pseudonyme du fan 
d'Estelle. Mais comme les juges du civil ne peuvent pas ordonner 
d'enquête et que Valentin Lacambre ne souhaitait pas porter 
plainte au pénal contre SilverSurfer pour ne pas donner l'impression 
de chercher à se rembourser de sa condamnation, ce qui aurait 
dès lors absous la justice d'avoir condamné un innocent, 
le verdict ne faisait aucun doute.

Qu'un internaute ne soit anonyme qu'au terme d'un raisonnement 
juridique particulièrement tordu n'a déjà pas semblé 
émouvoir les chantres de l'État de droit, alors la condamnation 
d'un innocent... La seule réelle question que ce procès a 
soulevée, sans la régler, a été la nécessité d'identifier \textit{a 
priori} les internautes tentés d'avoir un site personnel. Pendant 
que la justice suivait son cours irréversible et qu'Estelle 
recevait l'argent de l'association de soutien, Patrick Bloche, 
député socialiste de Paris, s'est saisi de la question pour 
faire en sorte que plus jamais un hébergeur ne soit aussi injustement 
condamné.

\section{... et Patrick Bloche <<l'a tuer>>}

Patrick Bloche conna\^{\i}t bien l'Internet. Il s'était donné 
pour mission, à une époque où il souhaitait faire parler 
de lui (et pour ce genre de chose, <<l'Internet>> est un mot 
magique), de résoudre le problème de la responsabilité 
juridique des intermédiaires techniques. Un jour, un de ses 
collaborateurs nous contacta, Valentin et quelques autres activistes, 
pour débattre d'un projet de loi qu'il se proposait de défendre 
à l'Assemblée nationale. En substance, l'idée principale 
de ce texte était qu'un hébergeur ne devait être poursuivi 
devant les tribunaux que s'il laissait en place un contenu que 
la justice lui avait ordonné d'effacer.

Ainsi l'institution judiciaire gardait le pouvoir de décider 
de la censure d'un site et de la punition des délinquants, 
et les intermédiaires techniques n'avaient plus à assumer 
la responsabilité des contenus. L'enjeu était d'éviter la 
censure par une autorité non légitime, telle que les hébergeurs, 
car aucun intermédiaire technique (sauf Valentin Lacambre) 
ne peut résister à la menace d'un procès. Et tous préfèrent 
perdre un client qui ne leur rapporte que quelques euros plutôt 
que d'être cités à compara\^{\i}tre devant un tribunal et 
devant les médias. Même si la mesure me semblait ne prendre 
en compte que la moitié du problème (ce n'est pas parce qu'on 
déresponsabilise légalement un intermédiaire que celui-ci 
ne censurera pas indûment un de ses clients, ne serait-ce que 
parce qu'il subit autant, sinon davantage, de pressions commerciales 
que de pressions judiciaires), je ne pouvais que signer des deux 
mains une telle avancée.

Pourtant, c'est un texte radicalement différent qui sortit 
des discussions parlementaires. Les députés et les sénateurs 
l'avaient à ce point amendé que, désormais, la responsabilité 
légale des hébergeurs était engagée dès lors qu'ils 
n'avaient pas censuré un site litigieux sur la simple demande 
d'un tiers. En somme, l'inverse exact du texte qui nous avait 
été soumis\,! Patrick Bloche, en bon professionnel de la politique, 
est pourtant monté défendre ce texte totalement contraire 
à ses intentions originelles à la tribune de l'Assemblée.

Le nouveau texte répondait cependant à sa manière au problème 
soulevé par l'affaire Hallyday/Altern, puisqu'il prévoyait 
que tout hébergeur devait s'enquérir de l'identité de ses 
clients. Le tout était d'éviter les procès aux hébergeurs. 
Mais à quels hébergeurs, au juste\,? D'après la loi, pour 
ne pas être poursuivi il fallait donc d'abord accepter de censurer 
tout contenu susceptible de donner lieu à une réclamation 
d'un tiers, quel qu'il soit. Il était ensuite nécessaire de 
faire remplir à chaque client une fiche d'identité dans un 
but avoué de surveillance et, implicitement, pour permettre 
la constitution de fichiers commerciaux qui sont trop souvent 
négligés par les consommateurs qui en font pourtant les frais.

Laisser ses coordonnées sur un site, c'est permettre à celui 
qui les conserve de gagner beaucoup d'argent. Un dirigeant de 
France Télécom a ainsi avoué que son entreprise avait perdu 
des millions de francs lorsque l'américain eGroups a repris 
en direct la gestion -- et le fichier clients qui allait avec 
-- des listes de discussion qu'il gérait pour voila.fr (le portail 
du géant national). Une loi qui contraindrait chaque hébergeur 
à ficher ses clients représente une source considérable 
de revenus. Là résident sans doute les raisons du lobbying 
des net-entreprises qui a permis le vote de cette partie de la 
proposition de loi de Patrick Bloche. Les possibilités de marketing 
direct sont trop importantes pour que les e-commerçants se 
privent de cette manne. Ne cherchez pas ailleurs les raisons 
qu'ont de nombreux sites <<gratuits>> pour vous demander vos 
coordonnées. Le marché des bases de données est tellement 
énorme, il nécessite bien une loi.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, cette loi qui 
fut bel et bien votée par le Parlement a elle aussi été 
censurée par le Conseil constitutionnel. Et à nouveau, les 
députés se sont fait taper sur les doigts par les sages pour 
avoir oublié que seule la justice peut juger de la liberté 
d'expression d'un citoyen. Obliger les hébergeurs à accomplir 
des <<diligences nécessaires>> pour être dédouané de 
toute poursuite judiciaire est donc anticonstitutionnel.

Reste une loi inapplicable, puisque vidée de toute substance, 
et qui impose malgré tout le fichage par des commerçants 
de leurs clients, disposition qui n'a malheureusement pas été 
censurée. Les décrets d'application n'ayant toujours pas été 
publiés, et le gouvernement ayant fait savoir qu'il envisageait 
de toute façon de déposer une loi plus spécifiquement dédiée 
aux nouvelles technologies qui reprendrait en partie l'amendement 
de Patrick Bloche, espérons (mais pas trop fort) que son entrée 
en vigueur restera pour toujours repoussée aux calendes grecques.

\section{Yahoo\,!, la grande affaire}

Yahoo\,! est l'un des premiers portails Internet au monde. Il propose 
sur ses différents sites nationaux (français, américains, 
italiens, japonais...), de multiples services qui vont de la 
recherche d'un site par mot clé à des petites annonces en 
passant par du commerce en ligne. Le site américain de Yahoo\,! 
propose même un service de vente aux enchères.

Jusque-là, rien que de très normal. Ce qui l'est déjà 
moins, c'est que ce site proposait il y a quelques mois encore 
de mettre en vente des insignes nazis. Que des individus fassent 
collection de ces objets alors qu'ils restent le symbole d'un 
régime criminel, assassin de millions d'innocents, est choquant. 
C'est une insulte aux morts, aux survivants et à notre mémoire 
collective. La ligue contre le racisme et l'antisémitisme, 
la LICRA, s'est donc légitimement émue de la présence, 
sur le site de ventes aux enchères de Yahoo\,! US, de photos 
des insignes mis en vente par des abrutis fanatiques du Troisième 
Reich. Plainte fut donc déposée en France, puisqu'il était 
possible pour un internaute français d'accéder à ces photos 
que personne n'avait pourtant le droit de publier dans notre 
pays, car ce qui est interdit en France, ce n'est pas de vendre 
ou d'acheter de tels objets mais de les présenter à la vue 
du public. Que l'on ne puisse pas reprocher à Yahoo\,! de vendre 
des insignes nazis, mais uniquement d'en montrer des photographies, 
illustre à quel point nos lois sont pleines de nuances, mais 
passons...

Ce procès, qui fit couler beaucoup d'encre et dire encore plus 
de bêtises, permit pourtant de montrer aux médias, pour une 
fois attentifs, que le <<vide juridique>> sur l'Internet n'était 
qu'une légende. Même la prétendue incompétence de nos 
juges à poursuivre des responsables de sites étrangers, question 
ardue résultant de la transnationalité de l'Internet, fut 
mise en pièces, puisqu'il a été établi au cours des débats 
que le réseau était soumis aux différents droits nationaux. 
Ce qui, je le rappelle en passant, ne rendra pas facile le travail 
du Quai d'Orsay quand il sera saisi par l'ambassade de la république 
islamique d'Iran pour faire appliquer la décision d'un tribunal 
coranique...

Il y eut donc un procès qui fut utile car il a permis d'affirmer 
clairement que l'Internet ne doit pas être utilisé pour propager 
l'intolérable. On ne peut donc que se réjouir de la condamnation 
de Yahoo\,! à empêcher tout citoyen français d'accéder 
à ce site d'enchères (même si, on l'a vu, un tel filtrage 
est techniquement impossible sauf à sacrifier une bonne part 
de nos libertés publiques).

Le vrai problème soulevé, à mon avis, par cette affaire 
réside dans l'application de la peine. Est-il si important, 
au regard des faits, que Yahoo\,! cesse de vendre des objets que 
l'on peut trouver dans n'importe quelle brocante de province, 
ou est-il plus important de rappeler que la France est un des 
rares pays à avoir adopté des lois considérant que certaines 
paroles étaient des délits et pas des opinions\,? Visiblement, 
l'UEJF pense que la réponse à la première de ces questions 
est positive, puisqu'elle a déclenché une seconde action 
en justice pour que soit appliquée la peine décidée lors 
du premier procès.

Je connais Marc Knobel, représentant en France du Centre Simon 
Wiesenthal, membre de la LICRA (à ce titre, à l'origine du 
procès) et ardent combattant de tous les racismes. Nous nous 
sommes revus à de nombreuses reprises depuis notre première 
rencontre en 1996 devant la Commission nationale consultative 
des droits de l'homme, d'abord pour que je l'éclaire sur les 
aspects techniques de l'Internet, puis simplement pour confronter 
nos opinions. Je le considère comme un ami et j'espère un 
jour prochain pouvoir mener avec lui des combats communs. Mais, 
dans son combat contre les pratiques de Yahoo\,!, qui gagnait de 
l'argent en vendant des bidons de Zyklon B, il n'a pas su où 
s'arrêter.

Une fois Yahoo\,! condamné à empêcher l'accès à ses services 
aux citoyens français, ses dirigeants auraient de toute façon, 
à terme, cessé d'accueillir des objets nazis sur leur site 
de vente aux enchères, ne serait-ce que pour des questions 
d'image. Alors fallait-il obstinément chercher à trouver 
des moyens de faire appliquer la décision inapplicable du tribunal 
de Paris, sans considérer ses implications sur la liberté 
d'expression\,?

Je n'ai même pas été étonné quand, lors d'un débat 
public qui réunissait dans un cybercafé parisien l'avocat 
de l'UEJF et le PDG de Yahoo\,! France, le premier a affirmé 
sans rougir qu'il <<se fichait bien qu'une entreprise du Texas 
vende des bouteilles de Zyklon B au Texas du moment qu'elle ne 
venait pas en vendre en France>>, ce qui lui a valu cette réplique 
du second\,: <<Nous, on ne s'en fiche pas, qu'on en vende au Texas 
ou ailleurs, c'est grave, mais ce n'est pas à nous d'en juger.>> Je sais bien que Stéphane Lilti, avocat de l'UEJF, n'a pas 
dû mesurer ses propos, embarqué qu'il était dans un débat 
difficile. Mais il faut savoir qui est le plus dangereux entre 
celui qui veut que l'on ferme les yeux sur ce qui se passe ailleurs 
et celui qui fait passer ses bénéfices avant ses devoirs 
moraux. Je pense que l'un comme l'autre ont tort.

On ne peut pas vouloir appliquer aveuglément une loi sans prendre 
en compte les motivations du législateur et sans en mesurer 
les implications sociales. Et il est insupportable qu'une entreprise 
commerciale, fût-elle américaine, maintienne un site dont 
l'existence viole aussi ouvertement la décence. L'UEJF aurait 
pu se contenter de profiter de ce procès pour rappeler l'horreur 
et pour lutter contre son oubli ou sa banalisation. Yahoo\,! aurait 
pu, lorsqu'il devint évident que sa position était insupportable, 
s'interdire de participer à une apologie de crimes contre l'humanité, 
quitte à enfreindre le sacro-saint premier amendement de la 
Constitution des États-Unis. L'Amérique qui tolère le Ku 
Kux Klan depuis si longtemps, n'a pas de leçons de démocratie 
à nous donner.

Réussir à faire plier une entreprise américaine devant 
la justice française, quel grand succès pour l'UEJF\,! Mais 
aurait-elle pour autant apprécié que la justice d'un autre 
pays (l'Iran, par exemple) réclame elle aussi la création 
d'un collège d'experts internationaux pour trouver comment faire 
appliquer par les autorités d'un autre État (pourquoi pas 
le Royaume-Uni) l'application d'une décision locale (au hasard 
la \textit{fatwa} contre Salman Rushdie)\,? Bien sûr, selon nos canons 
occidentaux, la justice de la République islamique d'Iran n'est 
pas bonne. Les principes sur lesquels elle est fondée ne sont 
pas les nôtres. Il ne nous viendrait pas à l'idée que ses 
décisions soient appliquées en dehors de l'Iran (déjà 
que nous avons du mal à admettre qu'elles puissent l'être 
là-bas...). Alors pourquoi accepter chez nous ce que nous refusons 
ailleurs\,? L'UEJF n'arrive vraisemblablement pas à concevoir 
que certains puissent nourrir les mêmes réserves envers notre 
système judiciaire que nous envers la justice iranienne.

J'ai la faiblesse d'espérer qu'un jour prochain, la France cesse 
d'être un exemple pour tous les régimes dictatoriaux soucieux 
de rétablir les frontières nationales sur l'Internet et qui, 
comme elle, réfléchissent au moyen d'installer des filtres 
aux logiciels pour contrôler les contenus auxquels peuvent 
accéder leurs citoyens, des images de croix gammées pour 
les uns, la Déclaration des droits de l'homme pour les autres.

\section{La suite au prochain numéro}

Depuis plusieurs années, le gouvernement affirme être sur 
le point de présenter au Conseil des ministres la fameuse loi 
sur la société de l'information (ou LSI) que tous les acteurs 
de l'Internet attendent. Pour expliquer le retard que ce texte 
ne cesse de prendre, les ministres de la Communication successifs 
ont mis en avant les difficultés à organiser une concertation 
qu'ils ont souhaitée la plus large possible.

Pourtant, comme toujours, les débats se limitent aux cercles 
gouvernementaux et au cénacle des quelques associations spécialisées 
choisies on ne sait sur quels critères. Comme toujours, en 
dépit des affirmations gouvernementales sur la transparence 
et le dialogue, aucun débat citoyen n'est organisé. Et si 
les associations de défense des libertés publiques ont pu 
disposer des textes préparatoires de cette loi, c'est seulement 
parce que \textit{Les Échos} les ont publiés grâce à une fuite. 
Ce document prévoit que les intermédiaires techniques soient 
transformés en auxiliaires de police puisqu'un de ses articles 
prévoit que <<la responsabilité pénale ou civile des intermédiaires 
d'hébergement doit également pouvoir être engagée s'ils 
n'ont pas accompli les diligences appropriées, dans le cas 
d'une intervention de l'autorité judiciaire mais aussi dès 
qu'ils auront été dûment informés d'un contenu présumé 
illicite ou portant atteinte aux droits d'autrui>>. En somme, 
le rétablissement de la censure préalable à toute expression 
publique.

Le rapport de force sur l'Internet est déjà suffisamment 
défavorable aux intermédiaires techniques pour que la loi 
ne rajoute pas des contraintes supplémentaires à leurs activités. 
L'appel au boycott de Danone en 2001, après l'annonce par le 
groupe d'un plan social d'envergure, a fait l'objet d'une large 
publicité, notamment encouragée par des élus. Pourtant 
il a suffi que le géant de l'agroalimentaire menace d'un procès 
un intermédiaire pour que l'accès au site jeboycottedanone.com 
soit fermé sans préavis. Et Danone a ensuite fait pression 
sur Gandi, en menaçant d'un procès non seulement l'entreprise 
mais également son gérant, à titre personnel, pour que 
l'accès au site <<de secours>> (mis en place par le réseau 
Voltaire) soit également fermé. Mes associés et moi avons 
refusé d'obéir, mais combien auraient pu résister (psychologiquement 
et financièrement) à la menace d'un tel procès\,? Et combien 
résisteront, quand la loi imposera la mise en {\oe}uvre des <<
diligences appropriées>> dictées par une multinationale, 
sous peine de subir les foudres que la justice a pourtant justement 
refusé d'accorder à Danone contre nous (dans cette affaire, 
Danone a été condamné à verser huit mille francs, une 
somme dérisoire, à Gandi, et autant à Valentin Lacambre, 
son gérant, pour poursuites infondées)\,?

Quelle importance accorde-t-on à la liberté d'expression 
dans ce pays\,? Quelle est l'autorité d'un gouvernement qui viole 
ouvertement les principes de la Constitution en rédigeant une 
loi qui prévoit de doter les intermédiaires techniques d'un 
pouvoir qu'ils ne devraient pas avoir\,? Nous ne pouvons même 
pas espérer trop fort qu'une telle loi ne soit pas votée. 
Outre le précédent du CSA, la preuve a été faite en octobre 
2001 que même dans le pays des droits de l'homme, des lois 
inconstitutionnelles pouvaient parfaitement être votées sans 
aucun contrôle du peuple.

En effet, oubliant ses promesses fumeuses de <<transparence et 
de débat>>, le gouvernement socialiste, profitant du climat 
de peur qui a suivi les attentats du 11 septembre 2001, a fait 
voter, en urgence, une loi inconstitutionnelle qui va lui permettre 
de tout savoir de vos actes. Une loi qui, en temps de paix, n'aurait 
jamais pu et n'aurait jamais dû être votée est passée 
sans que le Conseil constitutionnel en soit saisi. Et nos représentants 
de gauche comme de droite s'en sont félicités quand moi, 
citoyen assistant à ce spectacle odieux, j'ai honte pour mon 
pays.

Ce texte fourre-tout qu'est la loi sur la sécurité quotidienne 
a en effet été amendé par le gouvernement, de manière 
parfaitement inconstitutionnelle et en toute connaissance de 
cause\,: lors d'une navette parlementaire, les seules modifications 
que le gouvernement puisse apporter à un texte sont celles 
qui permettent sa mise en conformité avec les principes fondateurs 
de la République. Et certainement pas des ajouts imprévus, 
plus ou moins constitutionnels, comme s'y est appliqué le gouvernement 
pendant la discussion parlementaire. Et si encore le péché 
n'était que véniel... Or non seulement ces amendements n'ont 
pas été déposés dans les règles mais surtout leur contenu 
lui-même est inconstitutionnel.

S'il ne m'est pas possible en tant que simple citoyen de juger 
du bien-fondé de dix des articles qui constituent ce patchwork 
qu'est la LSQ, en tant qu'expert je peux affirmer que les trois 
articles concernant Internet sont non seulement inutiles mais 
surtout dangereux et rédigés au nom d'un argumentaire mensonger. 
Du jour où les outils cryptographiques\footnote{Voir chapitre 3.} seront à la portée 
de tous (ce qui se serait déjà produit depuis longtemps sans 
le lobbying intense des services de renseignements soucieux de 
préserver leurs prérogatives), les utilisateurs de l'Internet 
prendront l'habitude de crypter leur courrier privé. C'est d'ailleurs 
ainsi que procèdent déjà bon nombre d'informaticiens sans 
que nul ne s'en inquiète. Or le danger, pour les Renseignements 
généraux, c'est que tous s'y mettent. Tant que ça ne concerne 
que quelques passionnés, l'État n'en a cure, mais il commencera 
à s'inquiéter lorsque tous les citoyens disposeront des moyens 
d'échapper à sa surveillance.

C'est la raison pour laquelle le gouvernement a considéré 
qu'il était de la première urgence de réglementer l'usage 
de la cryptographie. Des amendements aux articles 10 et 11 de 
la LSQ ont ainsi été votés au motif que <<la transmission 
de messages cryptés par la voie de l'Internet s'est révélée 
être une forme privilégiée de communication entre membres 
d'un réseau terroriste>> comme l'affirmait un amendement du 
gouvernement. Voilà de quoi faire trembler le bon peuple et 
de quoi justifier non seulement -- c'est l'objet de l'un de ces 
amendements -- que l'autorité judiciaire puisse faire appel 
à des spécialistes militaires pour déchiffrer un contenu 
quelconque (ce qui est totalement inutile puisque, dans le cadre 
d'une procédure judiciaire, toute personne qui ne décode 
pas un document à la demande de la justice peut être poursuivie 
pour entrave) mais aussi et surtout que les services du Premier 
ministre puissent avoir accès au contenu de n'importe quel 
courrier électronique chiffré. Le tout sans recours ni garantie 
juridique et dans la plus totale obscurité. Il va de soi également 
que toutes les clés de cryptage utilisées en France devraient 
être transmises aux services judiciaires.

Lorsque les pouvoirs publics répondent aux associations, qui 
s'inquiètent du manque de garanties judiciaires, que <<si on 
n'a rien à cacher, on n'a rien à craindre>>, ils ignorent 
la notion de présomption d'innocence, pourtant au fondement 
de notre droit. Selon cette logique ce sont les citoyens qui, 
en offrant leur intimité au gouvernement, doivent prouver qu'ils 
n'ont rien à lui cacher. C'est pour moi parfaitement inconstitutionnel 
et j'ose espérer que ceux qui nous dirigent le savent. Mais 
c'est la guerre et, comme le signale Jean-Pierre Schosteck, rapporteur 
du texte au Sénat\,: <<La gravité de la situation actuelle 
et la modification du contexte dans lequel se déroulait la 
discussion du projet de loi justifient le recours à des procédés 
exceptionnels.>>

Et ce n'est pas tout. Un autre amendement à la LSQ contraint 
les opérateurs à conserver les données de connexion de 
leurs clients pendant un an. Les <<données de connexion>> ce 
sont, en résumé, des traces de tout ce que vous faites sur 
l'Internet. Avec ces données, votre fournisseur d'accès peut 
savoir qui vous êtes, à quelle heure vous vous connectez, 
pendant combien de temps, ce que vous publiez et où vous le 
publiez. Chacun de vos actes électroniques est ainsi fiché, 
stocké et susceptible d'être traité par votre fournisseur 
dans le cadre de ses activités commerciales. La seule chose 
qui ne sera pas conservée par l'opérateur c'est ce que vous 
lisez et ce que vous écrivez à vos proches.

Maigre consolation, comme en pratique tout ce que vous dites 
sur l'Internet sort du cadre de la correspondance privée (puisque 
c'est public), toutes vos activités peuvent être utilisées 
par les opérateurs pour <<réaliser des traitements informatisés 
en vue de commercialiser leurs services pour peu que les clients 
l'acceptent expressément>>. Nous pouvons, bien sûr, faire 
une totale confiance à nos opérateurs pour inclure cet accord 
dans leurs contrats, trop heureux de disposer de tant d'informations 
qui représentent des millions d'euros sur le marché de la 
publicité.

La motivation du gouvernement n'est pourtant pas celle-là, 
à en croire la ministre de la Justice, Marylise Lebranchu qui 
a affirmé que <<les événements récents ont démontré 
que l'utilisation des moyens de télécommunication, des réseaux 
numériques et de l'Internet était au c{\oe}ur des échanges 
d'informations entre les membres des réseaux terroristes. Les 
données techniques relatives à ces communications sont autant 
de <<traces>> laissées par les intéressés dans le monde 
virtuel, comme le seraient des empreintes ou des indices dans 
le monde réel.>> Comme c'est bien dit, qui donc irait s'opposer 
à ce que nos bons fournisseurs d'accès conservent ces <<traces>> qui permettront à la justice de punir les méchants terroristes\,? Même la CNIL, qui avait pourtant rendu un avis défavorable 
sur ce texte avant la guerre antiterroriste (au motif que l'usage 
a montré qu'il était parfaitement inutile de conserver si 
longtemps de telles informations nominatives) n'ose plus rien 
dire aujourd'hui.

Bien sûr, nul ne peut imaginer une seule seconde qu'un terroriste 
puisse se connecter directement à l'étranger (même l'Afghanistan 
dispose du téléphone) pour échapper aux contraintes mises 
en place par les fournisseurs d'accès français. Nul ne peut 
penser qu'un terroriste ira envoyer ses messages du premier cybercafé 
venu ou, à l'instar des responsables des attentats du 11 septembre 
2001, d'une bibliothèque publique. Personne ne conçoit non 
plus qu'ils iront connecter leurs ordinateurs portables à la 
première cabine téléphonique venue alors qu'il est si facile 
de le faire de leur domicile et d'être fichés.

En somme, l'unique résultat de l'application de ce projet de 
loi, c'est que les seuls qui seront suivis à la trace et fichés 
par les commerçants seront les citoyens mais jamais les terroristes. 
Le texte du gouvernement repose sur un tissu de mensonges éhontés 
et, en temps de paix, aurait sans le moindre doute été censuré 
par le Conseil constitutionnel. Toutes ces écoutes programmées, 
tous ces fichiers croisés au détriment de notre vie privée 
ne serviront à rien, comme n'a servi à rien le système 
Echelon pour prévenir les États-Unis des attentats du 11 
septembre.

Au contraire, la mise sous séquestre des libertés individuelles 
est une victoire du terrorisme, trop content de limiter la liberté 
d'expression qui est une des plus grandes forces de nos démocraties 
et dont on sait ce qu'elle est dans les pays dirigés par ces 
fanatiques. Il est malheureusement évident que le gouvernement 
utilise la guerre pour faire voter des textes inconstitutionnels 
en profitant de la légitime peur que peuvent éprouver les 
citoyens électeurs et du suivisme des médias.

\section{Il est interdit d'interdire}

Une logique perverse s'est donc instaurée au fil des affaires 
et des procès concernant l'Internet. Nos dirigeants semblent 
s'être mis en tête de réguler l'expression des citoyens, 
de brider cette liberté nouvelle par tous les moyens, quitte 
à adopter des lois anticonstitutionnelles en espérant qu'elles 
passent inaperçues, quitte à obtenir de la part de juges 
incompétents des jurisprudences imbéciles comme celle issue 
du procès de l'UEJF contre Costes.

L'erreur de ce chanteur a été de négliger que, sur son 
site\footnote{\url{http://costes.org}.}, un visiteur non averti ne disposait d'aucun contexte 
pour interpréter les paroles de ses chansons, qui restent au 
premier degré des paroles de haine, quoi qu'en pensent leur 
auteur et ses fans. Bien sûr, il suffit d'avoir assisté à 
l'un des concerts de Costes pour comprendre son goût de la 
provocation, et tous ceux qui le connaissent savent qu'il n'est 
pas raciste. Tout comme Coluche et ses sketches sur les Noirs 
ou les Arabes, Costes ne peut pas être jugé uniquement sur 
ses textes, fussent-ils volontairement racistes et provocants.

Toujours est-il qu'après un superbe acharnement judiciaire 
-- quatre procès dont deux ratages éblouissants --, l'UEJF 
a enfin obtenu la condamnation de Costes pour incitation à 
la haine raciale. Mais le plus surprenant dans ce dossier fut 
la décision du tribunal de Paris concernant l'éventuelle 
prescription des faits reprochés à Costes. Le président 
du tribunal a en effet considéré que le délai de prescription 
de trois mois instauré par la loi sur la presse de 1881 et 
invoqué par la défense de Costes n'était pas valable sur 
l'Internet puisqu'il était relancé chaque fois qu'un internaute 
accédait au contenu incriminé. Ainsi, les délits de presse 
commis sur l'Internet devenaient, au même titre que les crimes 
contre l'humanité, imprescriptibles.

Cette jurisprudence fut immédiatement utilisée par le Front 
national contre le réseau Voltaire qu'il fit condamner pour 
diffamation. Les archives du site Internet de l'association renfermaient 
en effet un vieux texte jugé diffamatoire envers le Front national 
par le tribunal et que la prescription ne concernait pas puisque 
le délai de trois mois était relancé chaque fois d'un nouveau 
visiteur le lisait. Cette jurisprudence créée par des défenseurs 
des droits de l'homme sert justement ceux qu'ils combattent. Quelle 
ironie déplorable\footnote{On pourra lire <<Les associations antiracistes prises à 
leur propre piège>>, \textit{Libération}, 23 janvier 2001.}\,! Comme s'il fallait absolument plaquer, 
quoi qu'il arrive, une loi de 1881 sur un outil inventé un 
siècle plus tard, quitte à trouver un moyen de ne pas l'appliquer 
tout en l'appliquant\,! La loi sur la presse ne s'intéressait 
à l'origine qu'aux entreprises de presse même si elle a depuis 
servi de fourre-tout juridique en matière de liberté d'expression. 
Alors, qu'on applique la loi sur la presse aux entreprises de 
presse et qu'on cesse de vouloir l'appliquer anachroniquement 
à tous les citoyens qui utilisent un outil inimaginable pour 
les rédacteurs de ce texte\,! Certes, cette décision de justice 
absurde a été annulée par la Cour de cassation en décembre 
2001, qui a réaffirmé que, même sur l'Internet, la prescription 
ne pouvait dépasser les trois mois d'usage dans le domaine 
de la presse. Mais cette décision ne règle pas tous les problèmes 
car, dans cette logique, il suffira qu'un texte diffamatoire 
soit mis en ligne trois mois avant que sa publicité ne soit 
faite pour que son auteur ne risque jamais rien.

Sur l'Internet, tout citoyen peut se voir opposer la législation 
sur la presse, la législation sur l'audiovisuel, la législation 
sur la poste, la législation sur le commerce, la législation 
sur la téléphonie, la législation sur la télévision 
et sûrement d'autres qui, toutes, ont été prévues pour 
réguler une activité commerciale exercée par une entité 
commerciale et non par un simple individu. À l'évidence, 
et il suffit de les lire pour s'en convaincre, ces lois sont 
inapplicables à des citoyens. Pourtant, dans nos sociétés 
corsetées, la logique de la régulation est la plus forte.

Il y a plusieurs explications à une telle situation\,: l'appétit 
de pouvoir du gouvernement, du CSA et ses affidés ; le monopole 
de la parole publique qu'exercent les sociologues et autres professeurs 
habitués à être écoutés mais pas contredits, bien évidemment 
; et, surtout, les commerçants qui aimeraient faire leurs petites 
affaires dans un monde où les clients n'iraient pas dénoncer 
leurs pratiques avec les mêmes outils qui leur servent à 
vendre de la camelote.

Les politiques, qui se plaignent du désintérêt des citoyens 
pour la chose publique, devraient se sentir rassurés de voir 
de plus en plus de monde s'impliquer dans la vie de la cité. 
Eux qui perdent chaque jour une partie de leur pouvoir au profit 
des marchés financiers internationaux devraient être ravis 
que s'établissent des contre-pouvoirs sur l'Internet. Les sociologues 
devraient y trouver un nouveau terrain de jeu, plutôt que de 
déplorer l'avènement d'un outil qui, en vérité, leur fait 
peur. Les commerçants devraient s'interroger sur l'intérêt 
des consommateurs\,: s'ils surfent sur l'Internet, est-ce pour 
faire leurs courses plus facilement ou pour communiquer chaque 
jour davantage\,? Et tous ces citoyens devraient se féliciter 
de la possibilité qui leur est ainsi offerte d'exercer l'un 
de leurs droits fondamentaux et de le défendre parce que son 
libre exercice est précaire, menacé par quelques dinosaures 
qui ne veulent pas mourir.

Il n'existe malheureusement pas de loi qui garantisse l'exercice 
de notre liberté d'expression. Il y a bien un article du Code 
pénal, l'article 431-1, qui prévoit que <<le fait d'entraver, 
d'une manière concertée et à l'aide de menaces, l'exercice 
de la liberté d'expression, du travail, d'association, de réunion 
ou de manifestation est puni d'un an d'emprisonnement et de 15 
245 euros d'amende. Le fait d'entraver, d'une manière concertée 
et à l'aide de coups, violences, voies de fait, destructions 
ou dégradations au sens du présent code, l'exercice d'une 
des libertés visées à l'alinéa précédent est puni 
de trois ans d'emprisonnement et de 45 734 euros d'amende.>> Cet 
article est inscrit au livre IV du Code pénal, celui qui traite 
des crimes et délits contre la nation, de l'État et de la 
paix publique, alors qu'on s'attendrait na\"{\i}vement à ce que 
sa place soit dans le livre II qui traite des crimes et délits 
contre les personnes. Il ne peut donc pas être évoqué si 
un intermédiaire technique soumis à une pression judiciaire 
ou commerciale décide de censurer un site car il n'y aura ni 
menaces ni violences à l'égard du responsable éditorial 
du site et qu'il n'y aura pas concertation au sens du Code pénal. 
Aucune loi ne permet de se défendre dans ce cas parce que la 
liberté d'expression des personnes n'a jamais existé avant 
l'Internet.

Et pourtant, un tel texte clarifierait \textit{de facto} la responsabilité 
des intermédiaires techniques -- comment en effet être responsable 
d'avoir permis à autrui de s'exprimer quand la loi punit la 
censure\,? -- et éviterait l'apparition d'hébergeurs ouvertement 
spécialisés dans la haine raciale pour des auteurs toujours 
introuvables qu'aurait entra\^{\i}née l'application de la loi 
de Patrick Bloche. Des hébergeurs négationnistes légalement 
irresponsables des contenus hébergés. On imagine bien le 
parti que pourraient en tirer tous ceux qui contestent la légitimité 
des lois antiracistes rendues dès lors inapplicables sur l'Internet. 
Si, demain, un des sites que j'héberge devait se faire le chantre 
de la haine raciale, je refuserais d'assumer la responsabilité 
de le couper sans ordre d'un tribunal, quitte à être condamné 
pour ce refus, tant que je n'aurai pas à assumer légalement 
la responsabilité de sa censure. Aujourd'hui, si je censure 
quelqu'un, nul ne peut me poursuivre pénalement et c'est bien 
ça le problème.

En outre, une loi protégeant la liberté d'expression éviterait 
d'avoir à légiférer sur une profession (les hébergeurs) 
qui n'existait pas il y a quatre ans et dont toute l'évolution 
de l'Internet laisse à penser qu'elle n'existera plus dans deux 
ans. Étant donné les dégâts causés par les lois édictées 
pour le Minitel, que des juges ont voulu appliquer à l'Internet <<parce que c'était adapté>>, et ceux qui résultent de 
l'application de la loi sur la presse à l'ensemble du corps 
social, on se dit qu'il vaudrait mieux que le législateur se 
garde de rédiger des textes dont on ne sait à quoi ils s'appliqueront 
demain.

Ce serait pourtant l'occasion de créer la notion de <<service 
public de liberté d'expression>>, encadré par un strict cahier 
des charges, qui inclurait les prochaines évolutions techniques 
touchant à l'exercice de ce droit fondamental. Il me semble 
qu'une telle liberté devrait être fournie, ou au moins garantie, 
par l'État à chaque citoyen dès lors que la technique le 
permet. Mais aucun ministre, aucun député, aucun sénateur 
n'a pris l'initiative d'un tel texte. Des dinosaures, vous dis-je.

\chapitre{www = xxx}

Le Minitel l'a bien montré en son temps. Un système prévu 
à l'origine pour diffuser des bases de données a dû son 
succès et sa rentabilité à l'industrie du sexe. L'Internet 
non plus n'a pas été prévu pour ça. Il a été pensé 
pour partager des ressources informatiques d'abord et, ensuite, 
pour servir de vecteur d'échange du savoir. Évidemment, le 
grand public y va pour trouver ce qui l'intéresse\,: du cul.

L'histoire se passe dans une entreprise qu'on classerait aujourd'hui 
dans la nouvelle économie mais qui pourtant existait avant 
l'invention de ce terme, une entreprise faisant des affaires 
nouvelles sans le savoir, comme tant d'autres Jourdain du milieu 
informatique qui ont découvert après tout le monde qu'ils 
travaillaient depuis des années dans des start-up. Cette petite 
entreprise, tout juste rachetée par un grand groupe américain, 
disposait d'une liaison permanente à l'Internet. Une liaison 
coûteuse configurée par le directeur informatique de manière 
à ce que l'accès aux sites pornographiques soit impossible. 
Ce directeur informatique fut un jour convoqué auprès du 
grand patron américain dont l'ordinateur <<ne marchait plus>>. En inspectant la machine, on s'aperçut avec une très grande 
gêne qu'en effet, le grand patron ne pouvait plus accéder 
à ses sites de cul favoris.

Les protagonistes de cette histoire -- vraie -- se reconna\^{\i}tront 
tandis que d'autres croiront se reconna\^{\i}tre. Je suis absolument 
persuadé que des histoires semblables se sont déroulées 
dans bien d'autres entreprises. Une personne sans doute bien 
informée m'a récemment rapporté l'histoire de ce membre 
éminent du Conseil constitutionnel, débarquant un beau jour 
dans le bureau de sa secrétaire\,: <<On m'a dit qu'il y avait 
des sites de cul sur l'Internet. Je veux qu'on m'installe un ordinateur 
dans mon bureau\,!>>

\section{Place aux chiffres}

Je les ai. Enfin, je crois. Parce que vous savez, c'est très 
difficile d'avoir des chiffres, même quand on est dans les 
petits papiers des plus grands fournisseurs d'accès. Pour commencer, 
il faut savoir qu'un fournisseur d'accès est également un 
fournisseur d'hébergement. C'est logique, les clients souhaitent 
non seulement pouvoir accéder à tous les sites qui leur plaisent 
mais également construire leur petit bout de cyber-univers. 
Comme ces clients sont très nombreux, chacun ne dispose en 
règle générale que de peu d'espace. Pas assez pour y placer 
beaucoup d'images de leur petite amie à poil. Et de toute façon, 
les fournisseurs d'hébergement n'aiment pas tellement les sites 
pornographiques parce qu'ils attirent trop de monde, consomment 
trop d'espace et utilisent trop de bande passante dans des tuyaux 
qui coûtent trop cher. Alors quand un de leurs clients met 
en ligne des photos un peu trop osées, ils lui demandent poliment 
de changer le contenu de sa page perso.

Sauf que tout n'est pas si simple. L'Internet est un réseau 
d'échange. Quand nous partageons notre savoir, les fournisseurs 
de tuyauterie se partagent notre argent en se répartissant 
les tuyaux que nous utilisons. Il est inutile de tirer trente 
câbles de fibre optique sous la Manche ou sous l'Atlantique 
quand trente entreprises peuvent mettre en commun l'argent nécessaire 
pour tirer un seul câble trente fois plus gros\,! C'est le principe 
de l'économie d'échelle. Le plus souvent, c'est une entreprise 
spécialisée qui met en place un gros câble et revend ensuite 
le droit de l'utiliser aux opérateurs nationaux. Là réside 
l'un des plus grands secrets de l'Internet car certains paient 
moins cher que d'autres.

Les fournisseurs de transit américains par exemple, bien qu'ils 
utilisent les câbles transatlantiques lorsque leurs clients 
se connectent à un site européen, ne paient rien, alors que 
leurs homologues européens doivent payer le prix fort pour 
utiliser ces mêmes câbles dans le sens inverse. En très 
grande majorité, ce sont les Européens qui souhaitent se 
connecter sur les sites web américains et non le contraire. 
Les Américains n'ont donc aucune raison de financer des tuyaux 
qui servent aux Européens presque à sens unique. Et quand 
bien même ils décideraient de venir en masse visiter les 
boutiques virtuelles de l'Ancien Continent, les Européens auront 
toujours un besoin vital d'être reliés aux grands centres 
de transit internationaux des données qui se trouvent, bien 
entendu, aux États-Unis.

Ainsi, les Européens paient plus cher que les Américains 
pour se servir du même outil. Outre-Atlantique, les utilisateurs 
de l'Internet ne paient pas pour le transit, c'est-à-dire le 
droit d'usage des tuyaux qui relient les réseaux nationaux 
ou régionaux les uns avec les autres. Le prix du débit est 
donc moins élevé là-bas qu'en Europe puisque le coût 
du transit n'est pas répercuté sur les clients, ce qui explique 
l'attractivité des États-Unis sur les entreprises utilisant 
l'Internet. Voilà ce qui draine davantage d'utilisateurs sur 
les sites hébergés en Californie ou à New York. Les États-Unis 
n'auront donc jamais le moindre intérêt à financer le transit 
international puisque les autres pays le financent pour eux.

Certains hébergeurs ont compris qu'il suffisait d'être accueillant, 
généreux avec l'espace alloué à chacun et pas trop regardant 
sur les contenus pour attirer un maximum de clients. Ainsi, ils 
peuvent obtenir un coût de transit modéré pour leur activité 
de fournisseur d'accès parce que les tuyaux sont surtout utilisés 
pour venir chez eux et pas pour en partir. Pour ça, ils sont 
prêts à accepter ce que leurs collègues pourchassent et 
que les internautes recherchent, le cul. Mais comme il n'est 
pas du meilleur goût, commercialement parlant, de communiquer 
sur tout ça, ne comptez pas sur eux pour crier sur les toits 
qu'ils hébergent des sites pornographiques. Officiellement 
tout le monde fait la chasse aux sites personnels qui subitement 
se remplissent d'images sexy et de bandeaux de publicité. Mais, 
officieusement, certains le font avec beaucoup moins de zèle 
que d'autres.

Prenons deux extrêmes. D'un côté Cybercâble alias Noos 
alias Suez-Lyonnaise des eaux qui propose cinq méga-octets 
d'espace à ses clients pour leurs pages personnelles. Pour 
soixante-seize euros vingt-deux par mois, ils n'ont pas le droit 
d'installer un serveur chez eux (ce qui est pourtant tout à 
fait possible avec la technologie câblée) et l'espace proposé 
est tellement limité qu'il est impossible d'y mettre la moindre 
fesse susceptible d'attirer le dernier obsédé. De l'autre 
côté, Proxad/Free qui offre gratuitement cent méga-octets 
d'espace à des clients qui ne paient que leurs connexions téléphoniques 
et où la chasse aux sites roses n'est pas très efficace comme 
le montre la pérennité de ces sites. Je ne sais pas exactement 
combien paient l'un et l'autre mais je peux faire une estimation. 
Si elle négocie pied à pied ses tarifs, la Lyonnaise doit 
payer environ sept cent soixante euros hors taxes par mois le 
mégabit par seconde de bande passante de transit international. 
Si Proxad négociait la même chose sur le même tuyau, le 
coût mensuel pourrait descendre jusqu'à soixante-quinze euros. 
Devinez pourquoi Free peut offrir une connexion ADSL (équivalente 
par la vitesse à une connexion câblée) à ses clients 
alors que Suez-Lyonnaise des eaux avoue du bout des lèvres 
perdre de l'argent en faisant payer soixante-quinze euros par 
mois aux siens\,? C'est qu'il y a une autre notion que le transit 
à prendre en compte, le \textit{peering}. Ce sont des accords entre 
les opérateurs qui établissent le prix des liaisons directes 
lorsque les clients d'un opérateur vont sur les sites d'un autre. 
Il est bien plus facile pour un opérateur d'obtenir de tels 
accords lorsqu'il dispose de beaucoup de contenu susceptible 
d'attirer les clients de l'autre. Et, dans ce cas-là, c'est 
l'autre qui paie tout.

Le cul est rentable. C'est ainsi depuis que le monde est monde 
et, pourtant, on l'oublie tout le temps. Enfin, quand je dis 
que le cul est rentable, entendez pour ceux qui le vendent. On 
verra peut-être un jour des hébergeurs malins poursuivis 
pour racolage ou proxénétisme. En 1996, \textit{The Industry 
Standard}, un magazine américain qui traite de la nouvelle économie, 
estimait à cinquante-deux millions de dollars les revenus engendrés 
par le sexe sur l'Internet. Soit environ 10 \% de tous les revenus 
générés par le commerce électronique cette année-là. 
Une autre étude\footnote{M. Kavanagh, <<Porn will continue to dominate Web revenue>>, \textit{Marketing Week}, 27 mai 1999.} estime, quant à elle, que les sites pornographiques 
génèrent à eux seuls près de 70 \% des revenus du commerce 
électronique. Difficile d'être très précis.

En revanche, on sait avec certitude que le courrier électronique 
représente moins de 5 \% des informations transitant par les 
tuyaux de l'Internet, que le transfert de fichiers par FTP en 
constitue lui aussi environ 5 \% et que Napster, qu'on accuse 
d'être trop gourmand en bande passante, forme à peine 3 \% 
du trafic. Et les deux grands gagnants sont le Web, évidemment, 
avec près de 75 \% du trafic, ainsi que les forums de discussion 
qui, à eux seuls, correspondent à plus de 12 \% de ce trafic. 
Ce dernier chiffre peut me permettre de faire une rapide évaluation 
personnelle grâce à un petit logiciel que j'ai écrit et 
qui chaque mois fait des statistiques sur l'usage de ces
forums\footnote{\url{http://www.crampe.eu.org/statfr}.}. 
Certes, il se limite aux forums francophones qui ont l'inconvénient 
de ne pas autoriser l'échange d'images mais, justement, ces 
forums en français représentent un trafic inférieur à 
celui du courrier électronique. D'où sortent alors les 7 
à 10 \% qui manquent\,? Il est peu probable que les Français 
soient si doués en langues étrangères qu'ils préfèrent 
discuter en anglais ou en allemand. En revanche, il existe un 
bon nombre de forums dont l'objet est, justement, l'échange 
d'images (qui n'ont pas besoin de traduction) et qui représentent 
80 \% du trafic en volume de la bande passante dédiée à 
l'ensemble des forums de discussion proposés par un fournisseur 
comme Oléane (filiale de France Télécom). Au minimum, la 
moitié du trafic des forums de discussion d'Usenet (de 6 à 
12 \% du volume total) sert uniquement à transporter des images 
de cul (car les forums d'échange d'images sont en majorité 
consacrés aux diverses spécialités du genre). On imagine 
alors facilement la part du trafic Web uniquement concernée 
par ces images. Plus de la moitié de la bande passante utilisée 
par les clients de Free est réputée transporter, dans un 
sens ou dans l'autre, mais surtout de Free vers le reste du monde, 
ce type d'images.

\section{Le domaine de l'arnaque}

Donc le cul est rentable, mais, répétons-le, uniquement pour 
ceux qui le vendent. Je me suis beaucoup documenté pour écrire 
ce chapitre, j'ai passé beaucoup de temps à chercher les 
sites et à les visiter de fond en comble. C'est dire si c'est 
du boulot d'écrire un livre, quand même\,! Et j'ai pu constater 
que chaque fois que je m'approchais du saint des saints, de la 
webcam devant laquelle la belle allait faire tout ce que je lui 
demandais, il fallait télécharger un tout petit programme 
(pas plus de cinq minutes de téléchargement, promis juré) 
qui allait me permettre de réaliser tous mes fantasmes. Pas 
de carte bleue à sortir, pas d'abonnement payant, rien. Tout 
gratuit. Donc, on télécharge le petit programme, on déconnecte 
son modem et on double-clique sur l'icône qui est apparue sur 
le bureau. C'est tout bien automatique comme il faut, le modem 
va se reconnecter sur un site spécial, sûrement qu'à l'autre 
bout il y a une petite pièce sombre avec un ordinateur et une 
fille tout entière dévouée à mon seul plaisir. Mais le 
problème c'est que le numéro de téléphone de l'ordinateur 
de la fille est un tout petit peu surtaxé. Jusqu'à quinze 
euros la minute. À ce prix-là, j'espère qu'elle est jolie. 
Je ne l'ai pas vue, mon éditeur n'a pas voulu payer pour que 
je me documente davantage. Mon éditeur croyait que, sur l'Internet, 
tout est gratuit\,! Bien sûr, en y consacrant un peu de temps, 
on arrive à dégoter quelques caméras gratuites qui débitent 
une image toutes les trente secondes. On peut alors voir une 
fille un peu déshabillée qui s'ennuie à mourir et qui, 
par fatigue ou pour ne pas sortir du cadre, fait le moins de 
gestes possible. Si c'est ça le truc, je vous conseille la 
télé\,: au moins c'est filmé correctement et les filles 
sont de bien meilleures actrices.

Mon problème, c'est que j'écris ce livre au bureau. Et aller 
visiter des sites de cul du bureau, c'est mal (sauf si on est 
grand patron). À en croire SexTracker (qui est à Yahoo\,! 
ce que les pages de petites annonces des magazines gratuits sont 
aux grands journaux nationaux) les sites pornographiques reçoivent 
vingt-sept millions de visites par jour et 70 \% de ces visites 
ont lieu pendant les horaires de bureau. Pour l'Amérique, cela 
donne un salarié sur cinq qui va visiter ce type de sites depuis 
son poste de travail. Si un salarié coûte en moyenne vingt-trois 
euros l'heure et surfe en moyenne une heure par jour de l'endroit 
où il est censé travailler deux cent vingt jours par an, 
une entreprise de vingt-cinq salariés dépense vingt-cinq 
mille cent cinquante-quatre euros pour les fantasmes de ses salariés 
chaque année. On comprendrait presque que Compaq ait licencié 
vingt salariés parce qu'ils avaient visité des sites pornographiques 
depuis leur bureau. Le même SexTracker évalue à 30 \% le 
taux de rentabilité des sites de charme. Quand on sait qu'Amazon 
n'a jamais réussi jusqu'au début de 2002 à dégager le 
moindre profit, on se demande ce qu'attendent les start-up du 
cul pour faire leur entrée en Bourse...

\chapitre{Ta boulangère sur Internet}

Il faut bien payer la note. L'Internet du futur, plus rapide, 
plus mobile, plus convivial et avec encore plus de jeunes filles 
toutes nues a un prix. L'Internet à haut débit c'est aussi 
le compte bancaire à haut débit.

\section{WAP, UMTS et haut débit}

Le WAP est le nom qu'ont donné les <<marketo\"{\i}des>> à ce 
qu'ils osent décrire comme un <<accès Internet par téléphone 
portable>>. En fait d'accès à Internet, on ne parle que de 
quelques lignes de texte affichées sur un écran LCD grand 
comme une bo\^{\i}te d'allumettes. Le WAP ce ne sont que quelques 
services sélectionnés par les opérateurs de téléphonie 
mobile permettant d'acheter tout, voire n'importe quoi. D'ailleurs, 
une entreprise spécialisée m'a déjà contacté pour me 
proposer de prendre en charge un service de vente de noms de 
domaine sur le WAP. Vous imaginez\,? Le jeune cadre dynamique 
dans son cabriolet de fonction qui trouve enfin LA bonne idée 
en matière de nom de domaine. Il a si peur de se la faire piquer 
avant d'arriver chez lui qu'il lui faut absolument, mais alors 
absolument, acheter immédiatement ce nom de génie à partir 
de son téléphone portable. Une situation qui risque de se 
répéter si souvent qu'elle justifie bien de dépenser quelques 
centaines de milliers d'euros pour intégrer ce service dans 
une offre WAP...

Ça doit pourtant bien servir à quelque chose, ce truc. Le 
WAP c'est l'avenir, nous dit-on pour nous faire patienter en attendant 
l'UMTS. Un avenir qui arrive à neuf mille six cents bits par 
seconde, soit le sixième de la vitesse du modem le moins cher 
du marché. Mais pour lire son courrier électronique en vacances, 
c'est très utile, le WAP. Maintenant, on peut se connecter 
à l'Internet \textit{via} un téléphone portable relié par infrarouge 
à un ordinateur lui aussi portable. Sauf que la dernière 
fois qu'un de mes amis a essayé de relever son mail depuis 
un hôtel, il en a eu pour environ mille cinq cents euros de 
note de téléphone. C'est beau l'avenir, mais c'est cher aussi.

Bon, peut-être que ma boulangère (qui, comme toutes les boulangères 
depuis que notre président a cité en exemple celle d'Aubervilliers, 
est définitivement tournée vers la modernité) ne va pas 
utiliser ce truc dès ce soir. Mais demain -- ou après-demain, 
enfin, d'ici pas longtemps, quelques années tout au plus -- 
; heureusement, l'UMTS arrive.

Tout le monde, y compris ma boulangère, a entendu parler de 
l'UMTS, c'est le truc qui a coûté très très cher à quelques 
opérateurs de téléphonie mobile et qui va financer une 
partie des 35 heures ou les retraites, on ne sait plus. Voilà 
pour ce que j'en aurais retenu si je n'écoutais que les médias. 
Mais comme je suis bien informé, je sais que l'UMTS c'est la 
même chose que le WAP, mais en beaucoup, beaucoup plus rapide 
car si le WAP est six fois plus lent qu'un modem, l'UMTS, lui, 
est trente-six fois plus rapide. Comme le WAP, ça passera par 
les téléphones portables mais pas par les mêmes appareils. 
Il faudra en changer. C'est vrai que l'on n'envisage plus de se 
passer de son téléphone pour aller sur l'Internet, une fois 
qu'on a goûté au WAP. À deux mégabits par seconde (la 
vitesse annoncée de l'UMTS) l'achat d'un nom de domaine par 
téléphone se justifie bien plus qu'à neuf mille six cents 
bits\,!

Ce sera sans doute très utile à quelques décideurs, chefs 
d'entreprise ou ministres. Ils pourront disposer d'un vrai bureau 
virtuel, accéder à tout instant à tous leurs dossiers informatiques, 
recevoir de l'information à très haut débit et, surtout, 
ils pourront regarder des images (à 80 \% pornographiques, 
pour respecter la moyenne) pendant leurs déplacements. Recevoir 
des images de cul sur l'écran miniature de son téléphone 
portable, en couleur et à grande vitesse, c'est une évolution 
sociale considérable. Mais pour quelques privilégiés qui 
en auront l'utilité, la facture pour tous les consommateurs 
sera salée quand on sait qu'entre les licences et l'équipement, 
les opérateurs devront débourser chacun une quinzaine de 
milliards d'euros pour financer l'UMTS.

Cependant, ce que l'on appelle le haut débit, et qui n'est en 
fait qu'un poil plus rapide qu'un bon vieux modem, est un progrès 
important. Pas tant à cause de la vitesse mais parce qu'il 
permet une connexion forfaitaire permanente quelle que soit la 
technique employée (ADSL, câble ou boucle locale radio).

Une connexion permanente, pour un ordinateur fixe, ce n'est pas 
qu'un palliatif au \textit{dial-up} (la connexion à la demande plus 
connue sous le nom de PPP) qui fut inventé en 1994 parce qu'on 
ne disposait pas d'autre infrastructure que celle du téléphone, 
c'est surtout le moyen de profiter de toutes les dimensions de 
l'Internet. Une connexion permanente, c'est le courrier qui arrive 
chez vous dès qu'il a été émis par vos correspondants, 
sans être stocké sur les machines de votre fournisseur d'accès 
qui, outre les risques d'indélicatesse, peut perdre un mail 
important (personne n'est à l'abri d'une panne, surtout quand 
on gère des centaines de milliers de bo\^{\i}tes aux lettres). 
Ce sont aussi des usages qui changent, car l'Internet devient 
alors un outil commun, une vraie bibliothèque encyclopédique 
sur votre bureau. Le haut débit permet de trouver toutes les 
informations facilement, sans le cérémonial de la connexion 
irrémédiablement accompagné d'un sentiment de culpabilité 
à la pensée de la facture de téléphone qui gonfle. La 
rapidité n'est qu'un plus, car si elle permet de regarder la 
télévision par l'Internet, le vrai changement est dans la 
facilité d'utilisation et dans la possibilité d'émettre 
aussi bien que de recevoir. L'ordinateur personnel peut ainsi 
devenir un serveur Web où sont stockées les informations 
accessibles au public rendant inutiles les hébergeurs alors 
que nos gouvernants s'apprêtent à réguler cette profession 
sans prendre en compte les évolutions techniques.

Le haut débit, c'est l'avenir. Mais le haut débit sur téléphone 
portable ne permettra pas une connexion permanente et n'accélérera 
que des usages marginaux. Dans l'optique du nomadisme à la 
mode, l'UMTS va irrémédiablement subir la concurrence de 
la technique de la boucle locale radio qui va bientôt permettre 
de se connecter à l'Internet à haut débit sans fil ni branchement 
quelconque. Et cette technique ne coûte presque rien, en comparaison.

Le WAP était une erreur. Une offre commerciale inutile et chère. 
L'UMTS c'est la même erreur, en pire. Mais à haut débit\,!

\section{Payer, c'est fou\,!}

Un soir, à la télévision, j'ai vu un monsieur, qui avait 
pourtant l'air sain d'esprit, déchirer sa carte bancaire devant 
les caméras. Il faut dire qu'il avait de bonnes raisons. Tout 
comme les téléspectateurs, il avait suivi le reportage qui 
précédait et qui faisait peur, mais vraiment très peur. 
Il s'agissait de démontrer à quel point l'usage d'une telle 
carte était dangereux et combien les risques étaient grands 
d'user et d'abuser de ce moyen de paiement moderne.

En effet, une carte bancaire est très facilement copiable parce 
que la majeure partie des terminaux de paiement ignorent la puce 
qui est difficilement falsifiable. En quelques secondes, on peut 
lire la bande magnétique, l'enregistrer et la dupliquer sur 
une carte vierge qui débitera un compte bancaire au nez et 
à la barbe de son propriétaire. Ainsi, les deux tiers des 
distributeurs d'argent liquide en France se contentent de lire 
la bande magnétique. Et même si le nombre de ces appareils 
va bientôt diminuer, il y a de grandes chances pour qu'il en 
subsiste quelques-uns, surtout dans les pays les plus éloignés. 
C'est que leur remplacement est financé par les banques et 
les commerçants alors que c'est le consommateur qui paie quand 
on le vole. Les banques préfèrent avoir des clients rassurés 
plutôt que d'assumer leurs responsabilités, au point qu'elles 
ont attaqué Serge Humpich en justice quand cet informaticien 
leur a montré une faiblesse de sécurité de la puce des 
cartes bancaires. Une faille qu'elles connaissaient parfaitement 
mais, le risque étant assumé par le client d'abord et par 
le commerçant ensuite, les banques n'avaient pas à s'inquiéter\,! Rien de très nouveau pourtant, tout cela est flippant mais 
nous préférons l'ignorer.

Cette fraude, qui nécessite un certain savoir-faire et du matériel, 
est toutefois beaucoup moins répandue que la simple copie des 
seize chiffres du numéro d'une carte bancaire. D'autant que 
la vente par correspondance repose essentiellement sur ce système, 
les bons de commande, les réservations par téléphone ne 
valent que si on donne son numéro de carte bancaire. Qu'est-ce 
qui empêche un standardiste malveillant de noter les numéros 
de ses clients et de s'en servir à son tour pour acheter ce 
qu'il souhaite par correspondance\,? Et les facturettes que nous 
donnent les commerçants lorsque l'on paie par carte bancaire, 
ce sont autant de bombes à retardement puisqu'elles font appara\^{\i}tre 
ces seize précieux chiffres et que quasiment tout le monde 
les jette à la sortie des magasins\,! Certes, de moins en moins 
d'appareils les impriment mais, comme pour ceux qui ne lisent 
que la bande magnétique, seront-ils tous remplacés\,? De toute 
façon, des journalistes ont trouvé un jeune homme qui fabriquait 
tout seul, <<pour jouer>>, des numéros fictifs mais fonctionnels 
de cartes bleues qui ne gênaient personne sauf quand il tombait 
sur un vrai numéro. Alors, la peur des facturettes... Avec 
tout ça, on peut comprendre pourquoi certains décident de 
déchirer leur carte à la télévision. J'espère que la 
justice ne tiendra pas rigueur à cet homme en colère, elle 
qui avait puni en son temps Serge Gainsbourg pour avoir détruit 
en public un défunt Pascal, avec lequel il avait allumé son 
cigare.

Les craintes qu'ont certains à consommer sur l'Internet sont 
d'autant plus compréhensibles. Pourtant, s'il y a un endroit 
au monde où le risque de fraude est limité, c'est bien là, 
même si les banques entretiennent le mythe du risque maximum 
par leur silence agressif. Ceux qui refusent <<par principe>> 
de payer quoi que ce soit sur l'Internet avec leur carte mais 
qui jettent leurs facturettes à la sortie des boutiques sont 
totalement incohérents. Pour répondre à ces angoisses irrationnelles, 
des e-commerçants ont mis en place des lignes téléphoniques 
vers lesquelles sont dirigés les e-clients au moment du paiement. 
Au lieu de saisir leur numéro de carte bancaire sur l'Internet, 
ils le dictent à un opérateur qui a tout loisir de s'en servir 
plus tard pour ses propres dépenses. Ce système, c'est le 
pied\,: on commande en une seconde tout ce qu'on veut au bout 
du monde pour ensuite rédiger un chèque et le poster, on 
attend que le fournisseur l'ait reçu et après seulement, 
on peut espérer avoir sa commande\,! La révolution de la rapidité 
et de la simplicité de l'e-commerce\,! Alors que le système 
classique dans lequel l'e-consommateur est dirigé vers le serveur 
sécurisé de la banque du e-commerçant, qui est la seule 
à conna\^{\i}tre le fameux numéro, est le plus sûr qui soit. 
Les systèmes de paiement sécurisés s'appellent comme cela 
justement parce qu'à aucun moment le numéro de carte bancaire 
ne transite par le réseau sans avoir été codé avec une 
clé qui, même aujourd'hui, nécessite un ordinateur de plusieurs 
centaines de milliers d'euros pour être cassée. Si le petit 
cadenas en bas de la fenêtre du navigateur est fermé, personne 
au monde ne peut intercepter le numéro. En revanche, lorsque 
vous jetez vos facturettes, il n'y a qu'à se baisser...

Dans la série des angoisses irrationnelles, il est vrai que 
la carte bancaire serait un succédané de Big Brother. La 
preuve, c'est qu'un ancien ministre de la République (Jack Mellick) 
s'est fait piéger par la sienne. En payant à un péage d'autoroute 
avec sa carte, il a totalement détruit l'alibi qu'il tentait 
de donner à Bernard Tapie dans l'affaire VA-OM. L'ordinateur 
de la société d'autoroute avait en effet gardé en mémoire 
l'heure de son passage. Si vous voulez être tranquille, n'utilisez 
donc plus votre carte bancaire. Retournez au liquide par exemple. 
Au moins, l'avantage des billets c'est qu'ils se palpent, c'est 
du concret, du solide comme la batte de base-ball du <<sauvageon>> qui sera ravi de récupérer si rapidement votre paie après 
vous avoir refait le visage. D'accord, c'est un peu dangereux. 
Alors, la solution, c'est le troc, comme au bon vieux temps\,?

Allez, ça ne sert à rien d'avoir peur de payer sur l'Internet. 
Et puis, la vie n'est qu'une perpétuelle prise de risque, alors 
un de plus ou de moins....

Il y a quand même un danger quand on paie par carte sur l'Internet. 
C'est l'incompétence des banques lorsqu'il s'agit d'intégrer 
des techniques un tant soit peu modernes. Elles qui furent les 
premières à s'informatiser emploient encore des informaticiens 
fort compétents dans le domaine de la carte perforée mais 
parfaitement débutants dans celui des réseaux. En témoignent 
les quelques centaines de clients qui ont été débités 
dix fois du montant de leurs achats sur l'un de mes serveurs 
car leur banque utilisait un système piratable par n'importe 
quel passionné. Sans parler de la vétusté des réseaux 
bancaires, qui ont encore recours au bon vieux X25 du Minitel. 
Rien de tel pour perdre de l'argent que de faire confiance aux 
banques\,! Si vous n'êtes pas tout à fait inconscient (ou 
multimillionnaire), vérifiez bien vos relevés bancaires, 
Internet ou pas. Les banques ne raisonnent pas comme vous et 
moi. Nous craignons tous de nous retrouver avec un interdit bancaire 
sur le dos à cause d'un petit malin. Les banques, elles, calculent 
les risques de contrefaçon et de piratage, les comparent au 
prix d'un système parfaitement sécurisé et, tout compte 
fait, se contentent très bien de ce qu'elles ont.

\chapitre{Qui n'a pas sa startoope\,?}

Personne, et surtout pas mon banquier, ne me démentira. Je 
ne comprends rien à l'économie. Alors, la nouvelle économie... 
Si ma bo\^{\i}te, Gandi, a eu un peu de succès, c'est simplement 
une question de chance. À l'évidence, Gandi n'est pas une 
start-up. Elle n'a fait que des bénéfices depuis sa naissance, 
ce n'est donc pas une entreprise classique de la nouvelle économie\,! La preuve, ni Gandi ni aucun de ses dirigeants n'appara\^{\i}t 
dans le palmarès des cinq cents acteurs <<qui comptent>> publié 
par le \textit{Journal du Net}\footnote{\url{http://www.journaldunet.com}.}. Il faut croire qu'au-dessous d'un 
certain niveau de pertes, on ne compte pas...

Voici donc quelques conseils pour monter votre start-up, et je 
décline toute responsabilité dans la faillite de ceux qui 
auraient cru malin de se lancer. La leçon qu'il faut retenir 
de cet ouvrage, c'est qu'il ne faut croire personne sur parole 
lorsqu'il est question de l'Internet. Mais bien sûr, si vous 
décidez de vous lancer et que, par miracle ou par chance, votre 
entreprise devienne le nouveau Microsoft, alors je réclamerai 
ma part...

\section{Conseil numéro 1\,: faites supporter les risques financiers par
d'autres}

Il faut commencer par faire le tour des <<capitaux-risqueurs>> (pas les \textit{business-angels}, non, plutôt les proches et 
la famille) qui seront d'autant plus disposés à financer 
vos ambitions qu'ils auront été aveuglés par le blabla 
médiatique autour de ces jeunes adolescents riches à milliards 
et qu'ils ne comprendront rien à vos projets. Dépensez cet 
argent (qui représente la confiance et l'espoir de vos proches) 
en publicité et en frais de représentation (la voiture de 
fonction doit être une anglaise sportive et couverte de cuirs 
rares). Ne rechignez pas à la dépense sur ce genre de poste, 
il est de ceux qui comptent. Il sera toujours temps de sous-payer 
quelque gamin surdoué en informatique lorsqu'il faudra s'y mettre.

Si par hasard le projet prenait trop de retard (les retards et 
les dépassements de budget coutumiers des grands chantiers 
sont négligeables comparés à ceux qu'engendre le moindre 
projet informatique) ou si les huissiers venaient emporter tous 
les bureaux en bois précieux sur lesquels vous envisagiez d'installer 
un jour vos ordinateurs (les vôtres, pas ceux de vos employés 
qui, eux, bossent dans la cave sur des bureaux Ikéa), n'oubliez 
jamais que tout cet argent n'était pas le vôtre, et que vous 
n'avez rien perdu du tout dans l'aventure, sinon du (bon) temps. 
Vient alors le moment de trouver un repreneur parmi ceux de vos 
concurrents qui n'ont pas encore mis la clé sous la porte et 
qui espèrent, par ce rachat, redonner confiance à leurs propres 
investisseurs\,: <<Si nous n'avons rien gagné jusqu'ici, c'est 
à cause de la concurrence, mais les racheter va nous permettre 
de gagner des sommes folles, alors aidez-nous à financer l'acquisition.>> Votre idée vaut de l'or, alors vendez le gouffre financier 
qu'est devenue votre start-up à un prix qui vous permettra 
enfin de devenir le rentier de vos rêves.

Exemple\,: en octobre 2000, Dealpartners a racheté Clust (un 
site d'achat groupé), qui avait été créé début 2000 
avec quinze millions de francs d'investissements privés et 
avait triomphé lors de la cérémonie des Clics d'or en mars 
2000. Clust avait alors un passif de plus de dix millions de 
francs, montant exact de la transaction que Dealpartners a financée 
par la revente de ses outils de production. L'achat groupé 
n'est pas assez mûr pour l'Internet, sans doute. Koobuy, le 
troisième acteur de ce marché, a lui carrément changé 
de nom et décidé de faire un autre métier. Au final, les 
deux fondateurs de Clust ont dépensé vingt-cinq millions 
de francs en dix mois et ont frôlé la faillite mais leurs 
dix salariés ont sauvé leur emploi.

\section{Conseil numéro 2\,: apprenez la langue}

Votre objectif est de gagner de l'argent sur un nouveau territoire 
qui a ses lois spécifiques, ses usages et, surtout, sa propre 
langue. Une langue faite paradoxalement pour transporter le moins 
de sens possible. Et c'est normal, son objectif n'est pas d'aider 
les hommes à se comprendre mais d'impressionner les financiers. 
On évitera donc de dire\,: <<On va fournir des services aux 
entreprises>> pour préférer\,: <<Le concept est un BtoB vertical.>> De même, <<notre objectif est d'intégrer les perspectives 
d'achats de l'\textit{upper} \textit{middle class} aux microcultures salariées>>, c'est quand même moins ringard que\,: <<Nous souhaitons vendre 
aux comités d'entreprise un service de mutualisation car, désormais, 
c'est certain que l'Internet est assez mûr pour l'achat groupé.>> Quant au célèbre <<notre chiffre d'affaires double tous 
les mois, on pense atteindre le million de pages vues le mois 
prochain et, pour financer notre évolution, nous envisageons 
un second tour de table>> souvent utilisé dans les interviews, 
il remplace avantageusement <<nous perdons chaque mois le double 
de ce que nous avions perdu le mois précédent, le site n'est 
toujours pas terminé et nous cherchons par tous les moyens 
de l'argent frais pour contenter le banquier et sous-payer les 
techniciens>>. Dans l'univers culturel du fondateur de start-up, 
ce vocabulaire a l'avantage de lui permettre de briller en société. 
C'est donc une langue destinée seulement à ne pas être 
comprise, qu'on la parle ou non, certainement une des plus grandes 
contributions à la gloire de l'Internet.

Vous ne me croyez pas\,? Lisez ces quelques lignes que j'ai réellement 
lues sur le réseau\,: <<Dans le cadre de ses projets Internet 
et Intranet, où elle met en {\oe}uvre ces technologies d'infrastructure, 
notre entreprise a ressenti le besoin de disposer de modules \textit{open 
source} plus applicatifs lui évitant de développer en spécifique 
des fonctionnalités génériques. Nous avons donc décidé 
de lancer ou de nous associer à des projets \textit{open source} 
ayant pour objet le développement d'environnements applicatifs 
pour l'Internet et l'Intranet.>> Vous n'avez rien compris\,? Moi 
non plus et pourtant je pense être un bon expert dans le domaine 
du logiciel libre (ou \textit{open source} pour certains commerçants 
qui trouvent cette dénomination plus libérale et moins libertaire) 
et des réseaux tant ouverts (Internet) que fermés (Intranet). 
C'est vrai que cela ne s'adresse ni à vous ni à moi, mais 
à des clients potentiels (lire <<prospects>> ou <<parts de 
marché>>) qui sont tout sauf des experts de ces domaines. En 
gros, ça veut dire\,: <<Faites-nous confiance.>>

\section{Conseil numéro 3\,: ayez des idées neuves, mais pas trop}

Avoir une bonne idée n'est pas le plus important. Ce qui compte 
c'est de bien la vendre. Le fond doit être intelligible, sinon 
le financier ne pourra même pas expliquer à sa femme et à 
son conseil d'administration ce qu'il a décidé de financer, 
et ça, le financier, il n'aime pas. Vous n'avez toutefois pas 
besoin de conna\^{\i}tre tous les tenants et aboutissants de l'Internet 
ni de savoir programmer, ni même d'être un technicien. Ce 
qu'il faut, c'est soit utiliser une vieille idée remise au goût 
du jour et qui prend en compte les spécificités de l'Internet 
(économies d'échelle, clientèle mondiale), soit repérer 
dans le vivier des start-up qui démarrent celles qui ont le 
vent en poupe et qui vont attirer les investisseurs parce que 
la concurrence attire la concurrence.

C'est sur cette seconde option qu'a reposé le boom (qui a fait 
pschittt\,!) de la net-économie et du Nasdaq\,: <<Il y a de la 
concurrence, c'est pour ça que nous perdons de l'argent, alors 
il nous faut davantage d'argent pour tuer la concurrence et devenir 
rentables.>> Ce qui se vend le mieux dans la nouvelle économie 
c'est, dans l'ordre, le cul et les jeux (d'argent s'entend). Surtout, 
ne vendez rien de concret, jamais. Le matériel ça veut dire 
des frais de main-d'{\oe}uvre, des stocks, des frais postaux, des 
clients mécontents, du matériel défectueux, et j'en passe. 
Quand il y a vente d'objets physiques, il y a perte financière, 
c'est une constante qu'Amazon.com ne démentirait pas...

Le cul et les jeux, donc. Le cul, c'est beaucoup d'informations 
à émettre vers les clients (une image, c'est toujours un 
gros fichier, qui coûte cher à envoyer, et un film est encore 
plus lourd.) c'est donc un investissement en bande passante important. 
Et puis, vivre de la prostitution, c'est assez peu valorisant 
dans les d\^{\i}ners en ville. Les loteries sont moins chères 
à organiser, il suffit de faire payer le client ou de financer 
le projet par de la publicité (puisque dès qu'il est question 
de jeux d'argent, le public est garanti) et de lancer un programme 
de tirage au sort que n'importe quel débutant est capable d'écrire. 
L'inconvénient, c'est que cette activité est un peu trop encadrée 
en France et qu'il faudra délocaliser l'entreprise, si possible 
dans un paradis fiscal.

Prenez Luckysurf, sans doute le plus gros vendeur de loterie 
en ligne dans l'Hexagone\,: l'entreprise a recueilli quarante et 
un millions de dollars auprès de différents investisseurs, 
tant américains qu'européens, depuis sa création et affirme 
être le vingt-deuxième site le plus visité au monde (gageons 
que les vingt et un premiers relèvent d'une catégorie plus 
rose que dorée). L'entreprise, de droit américain, a été 
créée (par des Français) en septembre 1999 et semble être 
l'une des rares start-up à avoir engrangé des bénéfices 
dès ses premiers mois d'existence. Depuis son lancement, on 
a vu na\^{\i}tre au moins sept entreprises concurrentes (Luckyvillage, 
Koodpo, Lotree, MisterWin, GoodLuckCity, Bananaloto, Tropoloto...).

\section{Conseil numéro 4\,: choisissez intelligemment vos associés}

Après le premier tour de table viendra l'heure bien ennuyeuse 
de montrer un produit fini aux investisseurs. Comme vous ne connaissez 
rien aux réseaux, vous devrez trouver des gens compétents 
pour vous aider. Justement, il y a plein de techniciens payés 
trois cacahuètes pour faire un boulot qu'ils n'aiment guère 
mais dans un secteur qui les passionne. Le truc, c'est d'en trouver 
un et surtout de ne pas le salarier mais plutôt de lui faire 
miroiter des perspectives d'avenir. Parlez-lui des gamins qui 
sont en train de se dorer au soleil des Antilles avec dix fois 
moins d'expérience que lui et promettez-lui tout le matériel 
qu'il veut. Il vous suivra partout. Ensuite, quand il sera bien 
accroché, donnez-lui un (petit) pourcentage des parts de l'entreprise 
en échange de son aide.

Ce principe est tellement répandu qu'on lui a trouvé un nom, 
les stock-options, qui ne signifie pas, dans le langage de la 
nouvelle économie, la même chose que dans la finance. Il 
n'est pas question d'actions à prix réduit pour motiver les 
cadres de la bo\^{\i}te en plus de leur salaire, mais bel et bien 
d'un mode de rémunération directe. Le gouvernement n'a autorisé 
que les start-up à pratiquer ainsi puisque les pauvres n'ont 
pas de quoi s'attirer des techniciens suffisamment compétents 
et ont besoin de ce cache-misère pour démarrer (démarrer 
la Porsche du créateur, s'entend). Si jamais votre ingénieur 
pose des questions, parlez-lui de banques, d'investisseurs et 
de tours de table, il retournera vite devant ses machines tellement 
ces mots lui flanquent le bourdon.

Des exemples probants existent dans presque n'importe quelle 
start-up de la Republic Alley (près de la place de la République 
à Paris). Il suffit d'y tra\^{\i}ner la nuit ou le week-end pour 
y trouver celui qui construit et fait fonctionner l'usine à 
investissement à lui tout seul au lieu de dormir paisiblement. 
Même s'il semble bizarre avec sa barbe de trois jours et son 
tee-shirt taché par la sauce tomate des pizzas, il a l'air 
heureux. Quant à Gandi, à l'inverse de ce schéma, ce sont 
des techniciens qui ont dû faire appel à un gestionnaire 
pour pérenniser la structure. Et le pire, c'est que la majorité 
des techniciens actionnaires n'en foutent maintenant presque 
pas une.

\section{Conseil numéro 5\,: introduisez-vous en Bourse}

C'est l'objectif de tout fondateur de start-up qui se respecte. 
Il est inutile de se présenter à un investisseur potentiel 
sans un <<business-plan>> prévu pour faire une entrée au 
second marché dans les deux ou trois ans grand maximum. Ne 
me demandez pas de vous expliquer comment se passe une introduction 
en Bourse\,! Je n'en sais rien et je m'en fiche. Tout ce que je 
sais c'est que ça rapporte un maximum d'argent aux actionnaires 
antérieurs et que ça coûte un maximum d'argent à des 
petits porteurs quand le titre se casse la gueule. Pourtant, 
ça fait très plaisir aux investisseurs et à ceux qui semblent 
s'y conna\^{\i}tre et qui me demandent constamment\,: <<Et quand 
est-ce que vous entrez en Bourse\,?>> quand j'essaie d'expliquer 
que Gandi n'a pas vocation à être revendue.

Pour que les actions atteignent un bon prix, c'est facile, à 
la différence de l'économie classique, il ne faut pas vendre 
des produits mais ses clients. Un client a pu être valorisé 
jusqu'à vingt mille francs la tête lors d'une introduction 
en Bourse car c'est le seul moyen de mesurer la valeur d'une entreprise, 
la rentabilité (les start-up qui entrent en Bourse avec des 
bénéfices se comptent sur les doigts d'une main) et le prévisionnel 
(parce que personne ne peut prévoir ce qui vaudra de l'argent 
sur l'Internet au-delà d'un an, et encore) faisant défaut. 
Pour atteindre un jour l'équilibre financier, il faut occuper 
un monopole et rameuter le plus d'investisseurs possible de manière 
à racheter les concurrents et leurs pertes. Sur l'Internet, 
la valeur d'une entreprise se mesure au nombre de ses visiteurs. 
Comme si on mesurait la valeur d'une usine au nombre de gens 
qui passent devant elle par hasard...

Si vous venez dans la nouvelle économie pour spéculer, tâchez 
d'être discret. Ne faites pas comme Nina Brink, fondatrice 
du fournisseur d'accès World On Line, contrainte à la démission 
après que le titre de son entreprise eut perdu plus de la moitié 
de sa valeur. Les actionnaires n'ont pas apprécié de perdre 
environ six cents millions de francs après que la présidente 
fondatrice de l'entreprise eut vendu elle-même les deux tiers 
de ses actions... juste avant son entrée en Bourse. Cela en 
disait long sur la confiance qu'elle accordait à son bébé. 
L'histoire ne dit pas combien Nina Brink a gagné dans la man{\oe}uvre.

Observons Multimania. C'est une entreprise étrange. Elle donne 
au lieu de vendre. Son métier c'est de fournir un peu d'espace 
à ceux qui souhaitent s'exprimer sur le Web. Et c'est gratuit. 
Vous avez des passions, vous êtes un expert en cuisine et vous 
voulez partager vos recettes\,? Grâce à Multimania vous économisez 
les quelques euros mensuels que représente l'hébergement 
de votre site chez un commerçant. En échange, rien de bien 
méchant\,: Multimania va automatiquement afficher une publicité 
sur l'écran de tous ceux qui accéderont à vos pages. Quatre-vingts 
pour cent des rentrées financières de Multimania proviennent 
de la régie publicitaire. L'entreprise a réalisé un chiffre 
d'affaires de dix millions de francs en 1999. Pas énorme, pour 
une entreprise de trente-cinq salariés à l'époque, c'est 
même insignifiant. Mais dans le monde de l'Internet, on ne 
s'arrête pas pour si peu.

Multimania avait deux ans en l'an 2000, il était donc largement 
temps d'entrer en Bourse. Un tour de table a permis de lever 
soixante millions de francs dont vingt millions pour une campagne 
de promotion et, dès que les nouveaux <<clients>> attirés 
par la publicité sont arrivés, l'entrée en Bourse a été 
annoncée. La COB a eu beau prévenir que le titre était 
risqué, les analystes ont eu beau prévoir que l'action était 
surévaluée, les spécialistes ont eu beau annoncer que Multimania 
allait très bientôt être rachetée par un concurrent plus 
sérieux (dès la fin de l'année 2000, l'entreprise a été 
rachetée pour les deux tiers de sa valeur au moment de son 
introduction), rien n'y a fait. Les actions se sont arrachées, 
le titre est monté jusqu'à huit cent vingt francs lors de 
la première journée de cotation avant de redescendre en dessous 
des six cent cinquante francs, la valeur d'un <<client>> de Multimania 
allant jusqu'à atteindre près de quatre mille francs alors 
qu'il pouvait passer à la concurrence du jour au lendemain.

Au final, l'entreprise a été valorisée à plus de cent 
cinquante fois son chiffre d'affaires annuel. Ce qui signifie 
soit qu'une entreprise qui ne fait que des pertes va subitement, 
et par la grâce du marché, se mettre à engranger des bénéfices 
incroyables, soit que les porteurs achètent pour revendre vite 
et plus cher à plus gogos qu'eux, ce qui est tout de même 
plus crédible. À ce tarif, Altern (l'entreprise de Valentin 
Lacambre, qui offrait les mêmes services mais sans vivre de 
la publicité) valait potentiellement environ cinquante millions 
de francs, pour un unique salarié/gérant et un investissement 
de départ ridicule. Et Altern n'est jamais entré en Bourse. 
Décidément, Valentin Lacambre -- lui non plus -- ne comprend 
rien à la nouvelle économie.

\section{Conseil numéro 6\,: trouvez un noom}

Un nom mais forcément avec deux <<o>>. Pourquoi\,? Parce que 
c'est comme ça. C'est un grigri, la preuve qu'on travaille sur 
l'Internet, c'est joli, c'est mode, c'est tout ce qu'on veut. Une 
start-up qui n'a pas ces deux <<o>> collés l'un à l'autre 
ne vaut rien, et d'ailleurs ceux qui ont négligé ce détail 
s'en mordent les doigts et changent de nom, comme Cybercâble 
devenu Noos ou Carrefour devenu Ooshop. Avant que le monde de 
l'Internet français ne devienne foo, OO voulait dire \textit{object 
oriented} dans le langage des programmeurs. Et puis on a vu Yahoo\,!, Wanadoo, Google, Kelkoo, Alidoo et Bijoo. Sans oublier Akooe, 
Chaloop, Toobo, Ouiatoo, Onatoo, Voonoo, Woonoz et Bigloo. Et 
d'ootres sûrement.

Surtout, quand vous aurez trouvé votre noom, ne faites pas 
comme Thalès, vérifiez que le domaine est disponible. Ça 
vous évitera la mésaventure de Vivendi avec son portail vizzavi.com 
dont le nom lui a coûté vingt-quatre millions de francs parce 
que les propriétaires du Vis@vis, un petit cybercafé parisien, 
avaient un droit d'antériorité sur la marque. C'est comme 
cela qu'Ababacar Diop, l'ex-leader des sans-papiers de l'église 
Saint-Bernard et copropriétaire du cybercafé, est devenu 
riche grâce à l'Internet. Et si vous êtes malin, déposez 
d'abord votre nom de domaine avant de l'annoncer. Ne faites pas 
comme Édouard Balladur et son liberez-paris.com qu'un petit 
malin avait acheté avant que l'ancien premier ministre ne dépose 
le nom qu'il avait annoncé pour son site de campagne.

\chapitre{Conclusion}

\section{L'économie libérale n'a pas de beaux jours devant elle}

Les chiffres les plus froids le montrent\,: même les pratiques 
actuelles qui tendent à faire dispara\^{\i}tre du réseau tout 
ce qui n'est pas commercial, même avec des lois qui ne protègent 
que les commerçants, même avec des noms de domaine réservés 
aux seuls marchands, ce que le public vient chercher sur le réseau 
c'est un contact avec autrui, une expression citoyenne différente 
de ce qu'il peut trouver dans le monde de spectacle et de mensonge 
qui l'entoure.

Les sites les plus visités dans le monde sont les moteurs de 
recherche, viennent ensuite ceux qui hébergent des pages personnelles. 
Les sites marchands, au-delà d'une poignée de spécialistes, 
sont beaucoup moins visités. Selon l'équipe de
Statisticator\footnote{\url{http://www.statisticator.com}.}, 
les trois plus gros sites de commerce français (jeuxvideo.com, 
boursorama.com et consors.com) accueillent de trente mille à 
quarante mille visiteurs différents par jour. C'est l'audience 
d'un petit journal local, pas celle d'une entreprise qui vaut 
plusieurs milliards et qui est cotée en Bourse. Le site du \textit{Monde 
diplomatique}, à lui seul, représente une moyenne d'environ 
cinquante mille pages vues par jour. Autant, sinon plus, que 
le site de L'Oréal et, pourtant, il ne vend rien. Un petit 
hébergeur de pages personnelles comme Le Village reçoit quarante-sept 
mille visites quotidiennes, un gros hébergeur un peu médiatique 
comme Respublica en reçoit plus de deux cent mille. Ce sont 
ces sites non marchands qui attirent le public et qui font le 
succès du réseau et ce sont eux que les commerçants voudraient 
éliminer parce qu'ils leur font trop de concurrence.

La situation du commerçant sur l'Internet est aujourd'hui celle 
du vendeur de souvenirs à la sortie du musée qui se plaint 
que le public vienne plutôt pour visiter le musée que pour 
lui acheter ses babioles. L'Internet montre à l'évidence que 
le modèle économique ultralibéral est suicidaire. En cherchant 
par tous les moyens à faire taire l'expression publique et 
citoyenne, les cyber-marchands reproduisent à l'identique leurs 
schémas concurrentiels dans un monde qui n'existe que par la 
participation de chacun et qui dispara\^{\i}trait sans la coopération 
de tous.

\section{Le coup d'État permanent}

Imaginez une société dans laquelle chaque citoyen pourrait 
publiquement dénoncer les dérives du pouvoir. Une société 
dans laquelle les citoyens pourraient faire pression sur leurs 
dirigeants en contactant facilement et directement les médias, 
en écrivant directement à leur député et en créant 
des groupes internationaux qui pousseraient dans la même direction 
jusqu'à ce que leurs revendications soient écoutées. Une 
société dans laquelle n'importe qui serait entendu pour peu 
qu'il apprenne à utiliser sa nouvelle liberté, à s'exprimer 
en public, à confronter ses idées et ses opinions à celles 
des autres. Où tout le monde saurait débattre, dialoguer 
et discuter, sans perdre ses moyens, sans crainte de se faire 
taper sur les doigts. Sans journaliste pour recadrer le discours 
et sans directeur des programmes pour choisir son message. Alors 
qu'auparavant nous ne pouvions exposer nos préoccupations en 
public qu'à l'occasion de rares manifestations de toute façon 
récupérées par les partis ou les syndicats.

Un site Web, même s'il n'est visité par personne, est un premier 
pas. Et il en existe des millions, déjà, de premiers pas. 
Viennent ensuite les forums publics, qui apprennent la confrontation, 
qui apprendront à oublier les idées prémâchées et à 
organiser ses arguments pour les rendre de plus en plus convaincants. 
Puis arrive l'envie de mettre concrètement en {\oe}uvre ces leçons 
de liberté, de responsabilité et d'implication. Beaucoup 
voudront appliquer au monde ce qu'ils auront appris de l'Internet, 
c'est-à-dire le partage et la responsabilité. Il n'est toujours 
pas interdit d'interdire, mais il est devenu presque impossible 
d'interdire de parler.

C'est là qu'il faut chercher et trouver l'Internet, dans la 
liberté d'expression rendue au plus grand nombre par un simple 
outil qui organise la cacophonie. L'Internet n'est sûrement 
pas un espace de liberté sans limites mais il est, à coup 
sûr, le lieu très peu commun de la liberté d'expression. 
Les régulateurs ont bien des soucis à se faire et, si on 
peut dire encore une fois <<Messieurs les censeurs, bonsoir>>, 
ce sont les censeurs eux-mêmes qui devront quitter le plateau 
cette fois. Cette liberté, sachez la conserver, quand vous 
l'aurez, vous aussi, retrouvée. Quand vous aussi, vous serez 
enfin devenus des voleurs.
\pagebreak
\thanks{~\\~\\~\\~\\\begin{center}\larger{Remerciements}\\\end{center}~\\~\\~\\~\\Merci aux bruiteurs et aux freenixiens pour leur aide, et à Virginie qui a rendu ceci possible.}
\tableofcontents
\end{document}
