\documentclass[12pt,twoside,openright,ledger]{amsbook}
\usepackage[T1]{fontenc}
\usepackage[latin1]{inputenc}
\usepackage{times}
\usepackage[frenchb,english]{babel}
\usepackage{url,titleref}
\usepackage[dvips]{geometry}
\geometry{paper=a5paper,dvips=true,twoside=true}
\def\MarginParWidth{6mm}
\def\MarginParSep{4mm}
\geometry{marginparsep=\MarginParSep,marginparwidth=\MarginParWidth}
\urlstyle{sf}
\setcounter{secnumdepth}{0} %  Pas de numerotation des sections
\frenchspacing
\newcommand {\blankline} {\vspace{0.5cm}\\}
\newenvironment{cit}{\begin{list}{}{}\item[]\parindent=0pt}{\end{list}}
\makeatletter
\addto\extrasfrenchb{\def\chaptername{}}
\def\chapitre#1{%
  \chapter{#1}
  \markboth{\MakeUppercase{CONFESSIONS D'UN VOLEUR}}{\MakeUppercase{#1}}
  \thispagestyle{empty}
%  \addcontentsline{toc}{chapter}{#1}
}
\def\@makechapterhead#1{%
  \begin{center}
  \strut
  \vskip 2.7cm
  \thechapter.\\[.5cm]
  \LARGE #1\\
  \vskip 1.5cm
  \end{center}
}
\makeatother
\setcounter{tocdepth}{0}
\textwidth=10.85cm
\textheight=18.2cm
%\leftmargin=3.7cm
%\rightmargin=5.7cm
\topmargin=0.3in
\headsep=7mm
%\hoffset=1in
\voffset=-1in
\def\@mainsize{14}
\def\@ptsize{4}
\def\@typesizes{%
      \or{8}{10}%
      \or{9}{11}%
      \or{10}{12}%
      \or{\@xipt}{13}%
      \or{\@xiipt}{14}%
      \or{\@xivpt}{17}% normalsize
      \or{\@xviipt}{20}%
      \or{\@xxpt}{24}%
      \or{\@xxvpt}{30}%
      \or{\@xxvpt}{30}%
      \or{\@xxvpt}{30}}%
\normalsize \linespacing=\baselineskip
\sloppy
\def\section#1{%
  \vskip 1.5\baselineskip
  \noindent{\itshape #1}\par
  \vskip \baselineskip
}

\raggedbottom

\begin{document}


\author{}
\title{Laurent~Chemla\\~\\~\\~\\~\\~\\Confessions d'un voleur\\~\\\textit{Internet~:~La liberté confisquée}}
\selectlanguage{frenchb}
\maketitle
\larger
\makeatletter

\begin{center}
Ouvrage publié sous\\
la direction de Guy Birenbaum\\
\vfill
{\copyright} 2002, by Éditions Denoël\\
9, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris\\
ISBN : 2-207-25216-7\\
B 25216-6
\end{center}
\pagebreak

\setcounter{page}{7}

\strut
\vfill
\
\begin{flushright}
\textit{À mes parents, qui n'ont pas eu la\\patience de vivre assez 
longtemps\\pour lire ce livre.\\~\\~\\En mémoire de René Cougnenc}
\end{flushright}
\vfill
\pagebreak

\chapitre{Je suis un voleur}

Un Voleur. Comment nommer autrement l'un des premiers particuliers 
en France à s'être procuré un accès à Internet\footnote{Dans l'éternel
débat qui oppose les tenants de <<l'Internet>> à ceux qui défendent<<Internet>>, mon parti pris est d'utiliser le premier lorsque je parle
du concept de <<réseau informatique global>> et le second lorsqu'il
s'agit de désigner le nom du  réseau qui remplit ce rôle aujourd'hui.}\,?
En 1994, usurpant les habits d'expert en télécommunication, 
ce que je n'étais pas encore, j'ai obtenu d'un informaticien 
d'une université parisienne qu'il me laisse accéder à l'Internet. 
En échange, je lui apportais mon aide -- toute relative -- à 
la construction d'un réseau destiné à permettre aux étudiants 
de travailler chez eux.

J'ai donc volé, je l'avoue, ce premier accès à un réseau 
qui restait pour moi un territoire quasi inexploré depuis mes 
premières visites en 1992, effectuées grâce aux obscures 
man{\oe}uvres d'un ami ou au piratage.

Ce vol me fut bénéfique, j'ai pu apprendre à utiliser un 
outil bien avant la majorité des informaticiens, prenant une 
avance confortable qui perdure encore aujourd'hui.

J'ai volé, mais je plaide la bonne foi. À cette époque 
personne autour de moi ne comprenait de quoi il s'agissait. Est-ce 
un vol que de s'emparer d'un objet auquel nul ne s'intéresse\,? 
Cet accès qui n'était à la portée que de quelques étudiants 
d'universités pilotes, cet accès qu'une petite entreprise 
d'informatique ne pouvait s'offrir à un prix raisonnable, je 
l'ai volé et je n'en ai pas honte.

Pour mes proches, je ne suis pourtant qu'un <<technicien de surface 
de l'informatique>>. Informaticien programmeur, associé d'une 
toute petite société de services informatiques, j'ai toujours 
été passionné par les réseaux télématiques. Une passion 
qui m'a valu, en 1986, d'être le premier inculpé pour le piratage 
d'un ordinateur en France, piraté à partir d'un Minitel, certes, 
mais après tout, on a les gloires qu'on peut. Comme il n'existait 
pas encore de loi contre le piratage informatique, j'ai été 
inculpé de vol d'énergie. Tout cela s'est terminé par une 
relaxe mais, quand même, voilà de quoi lancer une belle carrière 
de voleur\,!

En effet, comment nommer autrement quelqu'un qui a constitué 
une bonne part de son carnet d'adresses professionnel en participant 
à des associations\,? On a l'impression d'agir bénévolement 
pour le bien du plus grand nombre, mais on se fait surtout conna\^{\i}tre 
et, peu à peu, les clients sont attirés par cette visibilité. 
Bien sûr, toute personne dont l'activité professionnelle 
rejoint la sphère associative se retrouve un jour ou l'autre 
face à sa conscience. Il en est de même, je suppose, pour 
un avocat qui trouve un client par le bouche à oreille des 
exclus auxquels il apporte tous les jours une aide bénévole. 
J'ignore ce que lui dicte sa conscience, mais je sais que la 
mienne n'est pas tranquille.

Aujourd'hui encore, mes activités continuent de me faire gagner 
de l'argent avec Internet à l'heure de la chute du Nasdaq. Comment 
peut-on gagner quand tout le monde perd, si ce n'est en trichant\,?

Un voleur, c'est quelqu'un qui utilise à son profit le bien 
d'autrui. Pour moi, l'Internet est un bien public et, s'il peut 
servir de galerie marchande pour certains, il ne doit pas se 
limiter à un tel détournement. L'Internet doit d'abord et 
avant tout être l'outil qui, pour la première fois dans l'histoire 
de l'humanité, permet l'exercice de la liberté d'expression, 
définie comme un droit fondamental de l'homme.

Ce droit, tout garanti qu'il soit par nos États de droit, est 
resté théorique depuis sa proclamation. En France des lois 
protègent la liberté d'expression des syndicats et des journalistes 
mais il n'existe aucun texte qui permette au simple citoyen de 
saisir la justice pour atteinte à sa liberté. Quoi de plus 
normal puisque, avant Internet, cette liberté n'était à 
la portée que de quelques privilégiés\,? Le législateur 
les a protégés parce qu'eux seuls avaient besoin de cette 
protection. Il y a encore dix ans, aucun individu n'aurait pu 
disposer en tant que tel d'un moyen simple, rapide et financièrement 
abordable pour exposer ses {\oe}uvres ou ses idées à moins 
de gueuler dans la rue ou de s'élever petit à petit sur l'échelle 
sociale au point d'avoir l'oreille des médias. Il fallait se 
faire représenter par d'autres, qui disposaient, eux, d'un accès 
à l'expression publique. Mais tout cela n'était qu'ersatz. 
La seule liberté qui compte est celle qui est accessible à 
tous et je me fous de celles qui ne sont accordées qu'aux puissants 
ou à leurs représentants.

Internet permet donc à un nombre croissant de citoyens d'exercer 
leur droit fondamental à prendre la parole sur la place publique. 
De ce point de vue, il doit être protégé comme n'importe 
quelle autre ressource indispensable et pourtant fragile, comme 
l'eau que nous buvons tous les jours. Il ne peut être réservé 
à quiconque, ni être limité dans ses usages si ce n'est 
par le seul droit commun. Aucune législation d'exception ne 
doit interdire l'exercice de la liberté d'expression et, dès 
lors qu'elle a été rendue possible, les États se doivent 
de préserver l'outil commun devenu bien d'utilité publique. 
Et puisque j'utilise un bien public pour conduire mes propres 
combats, d'une certaine manière je me comporte encore une fois 
en voleur.

J'ai donc connu l'Internet un peu avant tout le monde, quand c'était 
encore le Far West, l'Eldorado, l'Utopie. À cette époque, 
le réseau était financé par de l'argent public (majoritairement 
américain), la vie était plus belle et le ciel électronique 
plus bleu. On travaillait tous ensemble, entre passionnés, 
à l'invention de nouveaux objets informatiques que même Microsoft 
ignorait, comme Linux ou le \textit{World Wide Web} (vous savez, les 
trois \textit{w} si fastidieux à taper dans l'adresse de vos sites 
de cul favoris...) qui n'existait pas encore et qu'aujourd'hui 
tout le monde confond avec le réseau.

Nous étions loin de penser qu'un jour nous aurions besoin d'une 
pléthore de juristes pour organiser le réseau. Qu'un jour, 
il faudrait des comités interministériels pour traiter de 
la question. Qu'un jour, il faudrait mettre noir sur blanc les 
quelques règles de savoir-vivre qui ne se nommaient pas encore 
la <<nétiquette>> et qui nous semblaient bien naturelles. Notre 
seule envie, c'était de partager cette formidable invention 
avec le plus grand nombre, d'en faire l'apologie, d'attirer de 
plus en plus de passionnés qui partageraient avec nous leurs 
compétences, leur savoir et leur intelligence.

Je me souviens qu'à cette époque, quand je disais <<Internet>>, mes amis me regardaient comme si je débarquais d'une autre 
planète. Quand je transférais un fichier depuis un ordinateur 
du bout du monde jusqu'à ma propre machine -- par des commandes 
cabalistiques tapées à la main sous une interface utilisateur 
fonctionnant sans souris --, les informaticiens chevronnés assistaient 
à la démonstration comme s'il s'agissait d'un mauvais film\,: trouver le fichier prenait des heures, les vitesses de transfert 
étaient dignes d'un escargot malade et le fichier s'avérait 
trop souvent inutilisable... Pourtant, quand un pote entrait 
dans mon bureau, je lui montrais qu'en tapant une ligne de commande 
je pouvais partager, pour un prix ridicule, mon travail, mes 
connaissances, mes fichiers ou mes données avec des semblables 
dont j'ignorais tout et qui pouvaient habiter de l'autre côté 
de la rue comme à l'autre bout du monde.

En dehors de quelques autres passionnés, tout le monde se moquait 
de moi. J'avais beau leur dire que ce bidule allait révolutionner 
le savoir humain, ils me regardaient d'un air apitoyé et retournaient 
à leur travail. Dans le meilleur des cas on me disait avec 
une certaine lucidité\,: <<C'est un truc de pirates.>> Certains 
me demandaient à qui ça pourrait bien servir, en dehors des 
spécialistes de la télématique. D'autres m'affirmaient que 
le partage volontaire et gratuit de ressources n'aurait par définition 
aucun avenir économique. On me demandait parfois qui pouvait 
oser fournir un service aussi lamentable. Et quand j'expliquais 
que tout était entièrement décentralisé, avec pour seule 
coordination le volontariat et la bonne volonté de tous, les 
mêmes me répondaient que ça ne pourrait jamais fonctionner 
à grande échelle.

Pourtant je m'obstinais, voyant dans cette esquisse de réseau 
qu'était le premier Internet une valeur potentielle énorme. 
J'avais vécu les premiers temps du Minitel, à l'époque où 
se développaient des messageries plus ou moins pirates sur 
des machines prévues pour n'offrir que des services bancaires. 
J'avais connu le besoin de communiquer, de parler avec des inconnus 
d'un bout à l'autre du pays en passant outre les barrières 
sociales et les générations. C'était avant que les marchands 
ne fassent du Minitel le sex-shop national. J'avais vécu l'espoir 
et la fin des radios libres, elles aussi étouffées par le 
marché. J'avais participé à l'explosion des BBS\footnote{Les BBS \textit{(bulletin board system)} étaient des ordinateurs 
dont le modem était configuré pour répondre aux appels 
d'autres modems sur une ligne de téléphone normale ; ils 
permettaient l'échange de messages entre abonnés. À ce 
titre, ils peuvent être considérés comme les ancêtres 
des forums sur Minitel et les précurseurs de la télématique.}, ces 
précurseurs des sites web sur lesquels on se connectait avec 
des modems dont la vitesse plafonnait dans le meilleur des cas 
à 2 400 bits par seconde, à comparer aux 56 000 bits que 
la technique permet aujourd'hui. J'étais déjà persuadé 
que la mise en réseau de tous ne conduirait pas au nivellement 
par le bas de nos cultures mais bien à l'accroissement du savoir 
de chacun, à l'ouverture aux autres. À un enrichissement 
tel qu'il valait bien que chacun donne tout ce qu'il pouvait en 
échange de tout ce qu'il recevait.

Avec l'arrivée de Internet, je me suis mis à espérer qu'il 
y ait suffisamment d'utilisateurs réticents à un usage purement 
commercial pour que jamais, plus jamais, les marchands ne puissent 
détourner l'outil du partage à leur seul profit. Nous étions 
déjà quelques-uns à refuser de nous limiter aux aspects 
fonctionnels de l'engin et à nous intéresser à la mise 
en relation des humains qui l'utilisaient. Chacun finançant 
une part de l'infrastructure globale, ce système permettait 
des économies d'échelle jamais atteintes jusque-là dans 
le domaine de la communication. Ce que la radio n'avait pas permis 
parce que les fréquences étaient rares, ce que le Minitel 
n'avait pas autorisé à cause de la mainmise d'un opérateur 
unique, ce dont les BBS ne pouvaient être qu'une esquisse, 
limités qu'ils étaient par leur très faible nombre d'utilisateurs, 
Internet le rendait soudainement possible. Un tel réseau décentralisé 
et ouvert à l'infini nous permettait d'assouvir notre besoin 
de retrouver enfin un contact humain avec des semblables repliés 
sur eux-mêmes.

Comme tout visionnaire qui se respecte, je me suis heurté à 
l'incrédulité générale et si quelques-uns de ceux que 
je rencontrais par le réseau ne m'avaient conforté dans mon 
idée, sans doute aurais-je cessé d'y croire, moi aussi. Et 
puis, un beau jour, le Web est arrivé, et avec lui les premières 
images, les premiers outils de navigation à la souris, les 
premiers liens hypertextes. Ce qui n'était, à mes yeux, qu'un 
décor en trompe-l'{\oe}il semblait enfin provoquer chez mes amis 
un frémissement, une envie d'en savoir plus. Cette nouvelle 
convivialité rendait certes mon écran un peu plus sexy, les 
contenus mis en pages et illustrés étaient plus lisibles 
et la fausse nouveauté de l'hypertexte (qui existait sous une 
forme ou une autre depuis longtemps) facilitait la <<navigation>>. Mais, de mon point de vue de technicien, le Web ne présentait 
qu'une apparence de nouveauté et j'ai mis des années à admettre 
que quelques zigouigouis graphiques puissent à ce point changer 
l'appréhension des choses.

Les mêmes qui se moquaient de moi lorsque je leur montrais 
l'ébauche d'un dictionnaire mis en ligne par des bénévoles 
s'ébahissaient tout d'un coup devant des reproductions infâmes 
de tableaux de ma\^{\i}tres sur un écran minuscule grâce au 
tout nouveau et cependant très fruste Mosa\"{\i}c (l'ancêtre 
de Netscape et d'Internet Explorer). L'image changeait tout. Utiliser 
la souris pour faire appara\^{\i}tre une nouvelle image venue du 
bout du monde était une magie sans cesse renouvelée. Les 
idées commençaient à foisonner, le besoin <<d'en être>> commençait à poindre. Et du jour au lendemain, tout le 
monde s'est mis à parler d'Internet à tort et à travers.

Je me souviens d'un déjeuner au restaurant avec des collègues 
à la fin duquel les occupants d'une table voisine -- des journalistes 
d'\textit{Actuel} -- nous ont abordés pour nous poser des questions 
stupides sur le piratage, l'<<underground>> du Net et ses acteurs. 
Ces journalistes étaient très étonnés que nous nous cantonnions 
à des considérations techniques alors qu'ils étaient avides 
d'anecdotes sur la vie quotidienne d'un internaute.

Dans ces premiers temps de l'Internet grand public, j'entendais 
n'importe quoi autour de moi. Tout le monde semblait avoir quelque 
chose à dire. Tout le monde... sauf ceux qui étaient là 
depuis le début et qui savaient vraiment de quoi il était 
question. Je n'ai jamais compris le Web. Aujourd'hui encore, je 
préfère me contenter de mes vieux outils, de mes interfaces 
sans souris et sans images. Le Web, pour moi, ce n'est qu'une 
affaire de marketing, un produit qui a enfin donné envie au 
plus grand nombre de nous rejoindre sur notre terrain de jeu. 
Il n'est, par nature, qu'un outil de plus donnant accès aux 
ressources en ligne. À ce titre, les limites qu'il pose à 
l'interaction entre le visiteur et le contenu le rendent beaucoup 
moins intéressant que les forums de discussion ou même que 
le courrier électronique.

Pour moi, le Web n'est que le parent pauvre de l'Internet. Il 
contribue davantage à limiter la curiosité qu'à accro\^{\i}tre 
la connaissance, tant les liens hypertextes cultivent une certaine 
paresse chez l'utilisateur moyen soucieux de ne naviguer qu'avec 
sa souris. Il n'est pas bien organisé. On n'y trouve que trop 
rarement ce que l'on cherche. Il diffuse l'information, mais la 
télévision et la radio la diffusent bien mieux que lui et 
plus largement. Il lui manque toute l'interaction instantanée 
qui rend si passionnante l'aventure du partage. Je ne m'en sers 
que pour monter des sites qui permettent à des amis d'exprimer 
leurs opinions. Ce qui me passionne, c'est de les aider à accéder 
à l'Internet. Ce que j'aime par-dessus tout, c'est leur donner 
la parole. Lire leurs pensées m'est accessoire. Au fond de 
mon c{\oe}ur, je reste encore un technicien de l'ombre dont la 
raison d'être est de donner la parole, pas de la prendre.

Depuis le début de mon implication dans l'aventure d'Internet, 
j'ai été sollicité par des ministres (rarement), par des 
commissions (plus souvent) et des journalistes (beaucoup plus). 
Je suis même passé à la télévision (deux fois). En 
1995, j'ai créé la première association d'utilisateurs de 
l'Internet\footnote{L'AUI dont le nom, Association des utilisateurs d'Internet, 
était un éloge à l'imagination.}. Je l'ai quittée en 1997 pour divergence d'opinions. 
Depuis, j'ai participé au premier magazine consacré au réseau, 
le défunt \textit{Planète Internet}, en tant que billettiste et 
comme contrepoids aux marchands et aux publicitaires qui faisaient 
vivre ce journal. À mon corps défendant, j'ai également 
été à l'origine de la création de l'École ouverte de 
l'Internet\footnote{\url{http://www.ecole.eu.org}.} en 1998, à une période où le gouvernement 
ne souhaitait pas prendre en charge la formation des citoyens 
à l'utilisation du Net. Ma discrète renommée m'a fait nommer 
membre fondateur de diverses associations consacrées aux logiciels 
libres et maintenant, je suis devenu une espèce de dinosaure 
malheureusement incontournable lorsqu'il est question de l'Internet. 
Les journalistes connaissent mon téléphone et l'utilisent 
abondamment lorsque l'actualité se tourne vers le réseau. 
J'ai certes publié quelques textes dans \textit{Le Monde} ou \textit{Libération} 
mais qui suis-je, à côté d'un Hervé Bourges, d'un Dominique 
Wolton, d'un François de Closets ou d'un Philippe Val\,? Qui 
suis-je pour oser leur dire qu'ils n'ont rien compris à l'Internet\,? Qu'ils ne savent pas de quoi ils parlent\,? Qu'ils donnent leur 
avis parce que leur métier est de donner leur avis, même 
s'ils se trompent\,?

Je suis donc un voleur. Mon métier, depuis que l'Internet est 
devenu <<grand public>>, c'est d'en savoir le maximum sur ce réseau. 
De tout savoir de cet objet qui va révolutionner notre monde 
à un point dont nul aujourd'hui ne peut prévoir l'ampleur 
parce que nos sociétés ont à peine commencé à s'apercevoir 
de son importance. L'Internet est devenu mon métier. Et je 
connais mon boulot. Alors, pour une fois, vous lisez quelqu'un 
qui sait de quoi il parle, et pas quelqu'un qui ne sait que parler. 
Tous ceux qui savent ce qu'est l'Internet ne s'expriment guère 
que sur le réseau, laissant les vieux outils aux anciens bonimenteurs 
mais, aujourd'hui, c'est un nouveau venu qui utilise les anciens 
outils pour prendre la parole.

\chapitre{L'invention du téléporteur}

Comme tout le monde, j'ai vécu la révolution sociale qu'a 
été l'invention du téléporteur, ce gadget formidable 
qui permet de se déplacer instantanément d'un point à l'autre 
du globe.

Depuis la mise en vente des premiers téléporteurs, la vie 
a changé\,: les routes se transforment progressivement en champs 
inutiles où rien n'arrive à pousser, les voitures rouillent 
dans de vieilles décharges et toutes les industries du transport 
se sont effondrées. Les prix des biens manufacturés ont été 
divisés par dix grâce à la disparition des intermédiaires, 
des stocks et des frais de port. Les pays sous-développés 
reçoivent enfin de l'aide alimentaire directement et presque 
gratuitement. Les frontières ont disparu et les États, déjà 
fragilisés par la mondialisation des marchés, ont perdu encore 
davantage du peu de pouvoir qui leur restait. L'argent n'existe 
quasiment plus que sous sa forme électronique puisque n'importe 
qui peut se téléporter directement dans les coffres des banques 
et, bien sûr, la coopération judiciaire mondiale a connu 
plus de progrès en trois ans que jamais auparavant.

Tout cela n'a pas été sans douleur. La prise de conscience 
fut brutale. Il aura fallu des débats mondiaux, organisés 
à une échelle sans précédent, pour poser les fondements 
de ce nouveau <<vivre-ensemble>>. Enfermés dans leur logique 
électoraliste, les hommes politiques n'ont pas su réagir 
à ce bouleversement, les plus timorés d'entre eux allant 
jusqu'à souhaiter réglementer, voire interdire, l'usage des 
téléporteurs. Et pourtant, ces machines permettent la liberté 
de tous les mouvements telle qu'elle est définie dans la Déclaration 
universelle des droits de l'homme.

Ces débats ont permis de créer une société nouvelle dans 
laquelle nous vivons aujourd'hui, avec des lois transnationales, 
une coopération plus grande entre les citoyens et une meilleure 
diffusion de toutes les cultures. Ainsi, l'émergence d'un melting-pot 
mondial effaçant histoire et culture a pu être évitée.

\section{Stop\,!}

Arrêtons la science-fiction. Qu'on le veuille ou non, qu'on 
le présente comme un gadget ou comme un super-Minitel, l'Internet 
est aux idées, à l'information et à la culture ce que mon 
téléporteur imaginaire pourrait être aux biens matériels.

Un outil qui transforme la conservation et l'échange de l'immatériel 
est le contraire d'un jouet. Il nous force à établir une 
distinction nouvelle entre les contenus et les supports, à 
séparer l'{\oe}uvre de ses aspects matériels, à considérer 
le livre indépendamment du texte imprimé, la musique en dehors 
de la galette de vinyle ou de plastique brillant, les opinions 
sans les grands quotidiens. Les effets de l'Internet vont être 
tout aussi déstructurants pour notre monde que le serait ce 
téléporteur de rêve. Aujourd'hui encore, nous n'avons qu'une 
faible idée des révolutions que la généralisation de 
l'accès à l'Internet ne manquera pas d'entra\^{\i}ner.

L'Internet change notre rapport au monde parce qu'il remet en 
cause la notion même d'<<intermédiaire>>. Comment La Poste 
ne pourrait-elle pas évoluer quand approche le jour où tout 
le monde aura un e-mail\,? Évidemment, les services de messagerie 
ne vont pas dispara\^{\i}tre de sitôt (il faut bien assurer le 
transport des biens, surtout ceux commandés par Internet\,!...) 
mais, dans de nombreux cas, le courrier postal sera remplacé 
par son équivalent électronique. Il faudra donc gérer une 
forte décroissance du trafic qui se traduira inévitablement 
en termes humains et -- qui sait\,? -- peut-être par des reconversions 
dans l'infrastructure informatique mise en place pour fournir 
une adresse de courrier électronique à chacun. Mais les métiers 
du traitement du courrier sont bel et bien destinés à muer.

Tous les métiers liés aux supports matériels des biens 
immatériels sont condamnés à évoluer. Désormais, l'achat 
d'un logiciel, d'une chanson ou d'un texte sur l'Internet implique 
une livraison par courrier électronique, tout comme une commande 
sur le catalogue de La Redoute allait de pair avec une livraison 
par la poste. L'industrie du CD-ROM n'en a déjà plus pour 
très longtemps\,: à quoi bon payer un intermédiaire pour 
graver cinq mille CD d'un logiciel, façonner l'emballage et 
organiser la distribution du produit dès lors qu'il est possible 
de le vendre en direct\,? Les consommateurs ont tout à gagner 
de cette évolution car ils disposent ainsi plus rapidement 
que jamais du produit commandé qu'ils peuvent compléter à 
volonté par téléchargement, la maintenance étant assurée 
par e-mail. En prise directe avec ses clients, l'éditeur dispose 
en outre d'une source considérable d'informations.

Pourquoi conserver chez soi plusieurs centaines de disques quand, 
d'un simple clic, on pourra bientôt choisir d'écouter n'importe 
quelle chanson\,? La réponse à cette question explique bien 
des insomnies de certains industriels. Plus largement, tous ceux 
qui font profession d'intermédiaire entre un auteur et les 
consommateurs ont du souci à se faire. Le monde de l'édition 
(en particulier de l'édition musicale) va devoir s'adapter à 
la concurrence d'un nouveau support ne nécessitant ni usine, 
ni matériel, ni réseau de distribution. Les éditeurs devront 
vivre avec la concurrence d'auteurs qui peuvent désormais diffuser 
leurs {\oe}uvres (littéraire, musicale, graphique...) sans passer 
par leur intermédiaire. Il leur sera nécessaire de réapprendre 
un métier de sélection, de classement et d'aide à la création 
pour offrir aux artistes et à leur public une valeur ajoutée 
qui ne dépendra plus de leur seule puissance commerciale. Que 
vaut un réseau de distributeurs (une constituante jusqu'à 
présent essentielle aux grandes maisons de disques) quand n'importe 
quel site web peut justement distribuer un album dans le monde 
entier\,? Nous assistons peut-être à la fin des industries 
dont le seul rôle était de médiatiser un contenu sans autre 
talent que la puissance financière. Pour survivre, elles devront 
offrir bien davantage car dorénavant, avec l'Internet, l'auteur 
dispose de tous les moyens de sa propre médiatisation.

\section{L'Internet citoyen}

Toute la sphère du politique est elle aussi concernée par 
la révolution Internet puisque les partis politiques, les syndicats 
ou les associations, en somme toutes les structures dont le rôle 
est de représenter des mandants, vont avoir à redéfinir 
leur rôle. En effet, pourquoi me contenter d'être représenté 
par un tiers quand je peux m'exprimer, seul et sans assistance, 
à la face du monde\,? À l'inverse, pourquoi resterais-je confiné 
dans un rôle de représentant alors qu'il m'est possible d'agir 
et de m'exprimer seul et de réunir ponctuellement autour de 
moi tous ceux qui partagent les valeurs au c{\oe}ur de mon action\,? Aujourd'hui, quand je me bats contre un projet de loi dont 
je crains qu'il n'entra\^{i}ne une restriction des libertés publiques, 
je peux écrire une pétition ou prendre contact avec mes semblables. 
Leur aide me permet de convaincre davantage de monde, de réunir 
toujours plus de compétences, juridiques, rédactionnelles 
ou techniques, pour lancer, du jour au lendemain, un site qui 
réunira toutes ces bonnes volontés et agrégera au fur et 
à mesure nombre d'internautes. Pour le moment, j'ai besoin de 
cette aide car il faut convaincre les associations de défense 
des droits de l'homme de nous suivre dans notre combat. Mais 
combien de temps ces intermédiaires seront-ils encore utiles\,? En dehors de leur légitimité et de leur accès privilégié 
aux médias, qu'ont-ils à m'offrir\,? Leur habitude du discours 
politique\,? Oui, bien sûr, mais cette habitude-là s'acquiert 
aussi au quotidien. Leurs capacités à décoder le discours 
des pouvoirs publics, leur connaissance des rouages institutionnels\,? Tout cela appartient au domaine public, à la portée d'un 
groupe de pression constitué pour les besoins du jour et qui 
n'aura pas d'autre durée que celle du combat en cours.

Et demain\,? Pourquoi continuer à élire régulièrement 
des représentants\,? Noyés sous les dossiers, incapables de 
se déterminer en toute indépendance et obligés de se plier 
au plaisir du plus grand nombre, nos élus -- quels qu'ils soient 
-- pourront difficilement trouver des justifications à leur 
monopole de la parole publique et des décisions. Chaque citoyen, 
dûment informé par le Web, pourra donner son avis, nécessairement 
indépendant, pour participer aux décisions collectives. Comme 
une résurrection de l'agora athénienne. Quand je vois nos 
gouvernants agir de plus en plus souvent dans le sens du plus 
fort, j'en arrive à me demander si l'Internet n'est pas l'occasion 
rêvée pour assainir la démocratie en la débarrassant 
des démagogues de tous poils et en redonnant la parole au peuple 
tout entier.

\section{La vraie nouvelle économie}

Les conséquences de la montée en puissance de l'Internet 
peuvent également se faire sentir dans le monde de l'économie. 
Tout comme le téléporteur, il entra\^{\i}ne le prix des biens 
manufacturés vers la baisse. Internet reposant sur le principe 
du partage des ressources et de l'économie d'échelle, le coût 
du transport de l'information numérique est négligeable. 
Une même paire de fils de cuivre qui n'autorisait hier qu'un 
unique dialogue par téléphone permet aujourd'hui à des 
milliers d'ordinateurs d'échanger des données les uns avec 
les autres. Le prix à payer pour l'utilisation de ces fils 
diminue donc de façon considérable alors que leur débit 
augmente, permettant le transport de données complexes, y compris 
de la vidéo en temps réel, c'est-à-dire de la télévision 
par Internet. Ce qui hier nécessitait des émetteurs puissants 
et l'utilisation de fréquences hertziennes rares est d'ores 
et déjà à la portée d'une association de quartier et 
le sera, demain, à celle de tous les citoyens. Comment réagiront 
les télévisions lorsqu'elles devront partager la manne publicitaire, 
forcément limitée, avec la dernière Web-TV à la mode 
sinon en revoyant à la baisse le tarif de leurs écrans de 
publicité\,? D'où une baisse du prix des biens manufacturés.

Et la concurrence est mondiale. Quand une entreprise française 
de cinq employés peut proposer le même service qu'une entreprise 
américaine de plus de cinquante personnes, en ayant simplement 
un peu plus d'imagination ou une meilleure technique de partage 
des ressources, elle ne s'empare pas seulement de son marché 
national mais elle empiète également sur les parts de marché 
de l'entreprise américaine. Cette entreprise, menacée sur 
son propre marché, doit alors élever son niveau de service 
ou licencier pour diminuer ses charges. En tout état de cause, 
on entre de plain-pied dans la mondialisation, même dans les 
plus petites PME.

N'oublions pas les phénomènes boursiers. La Bourse a longtemps 
(et encore trop souvent) valorisé une net-entreprise en fonction 
du nombre de ses clients plutôt que de sa rentabilité, pariant 
sur un succès futur. Les dirigeants de ces start-up ont préféré 
vendre à perte pour gagner des clients plutôt que de chercher 
l'équilibre financier, en espérant un jour rester seuls sur 
leur créneau commercial. Les actionnaires ont cru tout avoir 
à gagner avec cette stratégie, pour peu qu'ils aient vendu 
leur participation avant qu'il ne soit trop tard ou qu'un concurrent 
n'ait trouvé un concept un peu meilleur. Les promesses d'un 
futur doré ont donc pris le pas sur les réalités comptables 
tant que la croissance de la clientèle était au rendez-vous, 
et ce rêve n'a pris fin, douloureusement, que lorsque cette 
croissance a cessé, ce qui était inéluctable.

Mais ce phénomène, s'il a été énormément mis en lumière 
lors de l'explosion de la bulle spéculative de la net-économie, 
ne lui est pas propre. C'est toute l'économie capitaliste qui 
a ainsi démontré sa faiblesse. Ce que l'Internet a démontré 
plus que tout autre, c'est qu'aucun système économique n'est 
viable s'il ne s'appuie que sur le marché. Tout simplement parce 
que le marché ne sait pas se réguler tout seul\footnote{En ce sens, on lira avec profit Michel Henochsberg, \textit{La 
Place du marché}, Denoël, 2001.}. Sa prétendue 
autorégulation est en fait la soumission à la loi du plus 
fort qui implique la disparition de toute notion d'équilibre, 
pourtant indispensable à la survie de tous. Les accidents ferroviaires 
en Grande-Bretagne, les coupures de courant en Californie ou 
la situation désastreuse des compagnies aériennes depuis 
le 11 septembre 2001 témoignent des dangers de la vente à 
perte dans l'optique d'obtenir un hypothétique monopole. Capitaliser 
des pertes en faisant appel au public, abuser d'une position 
de monopole pour vendre de la merde en bo\^{\i}te, voilà les 
perversions d'un système prévu pour que se développent 
des activités rentables pour tous, et pas pour les seules entreprises. 
Résultat, soit tout le monde meurt dans l'attente d'un vainqueur, 
soit le gagnant est à ce point exsangue au terme du conflit 
qu'il trépasse au premier soubresaut économique. La Bourse 
aura-t-elle retenu la leçon\,? Les petits porteurs auront-ils 
appris à lire un dossier économique avant de croire aux châteaux 
en Espagne des entrepreneurs\,? J'en doute. Mais à force de 
reculer pour mieux sauter, en oubliant qu'il y aura toujours 
plus de perdants que de gagnants, le jeu boursier a bel et bien 
montré ses limites.

Sur l'Internet, de nombreux particuliers, par générosité 
ou passion de l'informatique, offrent gratuitement des services 
vendus par des entreprises commerciales. On ne compte plus les 
pages personnelles qui proposent un service de veille juridique 
ou des paroles de chansons. Des entreprises se retrouvent ainsi 
contraintes de réduire leurs prix ou d'améliorer leur offre, 
concurrencées qu'elles sont par des particuliers proposant 
de petits services qui, mis bout à bout, proposent une véritable 
solution de remplacement au système marchand. Aussi ce bénévolat 
va-t-il certainement créer une économie bien plus nouvelle 
que celle dont on nous a rebattu les oreilles ces dernières 
années.

\section{L'Internet sans frontières}

Dernière révolution dont les effets potentiels commencent 
à s'esquisser\,: l'effacement des frontières. On aura beau 
dire et beau faire, même si l'on envisageait, comme au G8 de 
juillet 2001, la mise en place d'une législation mondiale et 
d'une coopération judiciaire non moins planétaire, il sera 
toujours impossible pour un tribunal de la république islamique 
d'Iran de punir l'internaute français qui mettra en ligne des 
photos de sa petite amie dénudée. Même si un citoyen iranien 
porte plainte et même si la justice de son pays lui donne raison, 
il suffira au sympathique couple, si gentiment partageur, d'éviter 
les vacances sur les côtes du golfe Persique pour ne courir 
aucun risque. Et puisqu'il existe déjà des paradis numériques 
analogues aux paradis fiscaux, on imagine mal comment une telle 
justice mondiale -- qui à mon sens est tout sauf souhaitable 
tant elle nierait les cultures et les histoires nationales -- 
pourrait être efficace.

Cet exemple doit nous amener à réfléchir à nos réactions 
dans l'affaire Yahoo\,! Les États-Unis, pour des raisons tenant 
à la liberté d'expression, ne disposent pas de lois antiracistes. 
D'un point de vue américain, Yahoo\,! peut donc vendre aux enchères 
des croix gammées en toute légalité. Certes, notre culture 
et notre histoire justifient que nous n'acceptions pas de tels 
actes, choquants pour notre mémoire, mais nous n'avons pas 
à imposer notre système de valeurs à ceux qui ne le partagent 
pas. Un procès médiatisé à outrance peut être utile 
parce qu'il rappelle à tous les peuples du monde que notre 
passé nous a appris à nous méfier des extrémistes, mais 
rien ne justifie que l'on impose à autrui les mêmes limites 
aux libertés que celles que nous avons choisi de nous appliquer. 
Et nous ne serons pas toujours les plus forts pour contraindre 
d'autres nations à appliquer les décisions dictées par 
notre morale.

Mais surtout, le danger le plus important de ce genre d'attitude 
réside dans le fonctionnement de l'Internet qu'elle implique. 
Vouloir trier le contenu du Web, cela revient à élever des 
frontières artificielles dans un horizon jusque-là vierge 
de toute barrière. C'est ce qu'a tenté de faire le juge Gomez, 
juge des référés au tribunal de Paris, dans l'affaire Yahoo\,! 
en demandant que l'accès au site soit filtré selon des critères 
de nationalité. Autant demander la fin de l'Internet\,! On ne 
peut pas, on ne doit pas faire appliquer une peine sans prendre 
en compte son coût pour la société. Accessoirement, et 
c'est en tant que technicien que je parle, il est matériellement 
impossible d'élever quelque clôture que ce soit sur l'Internet 
sauf à interdire dans le même temps toute communication hertzienne, 
satellitaire ou filaire entre la France et les autres pays. C'est 
pour cette raison que j'ai refusé de participer au <<comité 
d'experts>> nommé par la justice pour trouver un moyen de faire 
appliquer la décision du juge Gomez.

On aura beau filtrer, écouter, réguler et limiter, les seuls 
à en souffrir seront les internautes amateurs respectueux des 
lois quand d'autres, plus débrouillards, connecteront leurs 
modems à des ordinateurs situés en dehors du territoire. 
Et parce qu'il est techniquement et moralement impossible de 
faire appliquer une loi nationale concernant l'Internet à un 
ressortissant d'un autre pays, l'Internet nous contraint à réapprendre 
la séparation entre jugement et peine, entre décision et 
application. Notre société a peut-être raison de chercher 
des responsables à tout ce qui la dérange, du maire imprévoyant 
au médecin incompétent, mais a-t-elle raison de vouloir aller 
au-delà du jugement en cherchant par tous les moyens à appliquer 
une décision inapplicable\,?

Face à tous ces changements inéluctables, force est de constater 
qu'aucun véritable débat n'a eu lieu. Alors qu'en dehors des 
strictes considérations économiques abordées jusqu'ici 
c'est la nature des rapports sociaux qui est mise en question, 
nul n'a vraiment pris conscience de l'importance de l'Internet. 
Comment se fait-il que les médias, les hommes politiques, les <<intellectuels>> se contentent de parler d'Internet comme s'il 
ne s'agissait que d'un gadget un peu évolué destiné à 
la vente par correspondance et à l'enseignement (et encore, 
il faut voir comment...)\,?

J'espère pouvoir apporter quelques réponses à ces questions 
et, surtout, engager une réflexion pour que nous comprenions 
tous notre avenir numérique.

\chapitre{L'Internet, sa vie, son oeuvre}

Internet est un réseau d'ordinateurs. Si vous avez chez vous 
plusieurs de ces appareils, il est très probable que vous ayez 
besoin d'échanger des informations de l'un à l'autre. Un document 
rédigé sur l'un mais que vous voulez relire ou imprimer sur 
l'autre, par exemple. Pour cela, vous pouvez relier les deux 
ordinateurs manuellement, à l'aide de disquettes, mais il faut 
qu'ils utilisent le même format et la même procédure d'écriture 
des données. Ces conditions forment une norme, qui doit être 
la même sur les deux appareils pour que l'échange soit possible. 
Vous pouvez également les relier entre eux par un câble informatique 
qui va transporter les informations. Les données numériques 
utiliseront ce câble pour aller d'une mémoire à une autre 
directement, au lieu d'être stockées sur un support physique 
intermédiaire (la disquette). Mais comme pour ce dernier, le 
codage des données doit respecter une norme commune aux deux 
ordinateurs pour que chacun comprenne ce que dit l'autre.

En langage technico-informatique, on dit d'un nombre quelconque 
d'ordinateurs tous situés dans un même lieu et reliés par 
un nombre quelconque de câbles qu'ils forment un réseau local. 
Avec deux ordinateurs, il faut un seul câble, avec trois ordinateurs 
il en faut trois, avec cinq ordinateurs il en faut dix, et avec 
dix ordinateurs il faut faire très attention aux n{\oe}uds\,! 
La topologie la plus simple à imaginer dans un tel cas est 
dite <<en anneau>>\,: on relie chaque machine à ses deux voisines 
et on fait la ronde. Une autre topologie très classique est 
dite <<en étoile>>\,: on nomme une machine qui sera le centre 
de l'étoile, et on relie directement toutes les autres à 
ce centre. Dans cette configuration, pour qu'un ordinateur sache 
comment joindre un autre ordinateur du même réseau, il doit 
savoir quel chemin utiliser, direct (l'autre bout d'un câble) 
ou indirect (en passant par un ou plusieurs ordinateurs intermédiaires, 
qui serviront de relais), et l'adresse du destinataire des informations. 
Tout cela constitue le protocole d'un réseau informatique, 
il faut une langue commune et chaque ordinateur doit avoir une 
adresse.

Internet est un réseau de réseaux car il relie entre eux 
des réseaux locaux. Chaque réseau local peut utiliser n'importe 
quel protocole mais pour permettre à l'un de ses membres de 
dialoguer avec le membre d'un autre réseau local, le protocole 
doit être le même d'un bout à l'autre. Sur l'Internet (et, 
pour des raisons de simplicité, sur la plupart des réseaux 
locaux qui le composent), tout le monde parle donc la même 
langue qu'on appelle TCP \textit{(transmission control protocol)} avec 
la même méthode d'acheminement des données nommée IP \textit{(Internet 
protocol).} Les deux faisant la paire et l'un n'allant pas sans 
l'autre, on utilise le terme TCP/IP pour parler du protocole 
utilisé par les ordinateurs sur l'Internet. TCP/IP est un excellent 
protocole de réseau, mais rien d'autre. Il permet de transférer 
des données d'un ordinateur à un autre, d'un bout à l'autre 
de la planète, mais en tant que tel il n'est rien de plus que 
la disquette du début ou, pour revenir dans le monde humain, 
rien de plus qu'une voie ferrée.

Reste à savoir ce qui roule dessus et comment. Les trains qui 
utilisent cette voie ferrée sont des services, chaque service 
n'étant rien d'autre qu'un sous-protocole utilisant le protocole 
TCP/IP. Les ordinateurs qui offrent des services sont appelés 
des <<serveurs>> et ceux qui utilisent ces services sont appelés 
des <<clients>>. Comme TCP/IP lui-même ne définit pas de 
services, tout ordinateur relié à l'Internet par TCP/IP peut 
être à la fois client ou serveur.

\section{Les différents services}

Le courrier électronique est le service le plus utilisé sur 
l'Internet. Le train qui roule sur les rails de TCP/IP est avant 
tout un train postal, qui se contente d'acheminer les lettres 
d'un ordinateur à un autre. Quand on utilise son ordinateur 
pour écrire une lettre, il faut indiquer l'adresse de celui 
à qui la lettre est destinée, exactement comme avec La Poste. 
Une adresse électronique comporte deux parties, d'abord le 
nom de l'ordinateur, puis, parce qu'un ordinateur sert souvent 
à plus d'une seule personne, le nom de l'utilisateur. Cette 
adresse prend donc la forme nom-du-correspondant@nom-de-l'ordinateur. 
Le protocole utilisé pour le transfert du courrier électronique 
est le SMTP \textit{(simple mail transfer protocol)} et l'ordinateur 
auquel est envoyé le courrier sera par conséquent un serveur 
SMTP. Les listes de diffusion sont une forme particulière de 
courrier électronique, sauf que le nom du correspondant est 
celui d'un programme informatique qui va retransmettre le message 
à une liste de destinataires qui s'y seront abonnés auparavant.

Le \textit{World Wide Web} est le plus connu de tous les services 
de l'Internet. C'est lui qui a déclenché l'intérêt commercial 
et médiatique actuel grâce à sa grande convivialité. 
Utilisant une interface le plus souvent graphique, permettant 
de passer d'un document à l'autre grâce à la notion d'hypertexte, 
il est devenu si important qu'aujourd'hui, la plupart des utilisateurs 
confondent le Web et l'Internet tout entier. Les navigateurs, 
du type Navigator de Netscape ou Internet Explorer de Microsoft, 
permettent de lire les documents présents sur le \textit{World 
Wide Web.} Les documents qu'il propose sont au format HTML \textit{(hypertext 
markup language)} et ont une adresse URL \textit{(uniform resource 
locator)} de la forme http://nom-de-l'ordinateur/nom-du-fichier. 
HTTP \textit{(hypertext transport protocol)} est le nom du protocole 
utilisé pour transmettre les documents, les ordinateurs où 
sont stockés les documents accessibles par ce protocole étant 
des serveurs http ou, plus souvent, un serveur web. L'ensemble 
des documents qu'un serveur web met à disposition du public 
constitue un site web.

On retrouve l'usage de la disquette du début dans les transferts 
de fichiers. Le FTP \textit{(file transfer protocol)} permet de déposer 
ou d'aller chercher des fichiers n'importe où sur l'Internet. 
Pour cela, il faut indiquer l'adresse du fichier recherché 
par FTP qui est de la forme ftp\,://nom-de-l'ordinateur/chemin-d'accès-au-fichier. 
La grande majorité des fournisseurs d'accès commerciaux proposent 
des serveurs FTP sur lesquels se trouvent les logiciels ou les 
documents les plus recherchés, par exemple les outils qui permettent 
d'utiliser les différents services de l'Internet.

Usenet est un service un peu particulier car il ne repose pas 
sur un serveur mais sur différents serveurs qui proposent le 
même service (la discussion à plusieurs) et qui se transmettent 
entre eux les documents soumis par leurs utilisateurs. Un serveur 
de \textit{news,} ou serveur NNTP \textit{(network news transfer protocol),} 
est l'équivalent d'un panneau d'affichage public. Seul, il permet 
à ses clients directs d'échanger des messages publics. En 
réseau, les serveurs s'échangent des messages que tout client 
d'un serveur de \textit{news} peut lire et auquel il peut répondre 
en différé. Pour que ces panneaux d'affichage restent lisibles, 
les messages sont postés dans des forums organisés par thèmes 
de discussion. L'ensemble de ces forums mondiaux constitue une 
entité appelée Usenet. En France, les forums les plus utilisés 
sont logiquement les forums francophones dont l'adresse commence 
donc par fr. suivi du thème de la discussion. Par exemple, 
fr.soc.internet est le forum francophone dans lequel on discute 
des aspects sociaux de l'Internet.

Il existe bien d'autres services sur l'Internet, notamment IRC \textit{(internet 
relay chat)} ou ICQ \textit{(I seek you),} qui permettent de discuter 
en direct avec un ou plusieurs interlocuteurs ; CUSeeMe propose 
en plus l'image. Gopher est considéré par certains comme 
l'ancêtre du Web, il permet de rechercher toutes sortes de 
documents en utilisant un système de menus hiérarchiques. 
Archie permet de trouver l'emplacement d'un fichier accessible 
en FTP lorsque l'on conna\^{\i}t déjà son nom mais il est de 
moins en moins utilisé car un nombre croissant de sites web 
propose les mêmes renseignements.

\section{Les noms de domaine}

Pour établir une liaison entre deux ordinateurs à l'intérieur 
d'un réseau, il faut une adresse. Dans le protocole TCP/IP, 
l'adresse d'une machine, qu'elle soit reliée de façon permanente 
ou temporaire au réseau, est un nombre codé sur quatre octets, 
sous la forme <<1.2.3.4>>. Ce numéro est unique dans le réseau 
et à chaque numéro correspond un ordinateur et un seul, c'est 
une adresse IP. Les connexions temporaires utilisent des adresses 
IP temporaires, qui sont assignées automatiquement lors de 
l'établissement de la connexion, alors que les connexions permanentes 
utilisent des adresses configurées une fois pour toutes. Les 
numéros IP sont attribués gratuitement aux organisations 
qui le demandent par un organisme américain (l'IANA) ou européen 
(le RIPE), en fonction des besoins. Si les quatre octets qui 
composent ces adresses ont paru couvrir l'ensemble des besoins 
pour longtemps lors de la création de TCP/IP, on s'aperçoit 
aujourd'hui que ces adresses deviennent rares (on ne dispose 
en tout que de quatre milliards d'adresses différentes). L'IANA 
et le RIPE sont donc très méticuleux dans l'attribution des 
numéros.

Pour accéder à un contenu, les internautes doivent conna\^{\i}tre 
le nom du serveur qui le propose car un nom est plus facile à 
retenir qu'un numéro. Très tôt, l'Internet s'est donc doté 
d'un service global, le DNS \textit{(domain name service)} qui permet 
d'assigner un nom de machine à chacune des adresses IP. Pour 
le DNS, l'adresse de l'ordinateur chargé de recevoir le courrier 
destiné à ma machine (brasil.brainstorm.fr) est 193 56 58 
35, on peut donc m'écrire à l'adresse laurent@193 56 58 35 
ou, plus aisément, à laurent @brainstorm.fr. Ce nom repose 
sur l'existence d'un <<domaine>> (brainstorm.fr) et sur le nom 
d'une machine de ce domaine (brasil). Un domaine correspond, 
le plus souvent, à un réseau local et les noms de ces domaines 
sont hiérarchiques, brainstorm.fr, par exemple, est un domaine 
du TLD \textit{(top level domain)}.fr, qui est géré par une organisation, 
l'AFNIC (Association française pour le nommage d'Internet en 
coopération). Cette dernière fait payer la création d'un 
domaine et ne l'accorde qu'à la condition qu'on lui présente 
la preuve de l'existence de la société portant le nom du 
domaine réservé. Il existe des TLD internationaux dans lesquels 
on peut demander la création de domaines ; le <<.com>>, en particulier, 
est celui dans lequel la plupart des grandes entreprises internationales 
créent le leur.

\section{Une enveloppe doit être ouverte ou fermée}

La cryptographie semble avoir cristallisé toutes les peurs 
des tenants de l'ancien monde. Ce sentiment s'explique surtout 
par une profonde méconnaissance du sujet, comme souvent avec 
l'Internet.

Le courrier électronique, sous sa forme habituelle, est l'équivalent 
informatique de la carte postale, n'importe qui peut la lire 
sans que le destinataire le sache. Les e-mails peuvent être 
lus, copiés, stockés et traités par n'importe qui, du fournisseur 
d'accès au service informatique de l'entreprise du destinataire 
en passant par les utilisateurs des ordinateurs par lesquels 
transite le courrier. Comme tout le monde, lorsque j'écris 
une carte postale, je me limite aux banalités d'usage car même 
si cet exercice imposé n'est pas motivé par le secret, il 
va de soi que personne n'irait divulguer ainsi des informations 
qu'il souhaite garder secrètes.

Aujourd'hui, nos e-mails contiennent davantage d'informations 
que nos cartes postales. Des informations souvent bien plus confidentielles 
que des considérations météorologiques. D'où l'intérêt 
de la cryptographie pour le grand public. Cette science, aujourd'hui 
à la portée de tout technophile même amateur, permet en 
effet de garantir que personne d'autre que le destinataire ne 
pourra prendre connaissance d'un document. Le seul moyen pour 
un tiers (y compris la justice) de lire un message crypté est 
de demander à son propriétaire de le décoder. Toute la 
puissance informatique du monde ne pourrait pas déchiffrer 
le texte codé le plus anodin sans passer quelques milliers 
d'années au travail.

\chapitre{La fin des dinosaures}

\begin{cit}\selectlanguage{english}\relax\small
<<~The reasonable man adapts himself to the world; the unreasonable one
persists in trying to adapt the world to himself. Therefore all
progress depends on the unreasonable man.~>> \hfil
\hbox{}\hfil\mbox{George~Bernard~\bsc{Shaw},}\\\hfil
\hbox{}\hfil\mbox{\textit{The Revolutionist's Handbook}}
\end{cit}
~\blankline

L'Internet est une invention qui va remettre en question la pérennité 
de certaines industries mais également la pertinence de concepts 
aussi importants que l'État, la loi et la justice.

D'où, sans doute, l'assourdissant silence politique. Une grande 
part de nos sociétés change et va changer encore davantage 
dans un futur proche, pourtant nos élus se murent dans l'aveuglement. 
Ils débattent entre eux de cet objet qu'ils ont tant de mal 
à appréhender, disent et commentent des bêtises, se font 
taper sur les doigts dès qu'ils essaient de réguler ce qu'ils 
ne comprennent pas et, surtout, ne tentent rien pour intégrer 
ces nouveaux outils dans une vision globale du futur. La na\"{\i}veté 
n'explique pas tout.

\section{Splendeurs et misères du CSA}

En 1982, les pouvoirs publics ont décidé la création d'un 
organisme chargé de contrôler et de réguler les moyens 
de communication audiovisuels. Ce fut la Haute Autorité de 
la communication audiovisuelle qui devint, en 1989, le Conseil 
supérieur de l'audiovisuel. À en croire les textes fondateurs 
de cette institution, elle a été créée pour une raison 
importante\,: la rareté des fréquences hertziennes disponibles 
pourrait entra\^{\i}ner l'apparition de <<médias d'État>> par 
une mainmise du gouvernement sur les cha\^{\i}nes de télévision 
et les radios. Le CSA garantit donc l'égalité des temps de 
parole des intervenants politiques dans les médias dont l'influence 
sur nous autres pauvres électeurs, est si grande.

Seulement voilà, l'Internet arrive et, avec lui, la télévision 
câblée, les satellites, le numérique hertzien et j'en passe. 
La rareté se fait rare et les possibilités d'expression publique 
se multiplient. Cette évolution devrait logiquement conduire 
à la fin des organismes de régulation devenus, de fait, inutiles. 
Une démocratie saine se devrait d'abroger les lois encadrant 
la liberté d'expression, qui furent utiles en leur temps mais 
qui sont désormais inadaptées au monde nouveau. Tout comme 
les grands arbres nécessaires à la survie des dinosaures 
ont un beau jour disparu, l'Internet a déboulé comme une 
énorme météorite dans le ciel de nos dinosaures contemporains. 
Mais toute institution qui se respecte a tendance à vouloir 
survivre, le CSA comme les autres. Coincé qu'il est dans ses 
certitudes, préférant ne pas voir que ses salons d'apparat 
sont envahis d'incongrus arrivés là par téléportation, 
il ne veut pas mourir.

Il peut soit nier l'évidence, tel un dinosaure-autruche qui 
va mourir la tête dans le sable, soit essayer de faire revenir 
le monde en arrière, tel un dinosaure têtu qui va mourir 
quand même, mais en se battant. Voire les deux, s'il est du 
genre autruche têtue.

Donc, les membres du CSA clament qu'il est naturel de réguler 
ce média comme les autres et qu'ils souhaitent continuer, là 
comme ailleurs, à décider de ce qui peut être dit ou non. 
Ils contreviennent de la sorte à la Déclaration universelle 
des droits de l'homme qui précise que <<tout individu a droit 
à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le 
droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui 
de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations 
de frontières, les informations et les idées par quelque 
moyen d'expression que ce soit>>.

C'est certainement parce qu'il n'y a pas de frontières dans 
le droit à la liberté d'expression que le CSA a organisé, 
fin 1999, le Sommet mondial des régulateurs sur Internet\footnote{À ce propos, on consultera le site \url{http://www.article11.net}.} 
pour discuter des meilleurs moyens de réguler les libertés 
sur l'Internet. Lors de la préparation de cette réunion, 
il a pu échanger ses expériences avec des représentants 
de pays bien connus pour leur profond respect des droits fondamentaux 
comme l'Iran, la Turquie, le Gabon, la Malaisie, la Tha\"{\i}lande, 
le Nigeria, l'Angola, le Burundi, la Syrie et le Mozambique...

Le CSA nie l'évidence et se bat, en bon dinosaure-autruche 
têtu. Il oublie que sa raison d'être (la rareté des moyens 
d'expression publique) a disparu et tente de créer de la rareté 
dans un monde pléthorique pour retrouver une légitimité 
perdue. Le CSA se bat pour son existence et tant pis si, dans 
la lutte, il piétine quelques articles de la Déclaration 
des droits de l'homme\,: tous les coups sont permis quand on joue 
sa survie. De fait, l'Internet a rendu le CSA inutile, comme 
il a rendu inutiles des portions entières de l'industrie, comme 
il va rendre caducs certains des services de La Poste. Il faut 
avoir les yeux bien fermés pour l'ignorer. Mais certains ont 
les paupières collées et les autres font tout pour éviter 
de faire le moindre bruit, de peur de les réveiller. C'est 
dangereux un dinosaure qui ouvre les yeux et s'aperçoit qu'il 
va mourir bientôt. Nos politiques ne sont pas na\"{\i}fs, mais 
tant que le 20 heures de TF1 touchera plus de monde que l'Internet, 
ils se garderont bien de réveiller le dinosaure du CSA en lançant 
un vrai débat public. Et ne comptez pas trop sur les médias 
classiques, qui sont encore sous la tutelle du dinosaure, pour 
prendre la relève.

\section{Rendez-moi mon {\oe}uvre\,!}

Les politiques et les médias ne sont pas les seuls dinosaures 
du monde de l'Internet. Si mon éditeur a tenu sa promesse, 
vous pouvez lire ce texte gratuitement sur l'Internet. Si vous 
l'avez acheté en librairie, c'est que vous vous êtes fait 
voler... une fois de plus. Pourquoi acheter un ouvrage diffusé 
librement et gratuitement sur le réseau\,? Quant à l'hypothétique <<juste rétribution de l'auteur>>... C'est moi l'auteur, et 
si un inconnu pouvait gagner sa vie en écrivant des livres 
sur Internet, ça se saurait. On peut gagner sa vie en vendant 
des livres, mais sûrement pas en les écrivant\,!

Si vous êtes na\"{\i}f au point de croire le contraire, vous 
êtes digne d'être victime d'escroqueries de plus grande envergure. 
J'ai par exemple un très bel ouvrage de trois cents mètres 
de haut, en métal, bien placé sur le Champ-de-Mars à Paris, 
à vous vendre pour une bouchée de pain...

\section{Le MP3 n'est pas du piratage}

Tout le monde a entendu parler de Napster et du MP3 mais tout 
le monde n'a pas compris de quoi il s'agissait. Le MP3 est un 
standard public de compression de données audio. Quand une 
chanson est numérisée, c'est-à-dire mise en forme pour 
qu'un ordinateur puisse la stocker et la relire, elle occupe 
beaucoup d'espace sur le disque dur d'un ordinateur. Le format 
MP3 permet de diviser par dix la taille d'un fichier musical 
en perdant un peu en qualité. Dès lors que l'on est capable 
d'imaginer que la musique n'est pas liée à un support physique 
particulier et que l'on sait que le MP3 n'est rien d'autre que 
l'équivalent numérique de la cassette, du CD ou du disque 
vinyle, on a tout compris au phénomène.

Le MP3 ce n'est que ça, c'est dire comme c'est dangereux, surtout 
depuis qu'une entreprise, Napster en l'occurrence, a proposé 
à tous les internautes qui avaient numérisé leur discothèque 
de s'échanger directement les titres de leur collection. C'est 
exactement la même chose que les copies de cassettes que vous 
faisiez pour vos amis mais sur un autre support. L'échange 
de cassettes n'a jamais détruit l'industrie musicale, bien au 
contraire, les taxes sur les cassettes vierges ont rapporté 
de jolis pactoles à d'énormes conglomérats pesant des milliards 
de dollars. Pourtant, les mêmes qui nous annonçaient la fin 
de la création musicale quand Philips a inventé la cassette 
audio nous annoncent aujourd'hui que le MP3 est un danger. Ce 
doit être vrai puisqu'ils le disent\,!

En juin 2000, une chanteuse américaine assez célèbre (du 
moins auprès d'une catégorie d'âge à laquelle je n'ai 
plus le plaisir d'appartenir) a lu un long texte parlant des 
voleurs et des volés devant micros et caméras. Il était 
question des pirates -- un terme qui regroupe trop facilement 
les industriels du piratage du Sud-Est asiatique et les particuliers 
qui s'échangent de la musique -- qui volent les auteurs et les 
chanteurs. Cette chanteuse s'appelle Courtney Love et son texte 
vous ouvrira les yeux si vous pensez que votre fille doit devenir 
popstar pour assurer vos vieux jours\footnote{Le texte de Courtney Love peut se lire sur \url{http://www.salon.com/tech/feature/2000/06/14/love/print.html}.}.

Tout cela procède des tentatives d'intoxication menées par 
l'industrie du disque qui tente de nous persuader que les jeunes 
qui s'échangent des MP3 vont à terme empêcher les compagnies 
de produire de nouveaux auteurs par manque de moyens et les mener 
à la faillite. Et leur stratégie réussit. Il se trouve 
des gens très respectables (puisqu'ils parlent d'économie 
à la télévision) pour expliquer que, pour le marché, 
la fusion de Vivendi et de Seagram est dangereuse pour les actionnaires, 
parce que justement <<nul ne sait ce qu'il adviendra de l'industrie 
du disque alors même qu'elle est mise en danger par la diffusion 
de musique pirate sur l'Internet>>. Tel quel. Et ces prédictions 
ont fait perdre dix points à l'action Vivendi le jour de l'annonce 
de la fusion. C'est dire si aux yeux des analystes financiers 
le risque est réel. Bien sûr que l'Internet est dangereux 
pour Vivendi\,!

Ce que dénonce en fait Courtney Love, ce sont les maisons de 
disques, pas l'Internet. Chiffres à l'appui, elle démontre 
qu'un groupe de rock, même célèbre, ne gagne pas d'argent 
lorsqu'il fait un disque. Au contraire, ses membres risquent 
d'être endettés à vie, sans même pouvoir se mettre en 
faillite personnelle, et surtout leur musique ne leur appartient 
pas, leurs producteurs gardent tout. Aux États-Unis, depuis 
novembre 1999, la musique d'un artiste est considérée comme 
une traduction\,: l'éditeur paie l'auteur une bonne fois pour 
toutes et possède l'{\oe}uvre à jamais. Grâce à un petit 
amendement à une ancienne loi, les majors du disque vont gagner 
quelques milliards de plus. Qui vole qui\,? Puisque c'est un peu 
ma spécialité, j'ajouterai un dernier mot sur cette si jolie 
loi américaine\,: elle permet à une maison de production de 
déposer le nom d'un de ses artistes comme nom de domaine. Et 
donc de voler jusqu'au nom de l'artiste.

Les artistes américains ne sont pas les seuls concernés. 
En France, la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs 
de musique (SACEM) interdit purement et simplement à ses sociétaires 
de diffuser leur musique eux-mêmes sans payer des droits. Patrick 
Destrem, un auteur-compositeur indépendant, explique très 
bien, sur son site\footnote{\url{http://patrick.destrem.free.fr.}}, comment, pour adhérer à la SACEM, 
il faut lui abandonner la gestion de ses droits et lui confier 
toutes ses {\oe}uvres. Il est strictement interdit d'être sociétaire 
et de diffuser le moindre morceau de musique de son répertoire 
par ses propres moyens.

Affirmer que le piratage va empêcher toute création, c'est 
faire preuve, au choix, d'un grand humour ou d'une certaine malhonnêteté. 
Le MP3 n'est pas dangereux pour les artistes, en revanche l'Internet 
et la libre diffusion de la musique par ses créateurs sont 
une véritable menace pour l'industrie du disque.

\section{Droits d'auteur et droits de l'homme}

Courtney Love n'a pas peur du MP3. L'année dernière, les ventes 
de CD audio ont augmenté aux États-Unis, comme tous les ans 
d'ailleurs, et pourtant, pendant la même période, il y a 
eu plus d'un milliard de chansons téléchargées \textit{via} le 
Net. La diffusion de musique par ce biais crée la demande de 
supports traditionnels au lieu de la détruire. Comment croire 
le contraire lorsque l'on sait que les maisons de disques se 
battent pour faire passer leurs futurs tubes sur les ondes des 
radios\,? On peut entendre la même chanson à la radio dix 
fois par jour, diffusée avec l'accord et souvent à la demande 
des producteurs, mais les fans n'ont pas le droit de diffuser 
leurs tubes favoris sur l'Internet. Où est la cohérence\,?

Comme tout le monde, il m'est souvent arrivé d'avoir envie d'écouter 
une vieille chanson oubliée depuis longtemps. Grâce au MP3 
et avec quelques clics bien placés, je peux l'écouter sur 
mon ordinateur avec une qualité tout à fait acceptable. Là 
où les industriels du disque nous mentent en parlant de manque 
à gagner, c'est qu'une fois sur trois, en sortant du bureau, 
je me précipite à la FNAC pour acheter le vieil album dont 
je viens d'écouter un extrait. Si vous avez acheté ce livre 
après l'avoir lu sur votre écran, vous savez très bien 
de quoi je parle. Nous avons tous besoin de posséder physiquement 
les choses que nous apprécions.

Le MP3 ne fait donc pas perdre d'argent aux maisons de disques 
mais les procès contre les adeptes du MP3 leur en font gagner 
beaucoup. La légende qui voudrait que les méchants pirates 
fassent un jour dispara\^{\i}tre les gentils auteurs sert surtout 
à convaincre les juges de donner raison aux majors. Ces mêmes 
majors qui s'empressent ensuite de racheter les méchants sites 
pirates, comme Vivendi avec mp3.com, pour pouvoir faire la même 
chose à leur place. Et tant pis si les sites amateurs avaient 
versé cinquante-trois millions de dollars à Vivendi Universal 
pour faire cesser les procès contre eux. Évidemment, si ce 
sont les vendeurs officiels qui se piratent eux-mêmes sur l'Internet, 
le MP3 cesse d'être dangereux.

Hervé Rony, président du Syndicat national de l'édition 
phonographique (SNEP) affirmait, il y a quelques années, qu'<<
au Japon, certaines cha\^{\i}nes diffusent l'intégralité de 
l'{\oe}uvre des Beatles, par exemple, ce qui facilite la copie 
et le piratage\footnote{\textit{La Tribune}, 20 janvier 1998.}>>. Pourtant, d'après un rapport du SNEP, les 
ventes d'albums au Japon ont augmenté de 2 \% en 1999. Une belle 
mesure du <<risque majeur pour l'industrie du disque>> que stigmatise 
Hervé Rony. Le même rapport indique que dans le même temps, 
les ventes d'albums ont augmenté de 6 \% aux États-Unis et 
régressé de 2,5 \% en France. C'est donc dans les pays où 
l'Internet est le plus développé et, partant, la diffusion 
des MP3 la plus importante que les ventes de disques progressent 
le plus. L'existence d'un MP3 du dernier titre à la mode induit 
forcément des ventes qui n'auraient pas eu lieu s'il n'avait 
pas été présent sur l'Internet.

Il y a évidemment de la place pour un marché officiel du 
MP3, parallèlement aux sites d'échanges gratuits. Les chansons 
que l'on trouve le plus facilement sur les serveurs d'échange 
sont bien entendu celles qui sont le plus à la mode. Autrement 
dit, celles qui se vendent et qui rapportent le plus aux grandes 
maisons. Mais quand un couple d'amis me demande de lui trouver 
une dizaine de titres se rapportant au prénom de leur fille 
-- Adèle -- afin de lui offrir un CD personnalisé à son anniversaire, 
je suis ravi de pouvoir consulter un site payant et d'acheter 
pour quelques euros des titres autrement introuvables. C'est 
toujours moins cher que d'acheter dix albums différents pour 
pouvoir en fabriquer un seul.

Mais plutôt que de s'adapter à un nouveau moyen de distribution 
qui leur rapporte et va leur rapporter beaucoup d'argent, les 
multinationales du disque préfèrent se battre pour éliminer 
toute concurrence, qu'elle soit ou non gratuite, y compris quand 
elle leur fait indirectement la meilleure publicité qui soit. 
Ici, c'est comme pour les jeux vidéo\,: ceux qui sont piratés 
sont ceux qui se vendent le mieux. CQFD.

Il reste pourtant une question. Les maisons de disques savent 
pertinemment que la diffusion par l'Internet fait augmenter leurs 
ventes, elles sont les mieux placées pour évaluer le profit 
qu'elles en tirent. Et pourtant elles combattent ce phénomène 
de toutes leurs forces, au point de ne pas hésiter à perdre 
dix points en Bourse à cause de leurs mensonges. Courtney Love 
propose une réponse amusante en se demandant à quoi servent 
les éditeurs. À choisir les bonnes {\oe}uvres, à dupliquer 
des albums ou à imprimer les livres, à les diffuser et à 
en faire la promotion. Toutes ces choses qui étaient inévitables... 
avant l'Internet. Parce que maintenant, qu'est-ce qui empêche 
un auteur de mettre en place un système où il sera en prise 
directe avec son public, de vendre cent fois moins cher sa musique 
à cent fois plus de personnes\,? Rien, car reproduire un album 
sur un support d'enregistrement numérique est à la portée 
du premier clic de souris venu, d'autant que le support physique 
et son coût ont disparu. En plus, l'auteur est directement 
rémunéré. Va-t-on alors vers la fin des éditeurs\,?

Je ne suis pas na\"{\i}f au point de croire que le public est capable 
de choisir seul les meilleurs auteurs au vu de leur talent et 
qu'une large diffusion de la musique par l'Internet simplifierait 
son choix. Pour le comprendre, il suffit de comparer l'information 
sélectionnée par un journal à celle que l'on peut glaner 
en surfant pour constater que le filtre rédactionnel est utile 
au public. La raison d'être de ce filtre n'a cependant jamais 
été, du point de vue des éditeurs, de fournir au public 
ce qui se fait de mieux mais, s'agissant d'entreprises commerciales, 
d'assurer leur rentabilité plutôt que de servir l'intérêt 
culturel du public.

Si le filtre éditorial est nécessaire, c'est parce que l'espace 
disponible est limité. Les bacs des disquaires, les rayonnages 
des libraires et les étalages des kiosques ne disposent que 
d'une place restreinte. Par définition, ils ne peuvent pas 
tout exposer. Mais l'espace électronique, lui, est infini. 
Que l'on crée dix millions de bibliothèques virtuelles et 
il restera toujours autant de place. Si les rentrées publicitaires 
ne permettent de financer qu'un nombre limité de sites d'information, 
un site web est d'un coût si faible comparé à un journal 
ou à un livre que sa fin n'est pas pour demain.

Quel est alors l'intérêt du filtre éditorial pour un auteur\,? Entre l'alternative du tout ou rien (soit on est édité, 
soit on remballe son {\oe}uvre au fond d'un tiroir) et une diffusion 
mondiale, comment hésiter\,? À qui profite la pénurie d'espace, 
sinon à ceux qui font profession de le remplir et qui sont 
aujourd'hui effrayés par celui, infini, de l'Internet\,? Le futur 
verra vraisemblablement na\^{\i}tre de nouveaux genres de filtres 
éditoriaux. Ils fourniront au public le choix des consommateurs 
car ceux-ci les auront définis en fonction de leurs goûts 
et de leurs attentes. Un choix qui se fera parmi un nombre d'{\oe}uvres 
encore jamais atteint jusqu'à présent. En suivant ce raisonnement, 
simplement objectif, la peur des majors face au MP3 est plus 
compréhensible. Une peur irraisonnée, comme toutes les peurs, 
parce qu'elle est infondée, parce qu'elle néglige les faits 
(qui sont aussi têtus qu'un dinosaure, ne l'oublions pas), parce 
qu'elle oublie que pour quelque temps encore, la société 
n'est pas prête à passer au <<tout virtuel>> et que l'objet 
physique a encore de beaux jours devant lui.

Mais, à terme, les majors ont raison d'avoir peur parce qu'elles 
vont changer à un point tel qu'elles en seront méconnaissables 
ou vont tout simplement dispara\^{\i}tre. Même si leur combat 
contre Napster est -- presque -- gagné, il est quasiment perdu 
contre tous ses avatars comme Gnutella et Freenet. Ces deux systèmes 
ont ceci de fascinant qu'ils n'impliquent aucune centralisation 
à la différence de leur grand frère (qui nécessitait 
que tous les intervenants envoient à un système unique la 
liste des titres qu'ils possédaient). Pour détruire Gnutella, 
il faudra faire un procès à chacun de ses utilisateurs, soit 
à plusieurs dizaines de milliers de personnes dans le monde 
entier. Autant dire qu'à ce niveau de décentralisation, Gnutella 
est invincible.

Les maisons de disques devront donc s'adapter ou mourir. Et, 
le sachant, elles tremblent au point de ne pas hésiter à 
dire n'importe quoi. Un représentant de Sony Music a ainsi 
pu affirmer sans sourciller à la télévision qu'il fallait 
purement et simplement interdire la vente des graveurs de CD 
sous peine de faire dispara\^{\i}tre les nouveaux auteurs. Autant 
dire que l'imprimerie a remplacé l'écriture manuscrite, que 
le téléphone a fait dispara\^{\i}tre les cafés du commerce, 
que la télévision menace le cinéma, que la cassette audio 
détruit l'industrie du disque et que l'on devrait verser des 
droits à la SACEM chaque fois que l'on chantonne sous la douche. 
Ne riez pas, ça viendra\,! On nous a déjà imposé de racheter 
nos albums vinyles pour les écouter sur notre \textit{discman} sans 
que nous ayons quoi que ce soit à dire\,! Avec les attaques 
contre le MP3, on tente de nous interdire de télécharger 
ces mêmes titres alors que la loi l'autorise dans le cadre 
de la copie privée.

Le phénomène prend même de l'ampleur. Deux cent quatre-vingt-huit 
auteurs ont signé, en avril 2000, une lettre commune demandant 
aux éditeurs d'interdire le prêt de leurs livres en bibliothèque 
tant qu'une rémunération sur ces prêts ne sera pas en vigueur. 
On peut donc imaginer un monde dans lequel aucune {\oe}uvre ne 
pourra être mise à la disposition du public sans contrepartie 
financière. Nombreux sont ceux qui l'admettent avec impassibilité.

En humble informaticien que je suis, je pose pourtant une question 
sans rapport avec mes compétences\,: d'où viennent ces {\oe}uvres 
sinon du passé commun à toute l'humanité\,? D'où viennent 
les idées, les influences, les imaginations, les imaginaires, 
sinon de tout ce qui entoure les auteurs, de notre histoire et 
de notre culture commune\,? De quel droit un auteur (ou son éditeur) 
peut-il s'approprier une idée qui n'existerait pas sans la collectivité 
tout entière\,? Pourquoi priverait-on les plus pauvres du droit 
minimal de partager les fruits de ce passé en entravant une 
diffusion la plus large possible\,?

Le manque à gagner que représente pour quelques auteurs à 
succès le prêt gratuit de leurs livres ou le téléchargement 
de leur musique est très largement compensé par la publicité 
que cela leur procure. Et quand bien même il n'en serait pas 
ainsi, ce n'est que justice que rendre à la collectivité 
ce qu'elle vous offre de reconnaissance en permettant une diffusion 
gratuite de son {\oe}uvre. La diffusion des disques en MP3 n'est, 
finalement, rien d'autre qu'une bibliothèque de prêt planétaire. 
C'est ce moyen-là qu'ont trouvé des gens qui n'auraient pas 
accès à toute l'étendue de la culture pour s'y intéresser 
suffisamment, pour découvrir de nouveaux territoires musicaux 
et pour devenir de futurs passionnés. Le jour où tous les 
livres seront numérisés et s'échangeront sur l'Internet 
ne verra ni la fin des libraires ni celle des écrivains, tout 
au plus un nouvel équilibre des rapports entre les auteurs 
les plus médiatisés et ceux dont l'{\oe}uvre aura le plus de 
valeur. C'est ce qui se passe pour les jeux vidéo, c'est ce 
qui se passe pour la musique et c'est aussi, j'espère, ce qui 
se passera pour toute la culture, quels qu'en soient les supports 
physiques.

C'est pour cette raison que j'ai souhaité que ce livre soit 
disponible gratuitement sur l'Internet. Et croyez-moi, je n'ai 
rien à y perdre et tout à y gagner. Mon éditeur admet sans 
hésiter qu'un de ses auteurs puisse diffuser gratuitement son 
{\oe}uvre sur Internet parce qu'il sait qu'ainsi je diffuse mieux 
son contenu et assure sa publicité. Vous n'êtes donc finalement 
pas tant volés que ça, vous qui tenez une page en papier 
entre les mains. Et consolez-vous, lire un livre sur un écran, 
c'est très désagréable et ça tue les yeux. Quant à 
l'imprimer vous-même, faites le calcul, ça vous coûtera 
plus cher que de l'acheter broché. À l'instar du MP3 qui dégrade 
le son pour mieux le compresser, l'écrit informatique n'est 
pas équivalent à sa version imprimée.

Reste une catégorie de dinosaures un peu particulière\,: ce 
sont les incompétents ou, plutôt, tous ceux dont les compétences, 
bien qu'admirablement adaptées à l'ancien monde, sont désormais 
complètement dépassées, et, je l'admets, écrire sur les 
déconvenues que Suez, OR Télématique, la SNCF mais aussi 
Philippe Val ont rencontrées sur l'Internet suscite chez moi 
une certaine jubilation, tant ils ont su se mettre à dos les 
internautes.

\section{SNCF, c'est possible\,?...}

Notre bonne vieille SNCF est l'exemple même du dinosaure qui 
a su évoluer, contraint et forcé, certes, mais qui s'en sort 
plutôt bien par rapport à ses cousins.

Un jour lointain, à l'échelle du temps raccourci de l'Internet 
s'entend, vint un chercheur du CNRS qui s'aperçut que la Société 
nationale des chemins de fer français ne proposait pas la consultation 
en ligne de ses horaires, alors que son homologue allemande offrait 
déjà gratuitement ce service. Ce chercheur, souhaitant servir 
l'intérêt commun, entreprit donc d'écrire le petit bout 
de programme permettant la mise en ligne des horaires de la SNCF. 
Ce qu'il fit d'autant plus facilement que le logiciel qui servait 
à établir les horaires -- l'ancêtre du célèbre SOCRATE 
-- était parfaitement adapté au Web et que, heureuse co\"{\i}ncidence, 
notre chercheur en disposait.

Malheureusement, la SNCF fit pression sur le CNRS pour que le 
site -- hébergé sur l'un de ses serveurs -- soit fermé. Le 
très cher 3615 SNCF rapportait en termes financiers beaucoup 
plus que la seule satisfaction des voyageurs et il n'était 
pas question de lui faire concurrence en fournissant gratuitement 
des renseignements que le Minitel faisait payer. Que la libre 
disposition des horaires puisse apporter de nouveaux clients 
ou, tout simplement, satisfaire les clients habituels était 
une autre question, relevait d'une autre logique... De la même 
logique qui conduisait la SNCF à vendre les horaires des trains 
de banlieue dans les kiosques à journaux et à préférer 
le profit au détriment de sa mission de service public. Bien 
sûr, en utilisant des bouts de programmes et des fichiers qui 
appartenaient à la SNCF, le chercheur avait enfreint les règles 
de la propriété intellectuelle, la société nationale 
préférant le ridicule devant ses homologues étrangères 
(comme la SBB qui, de la Suisse, fournissait aux internautes 
en manque les horaires des principales lignes de la SNCF) plutôt 
que d'utiliser le travail déjà fait pour combler ses lacunes. 
Mais peut-on lui en vouloir d'avoir été contaminée par 
cette seule logique mercantile alors que prévalaient le profit 
maximal et la réduction des coûts de production\,?

Depuis cette époque, hélas loin d'être révolue, une certaine 
logique d'entreprise consiste encore à considérer l'Internet 
comme un mode de communication institutionnelle. Combien d'entre 
nous, espérant retrouver la documentation perdue de l'aspirateur 
acheté l'an dernier, n'y ont rien trouvé d'autre qu'un prospectus 
électronique destiné aux investisseurs potentiels\,? Décidément, 
pour certains, l'Internet n'est rien d'autre qu'une galerie marchande 
tout juste bonne à afficher de la publicité.

Aujourd'hui, la SNCF a su évoluer, un joli site web propose 
non seulement les horaires, enfin disponibles gratuitement, mais 
permet également de réserver son billet en ligne. Pourtant, 
tout n'est pas gagné car l'entreprise publique est loin d'être 
respectueuse des internautes tant elle exploite commercialement 
les fichiers nominatifs créés à l'occasion des réservations 
en ligne pour envoyer de la publicité par courrier électronique. 
Je le sais, j'en reçois. Ces publicités qui, comme toute 
publicité par e-mail, coûtent bien plus à celui qui les 
reçoit qu'à celui qui les envoie. L'émetteur se contente 
d'une connexion à l'Internet pour envoyer quelques dizaines 
de milliers de messages, alors que chaque destinataire doit se 
connecter pour relever sa bo\^{\i}te aux lettres, payer cette connexion 
et le temps de la réception du prospectus. Le courrier commercial 
non sollicité est une véritable plaie sur l'Internet. Qui 
n'a pas reçu, lors d'une connexion qui en est allongée d'autant 
(et donc plus onéreuse), une pub à la noix pour un site pornographique 
quelconque\,? Qui n'a pas reçu des lettres du genre gagnez-beaucoup-d'argent-en-travaillant-chez-vous 
qui sont autant d'arnaques pyramidales classiques\,?

Ce type de publicité représente peut-être quelques centimes 
à chaque fois, mais ces centimes, quand ils sont multipliés 
par le nombre de ceux qui ont reçu le même message imbécile, 
représentent quelques milliers d'euros. Quand ces messages 
viennent d'un site qui vend des images pornographiques, c'est 
déjà insupportable, mais lorsqu'il s'agit d'une petite entreprise 
démarchée par une bo\^{\i}te de marketing direct, elle perd 
toute crédibilité et de nombreux clients. Tous ces <<spammeurs>> (les expéditeurs de ces messages publicitaires, les \textit{spams}) 
se mettent en infraction avec la loi Informatique et Liberté 
qui interdit qu'un fichier informatique nominatif soit constitué 
pour d'autres raisons que celles prévues lors de la récupération 
des données auprès du public. Lorsque la SNCF demande à 
ses clients leur adresse électronique pour leur envoyer la 
confirmation de leur réservation, elle n'a pas leur accord 
explicite pour utiliser cette information à des fins commerciales 
et, notamment, publicitaires.

Alors quand un \textit{spam} est émis par un marchand de cul, par 
un marchand de drogues à base de plantes, voire par une petite 
entreprise démarchée par un autre voleur et qui se fait avoir, 
ça reste du domaine de la simple connerie. Mais quand il est 
envoyé par une entreprise publique, c'est tout simplement une 
honte pour chaque citoyen. Par son comportement, la SNCF valide 
des méthodes de marketing qui se situent à l'extrême limite 
de la légalité en utilisant des techniques mises au point 
par de petits arnaqueurs.

\section{Nul n'est censé ignorer la loi (s'il a de quoi la payer...)}

<<Nul n'est censé ignorer la loi>>, dit l'adage, et pourtant 
les textes de loi n'ont pas toujours été librement et gratuitement 
disponibles. Lors de l'émergence des nouveaux moyens de communication, 
l'État avait en effet confié à une entreprise privée, 
OR Télématique, la publication des textes législatifs sur 
tous les supports électroniques dans le cadre d'une concession 
de service public.

Aussi, lorsque Christian Scherer, fonctionnaire au ministère 
de l'Industrie, entreprit en 1996 de publier sur son site AdmiNet <<des informations générales sur les institutions et services 
publics français>>, il fut contraint de supprimer ces pages 
en vertu de l'accord liant OR Télématique et l'État. Le 
Secrétariat général du gouvernement et l'Assemblée nationale 
l'accusaient <<d'avoir utilisé son appartenance à l'administration 
et quelques moyens internes dont elle dispose, pour avoir mis 
gratuitement sur l'Internet à la disposition du public des 
informations qui sont elles-mêmes dans le domaine public>>. 
Il lui était notamment reproché d'avoir publié des extraits 
du \textit{Journal officiel} alors que OR Télématique s'apprêtait 
justement à lancer un service Minitel reprenant les textes 
du \textit{JO} mais à neuf francs la minute (plus de cinq cents 
francs l'heure). Après cette péripétie terriblement prévisible, 
la seule source de droit sur l'Internet pendant un an fut le 
site d'un étudiant en ma\^{\i}trise de droit, Jérôme Rabenou, 
qui avait saisi lui-même le contenu des principaux codes de 
notre bonne république pour n'enfreindre aucun droit d'auteur.

La question bien sûr n'est pas tant d'accuser l'entreprise, 
qui ne faisait que protéger son monopole octroyé par l'État, 
que de s'interroger sur l'opportunité, à cette époque où 
l'Internet était déjà très connu du public et des institutionnels, 
de réserver à un service payant la publication d'une ressource 
publique. Et à ce jour, quand on compare la qualité des outils 
de recherche et d'indexation des textes européens -- pour lesquels 
il existe même un service d'aide à la recherche assuré 
en direct par des humains -- et celle des outils disponibles sur 
un site comme www.legifrance.gouv.fr, techniquement géré 
par la même OR Télématique, on ne peut que constater les 
entraves mises à l'accès aux textes législatifs. Au moins 
cet accès est-il enfin devenu gratuit. Pour le moment.

\section{La Lyonnaise des zoos}

La ménagerie de Suez n'abrite qu'un animal, mais ses noms sont 
multiples\,: de Multicâble à Noos en passant par Cybercâble, 
l'accès illimité à l'Internet de Suez aime se camoufler.

J'ai entendu parler d'un accès illimité à l'Internet par 
le câble à la fin de 1995 par un ami qui travaillait sur 
ce projet alors baptisé Multicâble. Il faut se souvenir qu'à 
l'époque les modems les plus rapides allaient deux fois moins 
vite que ceux qu'on regarde aujourd'hui comme les plus lents, 
la promesse d'un accès permanent semblait alors la panacée. 
D'autant plus que la connexion \textit{via} un modem n'était considérée 
que comme un pis-aller sans avenir et sans rapport avec la technique 
décentralisée d'égal à égal qui constituait le réseau. 
L'Internet par le câble représentait, pour des gens comme 
moi, la promesse d'une réelle intégration du réseau dans 
la société et d'une innovation sociale sans précédent.

Quelle ne fut pas ma déception lorsque, ayant pris contact 
au nom de l'Association des utilisateurs d'Internet avec l'un 
des responsables du projet, il me confirma que les débits prévus 
étaient encore plus lents que ceux de nos vieux modems. Mais 
surtout, <<par décision politique>>, le futur réseau interdirait 
toute connexion dite entrante\,: il serait formellement interdit 
aux abonnés de faire de leur ordinateur un serveur. Les clients 
pourraient se balader sur le Web, mais rien d'autre. La décision 
venait, selon ce responsable, d'un <<sondage américain qui 
affirmait que la ménagère de moins de cinquante ans voulait 
un accès au Web et rien d'autre>>. Pour moi, cette décision 
s'explique plus simplement par des préoccupations commerciales 
de la part de France Télécom qui n'a aucun intérêt à 
offrir au grand public des solutions techniques qui lui permettraient 
de se passer de ses services.

Une technique qui aurait permis à la France d'entrer de plain-pied 
dans l'ère de l'information, en avance sur la plupart des autres 
pays d'Europe, a été volontairement bridée pour des raisons 
purement mercantiles. Multicâble fut finalement commercialisé 
deux ans plus tard, sous le nom de Cybercâble devenu entre-temps 
filiale de Suez-Lyonnaise des eaux, mais l'interdiction de créer 
des serveurs était toujours présente dans les contrats. La 
qualité du service se révéla très vite exécrable, les 
pannes s'accumulèrent parce que l'accord entre l'opérateur 
du câble parisien et France Télécom n'autorisait pas le 
premier à vendre de l'Internet sur l'infrastructure que lui 
louait le second. Il fallut un an pour que les premiers clients 
disposent enfin d'un service digne de ce nom qui se mit à fonctionner 
fort bien dès que France Télécom obtint 41 \% des parts 
de Cybercâble... Il n'empêche qu'après la phase de lancement, 
Suez fut contraint de suspendre la commercialisation de son <<
service d'accès illimité>> (mais contractuellement bel et 
bien limité) en raison des pannes à répétition de son 
réseau tout neuf.

Les abonnés de la première heure furent bien surpris lorsque, 
juste avant sa réouverture, la vitesse du service fut arbitrairement 
divisée par quatre alors que le prix restait le même. Au 
même moment, le nouveau partenaire de Cybercâble, France 
Télécom, annonçait l'ouverture prochaine de l'ADSL dont 
la vitesse allait être, mais il s'agit bien sûr d'une simple 
co\"{\i}ncidence, exactement la même que la nouvelle vitesse 
arbitrairement limitée du câble.

C'est là que se mesure l'inertie d'une entreprise habituée 
aux marchés publics de grande envergure et dont toute la culture 
est à l'opposé de celle de l'Internet qu'elle se targue de 
vendre, car lorsque les clients se sont aperçus de la supercherie 
et qu'ils ont commencé à protester, Suez leur a répondu 
que si le service était à ce point revu à la baisse, c'était <<parce que les clients abusaient de l'accès illimité à 
l'Internet>>. L'extraordinaire notion <<d'abus de l'infini>> venait 
d'être inventée certainement à la grande joie des générations 
futures de mathématiciens\,!

La réaction de cette multinationale à la constitution d'une 
association d'usagers dénonçant la dégradation de la qualité 
du service (Luccas) permet de mesurer l'étonnante inadéquation 
des géants du passé au nouveau monde dans lequel ils veulent 
pourtant prospérer. Plutôt que de s'expliquer honnêtement 
avec les utilisateurs mécontents et de faire des gestes commerciaux, 
le vendeur d'eau contre-attaqua sur le thème <<ceux qui demandent 
le rétablissement du service prévu et annoncé dans les 
publicités sont des pirates>>.

Il ne restait alors plus pour la petite association qu'à médiatiser 
son problème et à porter l'affaire devant la justice\footnote{Voir le site
\url{http://www.luccas.org} pour plus d'informations.}. Une 
justice qui s'éternise, au grand plaisir de Suez, sans doute, 
qui espère bien que l'association Luccas s'essouffle, comme 
elle espérait que jamais ne soient réunis les soixante-dix 
mille francs nécessaires aux frais d'expert (un expert nommé, 
bien sûr, à la demande du mastodonte, on se demande pourquoi) 
et qui furent pourtant réunis en quelques jours\footnote{Par une co\"{\i}ncidence amusante, pendant que je finançais 
à titre personnel une part de ce procès, mon entreprise se 
voyait confier la réalisation du nouveau <<kit de connexion>> de Noos. Pour une fois, ma conscience de voleur m'a laissé 
la paix.}.

Le premier résultat de cette escroquerie a été le changement 
de nom\,: l'offre Internet de la Lyonnaise des eaux tant décriée 
dans la presse et devenue Noos, victoire symbolique pour les 
usagers. Comme quoi, même quand on est très gros, dans le 
monde de l'Internet il vaut mieux se méfier des petits.

\section{Philippe Val est un homme politique}

Les hommes politiques n'aiment pas l'Internet et pourtant ils 
affirment qu'ils l'adorent. Bien souvent, ils ne savent pas vous 
dire pourquoi ils n'apprécient pas cet objet étrange qu'ils 
ont tant de mal à cerner, ils affirment fréquemment qu'ils 
soutiennent son développement mais que, quand même, il faudrait...

Bizarrement leurs <<mais>> conduisent toujours à la disparition 
de tout ce qui fait l'originalité et la valeur du réseau, 
notamment la possibilité pour tous de s'exprimer en public 
sans aucun filtre. Autrement dit, quand un politique dit qu'il 
aime bien l'Internet, c'est qu'il rêve d'en faire autre chose 
que ce qu'il est.

Au moins Philippe Val, rédacteur en chef de \textit{Charlie Hebdo,} 
est plus clair, il n'aime pas l'Internet et l'écrit haut et 
fort. Dans un éditorial au vitriol\footnote{\textit{Charlie Hebdo} du 17 janvier 2001.}, il a expliqué pourquoi, 
selon lui, l'<<Internet, c'est la Kommandantur du monde ultralibéral>> et <<un piège séduisant par sa facilité de diffusion, 
mais mortel pour ce qui est diffusé>>. Philippe Val n'aime 
pas non plus les internautes présents sur la Toile\,: <<Qui 
est prêt à dépenser de l'argent à fonds perdus pour avoir 
son petit site personnel\,? Des tarés, des maniaques, des fanatiques, 
des mégalomanes, des parano\"{\i}aques, des nazis, des délateurs 
qui trouvent là un moyen de diffuser mondialement leurs délires, 
ou leur haine, ou leurs obsessions.>> User d'un droit supposé 
fondamental c'est donc être un nazi parano\"{\i}aque, taré, 
maniaque, mégalomane et fanatique.

Il faut dire que Philippe Val a ses (mauvaises) raisons. Alors 
que je m'étonnais du ton de forcené utilisé dans cet éditorial 
pour parler (entre autres) de moi et de mes camarades, un ami 
collaborateur du journal m'a décrit la crise de nerfs de notre 
petit (rédac) chef quand il a lu sur www.uzine.net un article 
consacré à l'échange de publicité entre \textit{Charlie} et \textit{Libération}. 
Un échange présenté par Philippe Val comme un copinage 
de bon aloi mais qui reste quand même une première pour un 
hebdomadaire se voulant <<sans pub>> et <<indépendant>>. Qu'on 
se le dise, on ne se moque pas de Philippe Val sans risque. La 
preuve\,: tous ces noms d'oiseaux lancés à l'Internet et ses 
utilisateurs ne s'expliquent que parce que Philippe Val n'a pas 
pu admettre d'être ainsi critiqué par des inconnus sur un 
média sans médiateur ni politique éditoriale. Un média 
sur lequel n'importe qui peut dire ce qu'il pense de Philippe 
Val est un mauvais média.

Nos hommes politiques, eux non plus, n'aiment pas être critiqués 
en public, et encore moins quand l'attaque fait mouche. Quand 
on touche de trop près le point sensible, il n'est plus question 
de tendresse pour ce bon public de l'Internet qui permet à 
nos entreprises de trouver de nouveaux terrains de croissance, 
et la critique de cette horreur qui permet tout et n'importe 
quoi l'emporte. Michel Caldaguès est sénateur de Paris. Lorsqu'il 
était maire du 1\textsuperscript{er} arrondissement de la capitale, il a eu 
maille à partir avec une association de quartier, le collectif 
Quartier des Halles, qui avait eu la bonne idée d'ouvrir un 
site web pour dire tout le mal qu'elle pensait de l'action du 
maire. Vraisemblablement peu ouvert au débat, Michel Caldaguès 
a très vite assimilé les critiques de ses administrés internautes 
à de la diffamation en ligne, contre laquelle, se lamentait-il, 
il ne pouvait rien faire. C'est du moins ce qu'il a affirmé 
le 29 mai 2000 lors d'une séance publique au Sénat pour justifier 
un amendement dont il était l'auteur et qui instaurait une 
censure de la part des hébergeurs. Sauf que, le 10 mars 1999, 
Michel Caldaguès avait bel et bien déposé plainte contre 
l'animateur du collectif pour diffamation, lequel a été condamné. 
En résumé, en public Michel Caldaguès tient un discours 
alarmiste pour faire voter des lois liberticides mais, en privé, 
il se satisfait très bien des lois existantes parfaitement 
efficaces. Il n'est pas question de protéger la liberté d'expression 
alors qu'elle permet qu'on diffame un sénateur.

Est-il pourtant si anormal qu'un outil, en dehors de la presse 
et des médias audiovisuels classiques, permette à tout citoyen 
de prendre la parole\,? Est-il si délirant de penser qu'un tel 
média ne peut être régi ni par la loi sur la presse (qui 
fut édictée en 1881, rappelons-le, et qui concerne en premier 
lieu les journaux et les journalistes) ni par la loi sur l'audiovisuel 
qui définit les droits et les devoirs de ceux qui utilisent 
quelques rares fréquences hertziennes\,? Au regard de l'importance 
potentielle de l'Internet, qui offre pour la première fois 
l'accès à un droit défini comme fondamental dans toutes 
les démocraties, est-il acceptable qu'on ignore la nouveauté 
sociale et qu'on limite la liberté de tous les citoyens, fût-ce 
au prix de quelques débordements limités comme celui que 
dénonce ce brave sénateur\,?

Mais c'est à Françoise Giroud que revient le prix de la clarté. 
Pas de langue de bois chez elle quand elle affirme, dans le \textit{Nouvel 
Observateur}\,: <<L'Internet est un danger public puisque ouvert 
à n'importe qui pour dire n'importe quoi.>> Le problème avec 
les citoyens, c'est qu'ils sont n'importe qui et c'est absolument 
insupportable de se faire traiter de con par n'importe qui quand 
on n'est pas soi-même n'importe qui.

Outre les penseurs qui n'aiment pas qu'on puisse penser sans eux, 
outre les journalistes qui n'aiment pas qu'on puisse s'informer 
sans eux, il faut compter avec les résistances de ces associations 
dont le seul rôle social est un rôle de représentation. 
Dans le monde d'avant l'Internet, la société avait besoin 
de porte-parole puisque la pénurie des moyens d'expression 
limitait \textit{de facto} l'expression de tout le monde. Il fallait 
des représentants, il n'en faut plus aujourd'hui. Comment s'étonner 
alors que tous ceux qui font profession de représenter le peuple 
et de s'approprier ses opinions pour construire leurs discours 
soient farouchement opposés à ce que l'Internet donne la 
parole à <<n'importe qui>>\,?

\section{Tous des dinosaures\,!}

Tous ces gens ne sont pas des incompétents dans leur domaine. 
Ce sont juste des dinosaures qui ont appris ou apprendront, à 
leur corps défendant, une nouvelle logique.

Dans un monde ancien fondé sur des structures pyramidales, 
il était de bon ton pour une entreprise de modifier sans préavis 
les services fournis aux clients. Il était de bon ton de faire 
taire le petit peuple dans ses velléités de rendre service 
à la communauté sans réfléchir à la problématique 
commerciale d'une entreprise, qu'elle soit publique ou privée.

L'Internet tend à rendre la parole à tous et quand on perd 
le monopole de la parole, on perd aussi une bonne partie de son 
pouvoir vertical. Bien des dinosaures ont du mal à intégrer 
ce fait nouveau dans leur vision du monde. Ceux qui n'y parviendront 
pas devront peut-être laisser leur \textit{Safrane} à leurs successeurs\,!

\chapitre{Logiciels à louer}

Dans la série des révolutions induites par l'Internet, il 
y a un grand précurseur qui éclaire d'un autre jour les démêlés 
du MP3 et des maisons de disques. Ça se débite aussi sous 
forme de CD et ça relève aussi très souvent du domaine 
de l'arnaque\,: les logiciels.

On n'a jamais autant parlé des logiciels libres que depuis 
la médiatisation du procès organisé par le département 
de la Justice américain contre l'hégémonie de Microsoft. 
La firme de Seattle avait tout intérêt à faire de la publicité 
à tout ce qui aurait pu ressembler de près ou de loin à 
un concurrent. Mais il aura fallu que tout son service marketing 
s'y mette pour arriver à faire croire à l'opinion mondiale 
que Bill Gates était menacé par une bande d'inconnus qui 
utilisaient l'Internet pour mettre au point des logiciels gratuits.

Il fallait bien ça, surtout quand on voit des gens aussi célèbres 
(et, dans ce domaine, aussi incompétents) que François de 
Closets réussir à publier un livre, \textit{L'Imposture
informatique}\footnote{François de Closets et Bruno Lussato, \textit{L'Imposture informatique}, 
Fayard, 2000.}, 
sur le thème de l'évolution informatique <<détournée 
de ses finalités par les fabricants, Microsoft en tête, qui 
l'ont pervertie pour garantir leurs profits>> tout en ignorant 
presque totalement les logiciels qui, justement, ne garantissent 
aucun profit à leurs fabricants. Linux, un système d'exploitation <<libre>>, n'est cité qu'une fois comme solution de remplacement 
au <<tout Microsoft>>. C'est dire le sérieux du livre et de 
son auteur.

Certes Microsoft et tous les autres loueurs de logiciels commerciaux 
pervertissent l'évolution de l'informatique. Mais il existe 
d'autres types de fabricants de logiciels que François de Closets 
a choisi d'ignorer. Heureusement.

\section{La liberté expliquée aux marchands}

Les logiciels libres sont un des phénomènes les plus simples 
à comprendre. Il suffit d'oublier un peu la sacro-sainte loi 
du marché tout-puissant. Si toutes les relations humaines sont 
fondées sur un mélange de compétition et de coopération, 
on peut dire que les logiciels propriétaires ont pour seul 
ressort la compétition alors que les logiciels libres reposent 
sur un mélange des deux.

Un logiciel, c'est un programme d'ordinateur, c'est-à-dire une 
suite d'instructions que l'ordinateur effectue pour réaliser 
une tâche donnée. Cette suite d'instructions est rédigée 
par un programmeur, ou par une équipe de programmeurs, et appartient 
donc au domaine des {\oe}uvres de l'esprit, exactement comme une 
partition de musique écrite par un ou plusieurs compositeurs. 
Pourtant, si un musicien peut aisément déduire une partition 
en écoutant une {\oe}uvre, ou si n'importe quel lecteur est capable 
de savoir quels mots un auteur a utilisés pour rédiger son 
roman, il est impossible pour un programmeur de déduire les 
instructions utilisées pour écrire un logiciel. S'il faut 
faire un parallèle avec une autre {\oe}uvre de l'esprit, on doit 
comparer un logiciel avec une peinture\,: un autre peintre que 
l'auteur pourra en réaliser une copie mais pas utiliser les 
mêmes couleurs ni effectuer les mêmes gestes, il ne pourra 
rien faire de plus que tout recommencer. Sauf, bien sûr, si 
le peintre d'origine fournit, en même temps que son {\oe}uvre, 
la liste des teintes qu'il a utilisées et la technique selon 
laquelle il a procédé. Dans ce cas, on pourrait appeler cette 
peinture une <<peinture libre>>.

Un logiciel libre est un programme informatique qui, plutôt 
que d'être vendu sous la forme d'une icône sur laquelle il 
faut double-cliquer et qui fait plus ou moins ce qu'on attend 
d'elle, est fourni avec tout le schéma de montage qui a permis 
de le créer. Le programmeur fournit à ses clients non seulement 
une version directement compréhensible par le microprocesseur 
mais aussi et surtout la suite d'instructions qu'il a inventée 
pour que son programme fasse telle ou telle tâche.

Imaginez que l'on vous vende une voiture dont le moteur serait 
scellé, dont le mode d'emploi serait limité à l'usage du 
volant, du démarreur et des pédales, et que vous ayez l'obligation, 
pour disposer des clés, de signer un papier par lequel vous 
accepteriez que votre voiture soit fournie sans la moindre garantie 
ni de durée, ni même de fonctionnement. Cette voiture est 
un logiciel propriétaire. Un logiciel comme ceux qui sont vendus 
par Microsoft, par exemple. Enfin, quand je dis vendu, je pense 
plutôt loué, et encore, parce que ce que vous acquérez 
en pratique c'est un droit d'usage du cédérom qui vous est 
fourni, et rien d'autre. Imaginez maintenant que l'on vous vende 
non seulement la voiture mais en plus le schéma de montage, 
les pièces de rechange et jusqu'à la documentation qui vous 
permettra de monter votre propre usine privée. Voilà la description 
la plus exacte d'un logiciel libre\,: n'importe qui peut le démonter 
pour voir comment il marche et se fonder sur son fonctionnement 
pour en fabriquer un nouveau.

\section{L'Internet brisé, l'Internet martyrisé mais l'Internet 
libéré\,!}

Internet ne fonctionne que parce qu'il repose sur des normes 
comme TCP/IP qui permettent notamment de visualiser sur un Macintosh 
une page web réalisée sur un PC. Pourtant, il n'existe aucun 
intérêt commercial pour un vendeur de logiciels propriétaires 
à faire en sorte que le programme qu'il vend puisse fonctionner 
sur n'importe quel ordinateur de n'importe quelle marque. Tout 
utilisateur d'un ordinateur a connu, un jour ou l'autre, la douloureuse 
(et vaine) expérience d'essayer de lire une disquette créée 
par un logiciel différent de celui installé sur sa machine. 
Il semble légitime de se demander si ce genre de problème 
n'est pas, au moins en partie, provoqué pour imposer à la 
terre entière de suivre l'évolution des logiciels propriétaires.

L'intérêt commercial d'un producteur de logiciels est de pousser 
ses clients à acheter, encore et toujours, la toute dernière 
version de ses produits. Il n'a donc aucun intérêt à ce 
qu'ils soient exempts de bugs ou même à ce qu'ils remplissent 
parfaitement les attentes des consommateurs. Son intérêt 
est de fabriquer un logiciel qui ne fonctionne que dans un environnement 
bien précis (parce que ça demandera beaucoup moins de boulot 
à son équipe technique et pour ses développeurs) et de 
tendre à l'hégémonie. Il a ainsi tout intérêt à créer 
son propre langage, dont il sera le seul à conna\^{\i}tre les 
tenants et les aboutissants, et de déposer un brevet sur ce 
langage pour éviter l'apparition d'une concurrence.

Par conséquent, un truc comme Internet, réseau hétérogène 
capable de faire dialoguer n'importe quel ordinateur géant 
avec son lointain cousin, l'ordinateur de bureau, ne doit pas 
exister. Les données diffusées par le réseau ne doivent 
surtout pas être lisibles par n'importe quelle version de n'importe 
quel navigateur. Internet, c'est totalement anticommercial, on 
ne contrôle rien et il y a de la concurrence de tous les côtés, 
quelle horreur\,!

À tel point que Microsoft a tenté de se dégager de cet 
environnement hostile en créant un réseau qui se voulait 
parallèle à Internet. MSN (pour \textit{MicroSoft network}, le 
réseau Microsoft) devait utiliser un protocole propriétaire 
spécifique \textit{(made in Seattle)} mais a dû finalement se 
plier aux dures lois de l'Internet et revoir ses ambitions à 
la baisse au point de n'être aujourd'hui qu'une simple galerie 
marchande de plus. Aujourd'hui, Microsoft a changé son fusil 
d'épaule et essaye de prendre possession de l'Internet de
l'intérieur\footnote{Sur les revirements de Microsoft, on lira le livre de Roberto 
di Cosmo, \textit{Le Hold-up planétaire}, Calmann-Lévy, 1998.}. 
Une nouvelle stratégie qui consiste à imposer à chaque 
nouvelle version de son navigateur (Internet Explorer) de nouvelles 
extensions -- propriétaires et brevetées bien sûr -- du langage 
HTML employé dans la construction des pages web. Le consommateur-otage 
doit donc de plus en plus souvent mettre à jour ses logiciels 
et son matériel pour pouvoir accéder à des sites créés 
avec les dernières versions des outils les plus perfectionnés. 
Les informaticiens sont pourtant suffisamment compétents pour 
inventer des formats de fichiers permettant la relecture de documents 
anciens sur les nouvelles versions des logiciels. S'il ne fallait 
compter que sur Microsoft et consort, l'Internet n'existerait 
pas...

On touche là à une énorme contradiction car les gens qui 
ont construit l'Internet ne sont pas des commerçants, ce sont 
des universitaires qui ont, dès le début, choisi de partager 
non seulement leur outil mais aussi leurs recherches sur cet 
outil. Ils ont donc utilisé des standards ouverts, publiés 
sans brevet, de façon à ce que les ordinateurs de tous leurs 
homologues puissent les comprendre. Pour cela, les <<recettes>> des logiciels qu'ils utilisaient, ce que l'on appelle les sources 
dans le jargon informatique, ont été mises gratuitement à 
la disposition du public. Et comme le langage informatique dans 
lequel étaient écrites ces sources (le langage C) pouvait 
être lu par tous les ordinateurs, d'autres informaticiens ont 
pu corriger et faire évoluer les programmes d'origine. C'est 
sur ce principe que reposent les logiciels libres.

Internet n'aurait pas pu exister sans les logiciels libres et 
les logiciels libres n'auraient pas connu l'essor qui est le leur 
aujourd'hui sans l'Internet. À mon avis, ni l'un ni les autres 
n'auraient pu exister sans un langage informatique défini comme 
un standard ouvert et non pas comme un produit breveté. On 
comprend donc que Microsoft n'aime ni l'Internet ni les logiciels 
libres. Sauf quand la justice s'en mêle.

\section{La part de liberté de l'Internet}

Difficile de parler de parts de marché quand on traite d'un 
objet économique non identifié comme les logiciels libres 
qui sont, par nature, en dehors du marché. Il existe toutefois 
quelques chiffres. On sait par exemple que le <<marché>> des 
serveurs web -- les logiciels sur lesquels les différents navigateurs 
web vont chercher de l'information -- est largement dominé par 
Apache, un logiciel libre\footnote{Voir \url{http://www.netcraft.com}.}. En fait, 60 \% des serveurs utilisent 
Apache, contre moins de 20 \% qui utilisent ISS le logiciel concurrent 
de Microsoft. Près de 80 \% des serveurs qui convertissent 
les adresses IP (du type 193.56.58.35) en noms facilement mémorisables 
(du genre www.maboite.com) utilisent le logiciel libre Bind.

En avril 2000, les logiciels libres représentaient plus de 
60 \% des serveurs offrant le service du courrier électronique. 
En avril 1999, 74 \% des serveurs de l'Internet, tous services 
confondus, utilisaient un système d'exploitation concurrent 
de Windows et 46 \% en tout utilisaient un système d'exploitation 
libre\footnote{Voir \url{http://www.leb.net/hzo/ioscount/index.html}.}. Il s'agit de chiffres certains, vérifiables, tout 
simplement parce que ces serveurs sont destinés à accepter 
des connexions venant de n'importe quel ordinateur dans le monde 
et qu'à tout instant, un serveur de courrier électronique 
doit être capable de recevoir des messages destinés à ses 
utilisateurs. Il suffit donc, pour établir des statistiques 
précises, de se connecter sur un grand nombre de ces serveurs 
et de relever le type de logiciel qu'ils utilisent.

Les serveurs, contraints de fonctionner en permanence et d'être 
résistants aux virus, sont donc très largement soumis à 
la loi du logiciel libre. L'écrasante majorité des virus 
informatiques utilisent des failles des logiciels clients de 
Microsoft pour détruire les données des disques durs. Il 
est logique, du point de vue des fabricants de virus, que les 
attaques se concentrent sur ces logiciels puisqu'ils équipent 
la grande majorité des PC. Mais est-ce la seule raison\,? Ces 
logiciels ne présentent-ils pas de nombreuses failles les rendant 
très vulnérables\,?

On a beaucoup parlé de \textit{Code Red,} le fameux virus qui a 
attaqué le serveur de la Maison-Blanche. Ce virus exploitait 
une faille du logiciel ISS, le concurrent d'Apache mis au point 
par Microsoft. Seuls les ordinateurs qui utilisent ce logiciel 
propriétaire ont participé -- involontairement -- à cette 
attaque alors qu'il est beaucoup moins répandu qu'Apache. Microsoft 
est-il incapable de fabriquer des logiciels à l'épreuve des 
pirates ou bien un simple calcul risque/bénéfice le conduit-il 
à ne pas investir dans la sécurité\,?

Attrition.org, qui recense les pages web détournées par des 
pirates, a calculé que les serveurs de Microsoft, qui représentent 
au mieux 25 \% du marché, équipent 58 \% des serveurs piratés. 
Si les pirates attaquent majoritairement les logiciels de Microsoft, 
ce n'est donc pas parce qu'ils sont majoritaires mais parce qu'ils 
sont particulièrement mal conçus.

En plus d'être préservés des piratages, les logiciels libres 
présentent de nombreux autres avantages. Puisque leur source 
(la <<partition>> d'origine) est publique, les failles peuvent 
être corrigées par n'importe qui et les rustines diffusées 
très rapidement. Le système de développement coopératif 
répond d'abord aux besoins des utilisateurs (puisque ce sont 
eux qui perfectionnent les logiciels) et pas à des exigences 
commerciales (dont François de Closets nous apprend qu'elles 
vont en sens inverse de celles des utilisateurs, et sur ce point-là 
au moins nous sommes d'accord). Leurs standards ouverts permettent 
l'échange de fichiers utilisables par tous et chaque nouvelle 
version d'un logiciel reste compatible avec des documents créés 
par les versions antérieures.

\section{La vraie nouvelle économie de l'Internet}

Depuis toujours, on nous a habitués à payer la distance. 
La distance c'est l'effort, c'est l'espace, c'est l'argent. Pourtant, 
sur l'Internet, se connecter à un site aux antipodes revient 
au même prix que se connecter à un serveur installé de 
l'autre côté de la rue.

Si le prix de la connexion à un site en France ou au Japon 
est le même, c'est tout simplement parce que les coûts sont 
uniformément répartis et partagés. L'étudiant japonais 
qui a besoin de se connecter sur une machine française paie 
lui aussi, par ses impôts ou ceux de ses parents, une partie 
de la connexion de l'homme d'affaires français sur le site japonais 
de Sony. Il coûterait plus cher d'essayer de mesurer la <<distance>> entre deux correspondants échangeant des e-mails que de simplement 
partager la facture globale entre tous les opérateurs et leurs 
clients à travers le monde. La distance dans la planète Internet 
ne veut pas dire grand-chose, il est même courant de voir des 
données envoyées de Paris transiter par le Japon avant d'arriver 
à Toulouse.

Et pourtant la gratuité sur l'Internet n'est souvent qu'un mythe. 
S'il existe des fournisseurs d'accès gratuit, c'est parce qu'ils 
touchent une partie du prix payé par l'utilisateur à son 
opérateur téléphonique pour se connecter. S'il existe des 
services de courrier électronique gratuits, c'est parce que 
les adresses sont des produits vendus aux entreprises de marketing 
direct. S'il est toujours possible, en cherchant bien, de trouver 
un site qui diffuse gratuitement un contenu payant ailleurs, 
c'est que l'auteur du site est un gentil amateur qui va se faire 
un peu d'argent grâce à la publicité. Si ce livre est diffusé 
gratuitement sur l'Internet, c'est pour que vous ayez envie de 
l'acheter en librairie, tout simplement.

Cela ne signifie pas qu'il n'existe rien de vraiment gratuit sur 
l'Internet, au contraire même, la très grande majorité 
des sites reposent sur les passions de bénévoles qui, bizarrement, 
n'axent pas leur communication sur la gratuité. À l'inverse, 
quand un site ne cesse de s'affirmer gratuit, c'est souvent qu'il 
a des ambitions commerciales plus ou moins cachées.

Quel est le modèle économique du logiciel libre\,? Comment 
se peut-il qu'un produit aussi coûteux en temps de conception 
qu'un système d'exploitation pour ordinateur soit diffusé 
gratuitement\,? Depuis près de dix ans que j'utilise des logiciels 
libres et que j'en écris, j'ai vu tous les modèles\,: du petit 
génie qui fabrique seul dans sa chambre un bidule qui lui sert 
à un instant donné pour un besoin donné jusqu'au projet 
planifié dont les promoteurs vont chercher des bénévoles 
compétents sur toute la planète. Paradoxalement, tous ces 
gens vivent de leur travail, il leur permet de se faire conna\^{\i}tre 
de clients potentiels à la recherche d'une réponse spécifique 
comme l'ont fait bien des artistes avec des {\oe}uvres qui leur 
ont permis de décrocher des commandes. Il existe également 
des modes de financement indirects comme ces entreprises qui 
financent des recherches sur les logiciels libres, notamment 
celles qui y ont recours pour leurs serveurs ou qui fabriquent 
des ordinateurs (IBM a par exemple annoncé son intention de 
financer les développements de Linux à hauteur d'un milliard 
de dollars en 2001). Des organismes de tutelle, publics le plus 
souvent, peuvent créer des outils nécessaires à leur fonctionnement 
interne et en diffuser librement les sources, c'est le cas d'un 
très grand nombre de logiciels mis au point dans le cadre d'un 
troisième cycle universitaire par des étudiants ou des chercheurs.

L'élaboration des logiciels libres peut également être 
encouragée par les gouvernements, en matière d'éducation 
particulièrement, pour éviter que les enseignants ne se transforment 
en commerciaux chargés de former leurs élèves à l'usage 
de logiciels propriétaires, mais aussi en tant que garants 
de la pérennité des données publiques. Il est à mon sens 
du rôle du gouvernement d'imposer aux administrations des logiciels 
permettant la lecture d'un fichier informatique des années 
après sa rédaction. Or, à l'évidence, un logiciel propriétaire 
n'offre aucune garantie de pérennité dès lors que le format 
des fichiers qu'il stocke ne s'appuie pas sur une norme publique. 
Il est aussi nécessaire de garantir à l'Éducation nationale 
la plus grande indépendance possible face au marché, sauf 
à vouloir transformer nos enfants en otages des fabricants 
de logiciels. C'est pourquoi les pouvoirs publics doivent imposer 
l'utilisation de logiciels indépendants du marché, donc de 
logiciels libres, dans les administrations et prendre à leur 
charge la création des outils d'apprentissage nécessaires 
pour ensuite diffuser librement le fruit d'un financement public\footnote{Voir
\url{http://www.ecole.eu.org/loilibre.html} qui présente une proposition 
de loi sur le sujet.}. 
Cela semble évident\,? Ce n'est pas l'avis des gouvernements 
successifs auprès desquels toutes les associations de promotion 
des logiciels libres militent sans succès depuis des années.

Les logiciels libres sont l'équivalent informatique de la publication 
du résultat des recherches dans le domaine scientifique. Ils 
existent parce que certains programmeurs ont besoin de temps 
à autre d'exemples de programmes à partir desquels ils pourront 
élaborer de nouvelles applications. Les informaticiens ne sont 
pas stupides au point de passer leur vie à réinventer la 
roue, et lorsqu'un produit est terminé, qu'il soit vendu ou 
amorti, il ne sert à rien de refuser à ceux qui la demandent 
la recette qui a permis de cuisiner le plat. Et, lorsque l'on 
a soi-même profité du savoir des autres pour débuter, il 
est moral, simplement moral, et pas <<commercial>> ni <<libéral>> ni même <<libertaire>>, de partager à son tour avec ses 
pairs et ses successeurs. On a toujours besoin d'apprendre des 
autres, en informatique comme partout ailleurs.

Il y a aussi la recherche d'une reconnaissance, le rêve de 
conna\^{\i}tre la gloire en fabriquant le futur concurrent de Word 
ou de s'imposer comme le meilleur des meilleurs programmeurs. 
Tout cela est vrai, mais la motivation de fond, la seule qui 
tienne, c'est qu'un humain qui ne meurt pas de faim aime partager 
ce qu'il a reçu gratuitement avec les autres humains.

Je sais, je suis un utopiste ignorant des règles économiques 
de base. La preuve, c'est qu'il existe des gens intelligents qui 
ont tout compris du marché. Comme ces chercheurs en linguistique 
de l'université de Caen qui, bien que financés par de l'argent 
public, interdisent un usage régulier du \textit{Dictionnaire des 
synonymes en ligne} qu'ils ont réalisé. Librement diffusé, 
leur travail faciliterait pourtant l'utilisation des moteurs 
de recherche fondés sur des logiciels libres en permettant 
d'accéder aux pages web contenant le mot recherché mais aussi 
ses synonymes. Mais ils ont si peur de ne pas toucher toutes 
les royalties possibles... Que leur démarche aboutisse à 
priver la communauté scientifique tout entière d'un outil 
qui permettrait pourtant l'accroissement du savoir, quel beau 
sens de la coopération nous avons là\,! Quelle belle mentalité 
que celle de ces scientifiques formés par et pour le marché\,!

Il en est également ainsi de quelques jeunes entrepreneurs 
qui profitent des outils élaborés par des abrutis dans mon 
genre pour créer des start-up. Une fois introduites en Bourse, 
grâce à la vague de sympathie qui entoure le monde du logiciel 
libre depuis le procès Microsoft, elles font de leurs fondateurs 
des milliardaires sur le dos de passionnés qui ne voulaient 
que partager bénévolement leurs compétences. Ces profiteurs 
auront beau prétendre {\oe}uvrer pour faire avancer la cause 
du logiciel libre, ils ne seront jamais que soucieux de faire 
fructifier leurs intérêts.

Les logiciels vraiment libres sont donc certainement une utopie. 
Dans la vraie vie, un tel modèle économique ne pourrait qu'aboutir 
au désastre à moins d'être récupéré par le marché. 
Un tel système, qui casse la logique des brevets érigée 
en modèle par les sociétés commerciales et de plus en plus 
souvent par les structures publiques, mondialisation et pensée 
unique obligent, et présentée comme la seule façon de rentabiliser 
la recherche, serait bien trop nocif et contre-productif.

À une époque où même les artistes réfléchissent d'abord 
à la rentabilité plutôt qu'à la création, une grande 
part de la tribu informatique se met pourtant à renverser le 
modèle du <<chacun pour soi>> et affirme haut et fort qu'une 
idée, fût-elle traduite en langage informatique, n'est pas 
produite par une personne seule mais d'abord par toute la société. 
Une idée n'appartiendrait à personne parce que personne ne 
peut avoir d'idée qui viendrait du néant, quelle drôle 
d'idée\,!

C'est comme l'Internet\,: tout cela n'a aucune raison d'exister. 
Un machin qui se fonde davantage sur la coopération que sur 
la compétition, dans le monde d'aujourd'hui, ça n'existe pas, 
ça n'existe sûrement pas. Une société qui choisirait 
de fonctionner ainsi s'effondrerait certainement sous le poids 
du marché. C'est écrit. Et si, finalement, les dinosaures 
n'étaient pas ces informaticiens qui n'ont pas encore voulu 
comprendre que la compétition économique est la seule valeur 
que partagent les humains\,?

Si ce n'est qu'il faut bien se rendre à l'évidence\,: le logiciel 
libre existe et se développe même quand le marché essaie 
de le récupérer ou quand telle ou telle université oublie 
sa mission de diffusion du savoir. Et sa qualité n'est plus 
à démontrer. La coopération existe bel et bien, sur l'Internet 
comme dans nos sociétés, et de plus en plus de citoyens, 
convaincus que le bonheur ne s'acquiert pas par la compétition, 
tentent de remettre en cause l'égo\"{\i}sme général. À vous 
de décider dans quel monde vous choisissez de vivre. Dans le 
mien en tout cas, les logiciels libres existent bel et bien. 
Et les programmeurs heureux aussi.

\chapitre{Le nouveau vaudeville}

Très régulièrement, des sociologues se penchent sur l'Internet 
pour prédire tout le mal que ce nouvel objet va causer dans 
notre société. Plutôt que d'essayer de discerner les implications 
sociales d'un tel bouleversement, des gens aussi sérieux que 
Philippe Breton ou aussi connus que Dominique Wolton\footnote{Dominique Wolton, \textit{Internet, et après\,? Une théorie 
critique des nouveaux médias}, Flammarion, 1999.} semblent 
préférer se concentrer sur les influences à leurs yeux 
négatives qu'a eues l'Internet sur l'ancienne société.

\section{Un sociologue en retard}

C'est un travail de paléontologue, pas de sociologue. Certes 
la paléontologie est passionnante, mais c'est un autre métier. 
Pourtant, en écoutant en février 2001 une conférence de 
Philippe Breton sur son dernier ouvrage\footnote{Philippe Breton, \textit{Le culte de l'Internet, une menace pour 
le lien social\,?} La Découverte, 2000.}, j'ai eu l'impression 
d'avoir un paléontologue devant moi en lieu et place du chercheur 
en sociologie et professeur à la Sorbonne annoncé.

Selon Breton, il existe un réel besoin de débat social autour 
de l'Internet et de ses usages comme autour de toute nouveauté 
technique. Un débat rendu pourtant impossible parce que les 
thèses en présence sont d'un côté la béatitude, de 
l'autre le rejet viscéral ; l'une comme l'autre venant de personnes 
qui ne sont pas en état d'accepter la contradiction. Les premiers 
font de l'Internet l'objet d'une idolâtrie qui les conduit tour 
à tour à affirmer son irréversibilité pour des raisons 
mystiques (réunion du genre humain, fusion des esprits, village 
planétaire) ou financières (il y a trop d'argent en jeu pour 
débattre de la possibilité qu'il disparaisse). Les seconds 
sont des technophobes qui rejettent en bloc l'outil tel qu'il 
est présenté, notamment en raison de cette inéluctabilité 
contenue dans le discours publicitaire.

À partir de sa spécialisation en sociologie de la communication 
et de ses diplômes, Philippe Breton prétend, lui, creuser 
une troisième voie, critique mais raisonnable, de l'outil et 
de ses applications en dehors de toute idolâtrie. Une voie 
qui permettrait enfin de sortir l'Internet de l'idéologie libertaire 
-- dont il affirme qu'elle domine -- et qui lui semble dangereuse 
parce que étant utopique, elle amène à des comportements 
contre-productifs dans l'usage même de l'outil. Une voie qui 
dans le même temps démontrerait que l'Internet peut être 
régulé de manière à limiter son aspect mondialisateur, 
en y rétablissant des frontières fût-ce au prix de quelques 
limites à une liberté d'expression bien galvaudée, selon 
lui.

On serait tenté d'applaudir des deux mains ce discours séduisant 
si l'on n'avait pas déjà lu un précédent ouvrage du même 
auteur, \textit{La Parole manipulée}\footnote{Philippe Breton, \textit{La Parole manipulée}, La Découverte, 
1997.}, dans lequel il étudie 
justement les techniques de manipulation d'un auditoire. Or, 
ces techniques qu'il dénonce comme dangereuses lorsqu'elles 
sont utilisées dans la communication politique, il en déploie 
un bon nombre lorsqu'il s'agit pour lui de convaincre son auditoire 
d'un soir. À croire qu'il n'est pas capable de s'appliquer la 
rigueur minimale qu'il exige des autres.

En fait, son discours est fondé sur un mensonge par omission, 
très certainement volontaire de la part d'un auteur qui a déjà 
beaucoup écrit sur le sujet, et sur un artifice rhétorique 
de bas étage. Et quoi que je puisse penser de lui par ailleurs, 
car je respecte énormément l'auteur de \textit{La Tribu
informatique}\footnote{Philippe Breton, \textit{La Tribu informatique}, Anne-Marie Métailié, 
1990.}, 
ce soir-là il fut l'archétype du sociologue trop imbu de 
ses propres opinions pour décrire la réalité.

Pour commencer, Breton omet de préciser que si l'Internet est 
inéluctable, c'est pour d'autres raisons que celles qu'il dénonce 
comme des mensonges (et qui en sont). En fait, il choisit de 
ne citer que ce qu'il sait pouvoir dénoncer. Quand il affirme, 
notamment, que l'Internet fait l'objet d'un discours quasi religieux, 
il oublie de préciser que cela ne concerne que quelques illuminés 
surmédiatisés. Leur écho dans la société ne s'explique 
que par ces médias racoleurs en mal de sensationnalisme dont 
Philippe Breton semble tirer toutes ses informations. Et quand 
il prétend qu'on ne peut pas occulter un débat de société 
sous prétexte que les enjeux financiers seraient énormes 
au point de rendre l'Internet intouchable, il a raison. Cet argument 
est loin d'être le seul qui démontre l'inéluctabilité 
d'un réseau d'expression public sans frontières qui permet 
surtout la concrétisation de l'article 19 de la Déclaration 
universelle des droits de l'homme\,: <<Tout individu a droit à 
la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit 
de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, 
de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, 
les informations et les idées par quelque moyen d'expression 
que ce soit.>> Comment, justement, le seul outil qui permette 
enfin l'exercice de ce droit-là pourrait-il être régulé 
au moyen de frontières artificielles\,? Philippe Breton n'en 
parle pas. Étrangement d'ailleurs, il n'utilise jamais le mot <<expression>>. Il ne parle que de <<communication>>. C'est moins 
risqué sans doute.

En mettant en exergue ces deux seuls arguments pour étayer 
sa thèse, Philippe Breton se révèle pour ce qu'il est, 
un aveugle. Que penserait-on aujourd'hui d'un homme de Neandertal 
expliquant à ses contemporains que le feu est un <<simple outil 
de plus qui simplifie des tâches préexistantes et qu'il faut 
considérer comme tel et comme rien d'autre>>, comme il l'affirme 
sans rougir en parlant de l'Internet\,? Comme si l'existence d'un 
tel outil n'avait eu d'autres conséquences sur la société. 
Philippe Breton ne s'adresse pas à un public averti, il parle 
à des gens qui n'ont ni la formation ni les compétences techniques 
pour voir les failles de son discours. Chez quelqu'un qui a étudié 
les techniques de communication et qui sait très bien ce que 
représente l'Internet, il ne peut s'agir que d'une réelle 
volonté de manipulation.

Ce que Philippe Breton ne dit pas, c'est que si l'Internet est 
incontournable, c'est aussi parce qu'il répond à un besoin 
social et structurel. Loin de la <<communication>> ramenée 
à un dialogue (le courrier électronique) ou à la diffusion 
de masse (le Web) que Philippe Breton décrit, l'Internet propose 
des outils (les listes de discussions publiques ou privées, 
les forums publics...) permettant à des groupes humains partageant 
des passions communes de se rencontrer. Des outils dont aucun 
équivalent n'existait auparavant. Comment aurais-je pu faire 
la connaissance d'amis d'âge, de culture, d'origine et de langue 
différents des miens sans l'Internet\,? Certes, ces rencontres 
sont d'abord virtuelles, mais elles ne le restent jamais bien 
longtemps.

Par ailleurs, la somme des connaissances de l'humanité a atteint 
un tel niveau qu'il est évident pour toute personne un tant 
soit peu honnête qu'un nouvel outil était indispensable pour 
assurer leur diffusion. L'Internet a été créé pour ça\,: tout y est fondé sur le partage du savoir. La logique même 
du Web et l'importance innovatrice des liens hypertextes, qui 
créent une <<troisième dimension>> à la lecture en permettant 
d'enrichir un texte sans limites, induisent des nouveautés 
totales dans ce domaine. Or, l'homme est un animal dont toute 
l'évolution sociale s'appuie sur la diffusion du savoir. Sans 
un outil comme l'Internet, cette évolution sociale serait dans 
une impasse.

Que Philippe Breton affirme que l'Internet est un simple avatar 
des vieilles ronéos montre à l'évidence qu'il passe à 
côté d'un phénomène sans précédent dans le domaine 
de la communication. Non, l'e-mail n'est pas une ultime forme 
du courrier postal. Non, le Web n'est pas équivalent à l'édition 
papier. Non, les forums de discussions ne sont pas des salles 
de réunion. Il n'est guère besoin d'une grande démonstration 
pour affirmer que ces outils-là, entre autres, ont déjà 
des effets sur notre quotidien. Ils changent notre vision du 
monde, nos usages, nos habitudes.

Même d'un point de vue technique, tout débat sur la pérennité 
d'un Internet sans frontières est vain puisque, quoi qu'il arrive, 
il sera toujours possible de se connecter à toute sorte de 
sites, ne serait-ce qu'en passant par un fournisseur d'accès 
étranger. À moins de rendre notre pays hermétique à toute 
communication hertzienne, satellitaire ou filaire, l'Internet 
ne peut être ni fermé ni filtré efficacement.

Mais, si l'Internet est inévitable, un débat consacré à 
ses usages et à son influence sur la société est parfaitement 
légitime. Là où Breton a foncièrement tort, c'est quand 
il affirme qu'il n'est pas trop tard pour décider de la place 
à faire à l'Internet. Philippe Breton est chargé de recherche 
au CNRS et professeur à la Sorbonne. En tant que tel, il est 
écouté et il a donc une responsabilité morale et sociale. 
Amalgamer, comme il le fait, le discours de quelques fous sympathiques 
à celui qui présente l'Internet comme porteur d'une évolution 
sociale d'envergure revient à modifier de fait les usages futurs 
de l'Internet en déformant et en affaiblissant l'importance 
sociale de cet outil.

À l'instar de la publicité télévisée des fournisseurs 
d'accès, qui tend trop souvent à présenter l'Internet comme 
un simple gadget de plus, Philippe Breton minimise l'importance 
d'un réseau d'information mondial. Et c'est grave. En usant 
du mensonge et du mépris, pour démontrer que l'Internet n'est <<qu'un outil de communication de plus, dangereux parce que trop 
de communication tue la communication>>, Philippe Breton contribue 
à créer une fausse image médiatique de l'Internet.

C'est qu'il défend son pré carré. En vérité, la parole 
rendue aux simples citoyens, qui n'ont ni chaire ni éditeur 
pour pouvoir s'exprimer, lui fait peur. Il craint de perdre sa 
part du monopole de la parole publique, un monopole dont il vit, 
qui lui permet d'être écouté, publié, entendu. Lui et 
pas ceux qu'il dénonce, ces <<libertaires aveugles qui font 
inconsciemment le jeu du marché>>. Philippe Breton ne s'arrête 
pas là, en surévaluant le discours de quelques illuminés, 
il feint d'ignorer que les discours extrémistes ne sont le 
fait que d'une minorité. Et il n'hésite pas à tordre les 
paroles d'autres sociologues dans le sens qui l'arrange pour valider